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Chapitre 46 : Bintou – Validation

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Par Nathalie

Toute son énergie reflua d’un coup. La douleur s’évapora. Son cœur redémarra. Ses poumons se gonflèrent avidement d’air frais. Bintou ouvrit les yeux, hébétée : son maître se tenait au-dessus d’elle, la main posée sur son épaule.

- L’épreuve va commencer. Vous devriez courir, tous les deux, dit-il gravement. Toi aussi. Tu ne voudrais pas manquer ça, tout de même !

Il se redressa et lui tendit la main. Bintou la saisit sans hésiter. Elle le dévora du regard, incrédule. Il était là. Là, avec elle. Son odeur familière l’envahit, et son cœur bondit de joie. Il se trouvait si près... Un rêve devenu réalité.

- Tu penses en amhric, dit-il. Voilà qui est très agréable.

Elle hoqueta. L’avait-il entendu ? Elle croyait pourtant avoir fermé son esprit !

- Tu ne te répands plus. Il faut le vouloir pour lire tes pensées.

Il le faisait donc exprès... et elle n’avait absolument rien perçu.

- Encore heureux, murmura-t-il avec un sourire. Allez, viens !

Il s'élança et elle le suivit sans réfléchir, le cœur débordant. Être près de lui la ravissait tout entière : l'âme, le corps, l’esprit.

Ils débouchèrent dans une cour extérieure, derrière un bâtiment qu’elle n’avait jamais exploré. L’endroit, simple mais soigné, s’ornait de bancs en pierre, d’arbustes odorants et de haies taillées avec soin. Une foule compacte s’amassait autour d’un cercle de pierre au centre de la cour.

De l’autre côté du cercle, Bintou reconnut les deux adolescents ricaneurs, haletants, le premier soutenant le second.

- Épreuve de régénération, annonça la voix grave de l'eoshen, de l’autre côté du cercle de pierre.

Bintou cligna des yeux. Le maître de cérémonie, sans doute.

- Deux candidats, ajouta-t-il en désignant d’un geste sec les jumeaux.

- Non, trois, le corrigea le maître de Bintou en la poussant en avant.

Un murmure agita la foule.

- Elle n’est pas apprentie, gronda le maître de cérémonie, visage fermé.

Un long silence pesa. Puis, dans un grognement résigné :

- Soit. Ça les divertira.

Le premier ricaneur fit signe à Bintou de venir. Hagarde, elle obéit.

- Tu mérites d’être reconnue, lui glissa-t-il, yeux brillants.

- Silence, gronda le maître de cérémonie.

Le calme retomba, lourd et tendu.

- Niveau ?

- Un, répondit le premier adolescent, s’avançant sans hésiter.

Le maître de cérémonie saisit une dague effilée. Le garçon tendit la main, paume ouverte.

Bintou s'attendit à voir l'arme échanger de mains. Elle eut à peine le temps d’amorcer un mouvement de recul : la lame s’abattit, sectionnant la chair d’un geste net. Un éclat blanc – l'os. Bintou hoqueta, le cœur pris dans un étau. Un goût métallique monta dans sa gorge. L’adolescent gérait. Aucun liquide rouge ne tomba. La dalle conserva sa pureté.

- Validé, déclara le maître de cérémonie, sans émotion.

Le garçon recula, pâle mais debout.

- Niveau ?

- Un, répondit le second frère, la voix tremblante.

- Tu vas réussir, chuchota le premier.

Cette fois, la main tendue tremblait. Le sang perla, goutte après goutte, formant une mare écarlate à ses pieds.

- Tu peux le faire, mon frère ! lança le premier.

- Silence !

Le ricaneur obéit, mais son regard restait ancré à celui de son jumeau.

- Le temps s’écoule, rappela le maître de cérémonie, désignant un sablier que Bintou venait seulement de remarquer.

Déjà, la moitié du sable avait filé. Connectée au shen, Bintou examina l’assemblage : fragile, plein de nœuds, mais son fil de vie principal tenait bon. Elle serra les poings, impuissante.

Puis enfin :

- Validé, trancha le maître de cérémonie.

Les deux frères se jetèrent l’un vers l’autre, se tenant la main, tremblants mais vivants.

- Quel niveau ? demanda le maître de cérémonie.

C’était le tour de Bintou. Elle chercha quoi répondre. Un ? Soigner une coupure dans la main ? Ce serait insultant de facilité. Elle s'était déjà lacéré la peau pour éteindre ses colères et sa tristesse. Son shen réparait ces blessures comme d’autres respirent.

- Cinq, annonça son maître.

Un hoquet général secoua l’assemblée.

- Bon euh… Merci de m’avoir aidé et ravi de t’avoir connue, souffla le second ricaneur.

- Quoi ? Pourquoi tu… ? commença Bintou.

Elle n'eut pas le temps de finir. La foule hurla. Son maître s’approchait, sa dague personnelle à la main.

- Maître ? l’appela Bintou, une pointe de panique étranglant sa voix.

Il ne répondit pas. Il arma son bras. Bintou leva les mains par réflexe, dérisoire tentative pour se protéger. La lame entra sous ses côtes, traversa le cœur. La douleur explosa, fulgurante. Puis tout devint froid.

Bintou s’effondra à genoux. Ses doigts tentèrent, vainement, de comprimer la plaie béante. Le sang jaillit entre ses mains, tiède, écœurant. Pas besoin de sablier pour elle. Le flot rouge sur la pierre suffisait.

Son corps bascula sur le côté. Le monde s'effaça. Plus d’odeur, plus de bruit. Rien que ce vide immense, doux, accueillant. La mort lui ouvrait les bras. Elle aurait pu se laisser aller. Ce serait si simple. Pourquoi lutter ? Pour revenir à quoi ? À une vie de coups, de mépris, d’humiliation ?

Un éclat de rire la traversa, rauque, cruel. Le maître de cérémonie. La foule. Ils se réjouissaient. Ils étaient enfin débarrassés d’elle.

Non ! Pas question de leur offrir cette victoire.

Quelque chose en elle gronda. Une colère sourde, viscérale. Bintou saisit le cœur même de son être, le centre vibrant de sa régénération. La terre répondit. Une force brute jaillit, l’envahit, déchira les limbes. Son cœur battit de nouveau. Ses poumons se remplirent. Ses chairs se recousirent dans un frisson d’énergie pure.

Elle ouvrit les yeux. Un silence de mort régnait dans l'assemblée. Bintou se releva, titubante d’abord, puis solide, droite, invincible.

- Ravi de te revoir parmi nous, murmura le deuxième ricaneur, pâle.

Bintou lui répondit par un sourire, éclatant comme une promesse.

- Épreuve de shen, annonça le maître de cérémonie d'une voix acide.

- Oh le salopard… pesta le ricaneur entre ses dents.

- Pardon ? lança le maître de cérémonie.

Le ricaneur baissa la tête, tremblant. Bintou se tourna vers lui.

- Qu’est-ce qu’il y a ? murmura-t-elle, tandis que le premier ricaneur sortait du cercle, les poings crispés.

- Le maître de cérémonie ne t’a pas validée.

Elle haussa les épaules.

- Je ne suis pas apprentie, rappela-t-elle sans la moindre amertume.

Elle avait l’habitude. Leur mépris glissait sur elle, désormais.

Des élèves s’approchaient déjà du cercle pour l’épreuve suivante. Bintou allait suivre le second ricaneur quand son maître la saisit par le bras.

- Tu restes là. Tu participes à l’épreuve suivante !

Elle se figea, frappée de stupeur. Sérieusement ? Ils voulaient quoi, qu’elle meure deux fois dans la même journée ?

- Six candidats, annonça le maître de cérémonie d'un air las.

Bintou compta. Elle faisait partie du lot. Son maître la lâcha sans un mot et quitta le cercle.

Le premier volontaire, un elfe noir à l’apparence adolescente, réussit sans peine le niveau 1. Allumer une bougie, faire voler quelques objets dans un parcours d’obstacles… Rien d’impressionnant. Mais Bintou se méfiait.

Les deux niveaux 2 durent tracer des formes dans le sable à l’aide d’un bâton manipulé par le shen - cercles, carrés, triangles.

Les niveaux 3, eux, durent écrire à l’encre et à la plume sur un parchemin à vingt pas de distance. Contrôle et visualisation. Difficile, mais rien d’impossible.

Tous étaient passés. Ne restait que Bintou.

- Quel niveau ? demanda le maître de cérémonie.

- Cinq, répondit son maître à sa place.

La foule gronda. Les sifflets, les huées montèrent comme une vague. Bintou ne broncha pas. Elle savait qu’elle aurait passé les épreuves précédentes sans problème - à un détail près : elle ne savait pas écrire l’amhric.

- Prépare-la, soupira le maître de cérémonie.

Préparer ?

Une alarme s’alluma dans son esprit. Elle n’eut pas le temps de réagir. Une force invisible empoigna ses poignets, les plaqua brutalement dans son dos. Bintou tira. Rien à faire. Ses mains étaient attachées par des liens qu’elle ne voyait pas. Elle appela son shen. L’assemblage apparut à sa perception intérieure : de longues cordes blanches, lisses, parfaites.

- Pour info, si tu arrives à te détacher, tu gagnes direct, précisa son maître.

- C’est toi qui m’as ligotée, répliqua-t-elle, sèche.

Il haussa les épaules, un mince sourire au coin des lèvres.

Défi lancé. Défi accepté.

Bintou ferma les yeux. Se concentra. Elle explora l’assemblage. Un tissage splendide, d’une pureté insolente… Mais au cœur, un défaut. Un nœud. Minuscule. Fragile.

Elle s’y glissa. Poussa. Le tout s’effondra comme un château de cartes. La clameur de la foule explosa. Le maître de cérémonie se retourna, furieux. En voyant les mains libres de Bintou, il hurla :

- Bien sûr ! Hors de question ! Comme par hasard, tu la prépares et elle se libère ! Conflit d’intérêt !

- Tu es insultant, siffla son maître. D'abord envers elle. Ensuite envers moi. Mon honneur n'est pas à vendre.

Le maître de cérémonie haussa les épaules. L’insulte ne semblait même pas le toucher.

- Quelqu’un pour la préparer ? demanda-t-il en balayant la foule.

- Je veux bien, lança une voix.

L'eoshen professeur de régénération naturelle sortit des rangs, un sourire mauvais sur les lèvres. Il venait régler ses comptes.

Bintou sentit de nouveaux liens s’enrouler autour de ses poignets. La préparation fut interminable. Il tissait lentement, méticuleusement, comme s’il pouvait l’emprisonner à jamais.

- C’est bon, annonça-t-il enfin.

- Merci, eoshen, répondit le maître de cérémonie. Nous allons pou...

Un murmure de rires l’interrompit. Bintou n'avait même pas forcé. Elle avait à peine effleuré l’assemblage. Pathétique. Un entrelacs bancal, plein de failles et de trous béants. Elle avait soufflé. Tout avait volé en éclats.

Le maître de cérémonie serra les lèvres.

- Épreuve d’esprit.

- Attends, lança son maître, d’une voix calme. Un instant.

- Quoi encore ?

Bintou vit l’étincelle naître dans sa main. D’abord minuscule, fragile, elle enfla, grossit, se densifia. Bintou ne bougea pas. Supplier n’aurait rien changé. Il frapperait. Il prouverait à tous que, magicienne ou pas, elle restait son esclave. Sa chose.

- Tu comptes la dévier, elle aussi ? ironisa-t-il.

Bintou secoua la tête. Non. Jamais contre lui.

La boule devint opaque, blanche comme la neige tassée sous le poids des pas. Un projectile parfait. Compact. Massif. Elle fila droit sur elle. Bintou resta figée. L’impact l’arracha à elle-même.

La douleur explosa. Un feu acide, dévorant, chaque fibre de son corps transpercée. Elle s’écroula sans un cri, la joue écrasée contre la pierre glacée. Sa main droite sentit le froid. Son poignet gauche, une chaleur brutale.

Quelqu’un la tenait. Elle tenta de puiser en elle, d’atteindre son moi intérieur. Rien. Le vide. La panique.

- C’est moi, murmura la voix, douce et cruelle. C’est moi qui t’en empêche.

Son maître. Il l’empêchait de se soigner. Il voulait qu’elle sente. Qu’elle grave la douleur dans sa chair.

- Je veux que tu souffres. Sinon, à quoi bon ? Ressens. Apprends.

Les larmes roulèrent. Inutiles. Il ne relâcherait pas sa prise.

- Tu aurais mieux fait d’accepter la punition d’un autre. Il aurait été clément.

Un autre ? Jamais. Elle aurait tout enduré pour être à ses pieds. Même ça. Même pire.

Elle se concentra sur sa main. Ce contact. Ce lien. Unique. Précieux.

Peu à peu, la souffrance recula. Ses capacités de régénération naturelle faisaient leur œuvre, forgées par l’usure du temps. Lorsque la douleur ne fut plus qu’une morsure sourde, il la relâcha.

Un geste bref, agacé, l’invita à s’asseoir face à lui. Elle obéit, en silence, avec une obéissance brûlante d’adoration.

- Je trouve ça insultant.

Bintou leva vers lui des yeux apeurés, sans comprendre.

- Que tu puisses, même sans le vouloir, laisser croire qu’il est plus facile de maîtriser le shen que de compter jusqu’à...

Le dernier mot lui échappa.

- Tu vois ! lança-t-il, avec une grimace de dédain.

Bintou baissa la tête. Elle n’y pouvait rien. Yarhi avait passé des heures à essayer de lui enseigner. En vain.

- Je sais, dit-il d’un ton plus posé. Je ne vais pas te punir pour ton incapacité. Je t’ai punie parce que tu as compté à voix haute dans une autre langue que l’amhric. C’est différent.

Bintou hocha la tête, soumise.

- Et pas qu’une fois... grogna-t-il.

Elle acquiesça de nouveau. Coupable. Sans excuses.

- Dommage, ajouta-t-il. Penser en amhric pour tout, sauf pour compter...

Elle le savait. Compter en mbamzi ou en ruyem ne lui posait aucun problème. En amhric, le sens des chiffres se dissolvait dans le chaos.

Il la fixa, puis déclara :

- Bintou. Je vais déposer quelque chose dans ton esprit. Tu vas devoir me laisser faire.

Elle frémit. Demandait-il son consentement ?

- Je peux m’en passer, précisa-t-il. Ce serait juste douloureux. Tu préfères la manière douce ou la manière forte ?

- Douce, répondit-elle, en tremblant. Tu peux entrer… bien sûr.

- Ce n’est pas une question de mots. Ton esprit est une forteresse. Ouvrir une brèche est presque impossible. Même pour la plupart des eoshen.

- Seuls les shale peuvent le faire, murmura-t-elle.

- En quelque sorte, admit-il. Simplifions, disons oui. Maintenant, ferme les yeux. Contacte le shen. Sens ton esprit… sens ça…

Bintou cria, surprise par la soudaine pression.

- Je te fais juste sentir ma présence, expliqua-t-il. Je ne force pas. Regarde tes défenses.

Elle hocha la tête, tremblante. Un mur immense, sans fin, ceinturait son esprit.

- Trouve une porte. Ouvre-la. Je m’occuperai du reste.

Elle chercha, trouva une poignée. Mais au moment de la tourner, son esprit hurla : danger ! danger ! danger !

- C’est normal, dit-il. Ton esprit est habitué aux attaques. Tous veulent fouiller dans ta tête.

- Si j’ouvre, ils pourront tous entrer ? s’étrangla-t-elle.

- Théoriquement, oui. Mais j’ai monté une barrière autour de toi. Aucun ne passera. Je te protège.

Bintou, tremblante, osa jeter un regard de l’autre côté. Rien. Le néant.

- Tu ne verras rien, sourit-il. Je suis le meilleur.

Elle sourit malgré elle, amusée par tant d’assurance. Ou par tant de pragmatisme. Elle soupira, ses épaules s’affaissèrent. Elle décida de lui faire confiance. Et tourna la poignée.

- Parfait. Tu peux refermer, dit-il, satisfait.

Elle obéit. Le mur se referma. Elle ne sentit... rien. Rien du tout.

- Qu’as-tu fait ? demanda-t-elle, méfiante.

Elle sentait pourtant : il avait désormais la clé. Elle pouvait changer la serrure si elle le voulait. Elle choisit de ne rien en faire.

- Trois fois rien, répondit-il en se levant.

Il étira ses épaules, fit craquer sa nuque.

- Quitte à être là, autant en profiter pour enseigner.

- Enseigner quoi ? demanda-t-elle, sur ses talons.

- Suis-moi. Tu verras bien.

Il sortit. Elle le suivit sans hésiter.

Bintou lui emboîta le pas… mais se figea net en apercevant la porte : salle des moutons. Un frisson la traversa. Elle secoua la tête, rattrapa son maître d’un pas précipité.

- Tu as mis la capacité à lire et écrire dans ma tête, souffla-t-elle.

- Entre autres, répondit-il sans ralentir.

- Mais… quoi d’autre ? balbutia-t-elle, avant de compter en amhric sans difficulté. Maître !

Il se tourna enfin vers elle, l’air tranquille.

- Quoi ?

- Ce cadeau est… inestimable !

Les mots se brisèrent dans sa gorge. Comment dire merci pour un don pareil ? Jamais elle ne pourrait rembourser une dette si lourde.

- Rassure-toi. Je ne demande rien en échange, déclara-t-il, avant de reprendre sa route.

Bintou resta plantée là, débordée par un flot d’émotions qu’elle ne contrôlait plus. Elle voulait crier, courir, s’effondrer contre lui. Elle dégaina sa dague, prête à enfoncer la lame dans sa propre peau, à se punir d’exister.

Une main douce se posa sur son avant-bras.

- Non, murmura son maître, la voix empreinte d'une tristesse infinie. S'il te plaît, ne fais pas ça.

Il n’ordonnait pas. Il lui demandait.

- Je… Je ne peux pas t’ordonner de ne pas le faire. Il serait ridicule de te faire du mal parce que tu veux t’en donner. Alors je te supplie, Bintou, ne te blesse pas.

Elle sentit les larmes brûler ses yeux. Tout son corps tremblait.

- Tu as le droit de ressentir. Ne t’interdis pas de vivre.

D’un geste hésitant, elle leva la main vers lui, sans oser le toucher.

- Ne franchis jamais la ligne, Bintou. Tu as le droit d'aimer, de haïr, de rire... mais pas de céder.

Rire ? Ici ? Elle gronda sans s’en rendre compte.

- Va au village, quand tu n’en peux plus. Chante, danse avec eux.

Il marqua une pause.

- Tu ne t’es pas scarifiée une seule fois de toutes ces lunes en compagnie de Yarhi. Tu sembles bien là-bas. Je te permets d’y aller, tant que tu n’utilises pas le shen là-bas.

Bintou allait se défendre mais il l’en empêcha :

- Tu l’utilises souvent.

- Une seule fois ! se récria Bintou. Pour porter l’alambic de Yarhi !

- Et réveiller mon collègue shale qui renifle tes produits.

Bintou grimaça.

- Et déplacer le panneau devant la boutique de Yarhi pour l’indiquer fermer, poursuivit son maître. Dois-je continuer ?

Bintou prit conscience des nombreux moments où elle maniait le shen par facilité. Souvent.

- Ne le refais pas. Le shen, seulement au foyer, jamais en dehors. Tu as compris ?

Bintou hocha la tête, incapable d’articuler une réponse. Sa tristesse l’étranglait. Il se détourna pour repartir.

- Je suis si laide que ça ? lança-t-elle, dans un souffle rauque.

Il se figea. Longuement. Puis il soupira.

- Non. Bien sûr que non.

- Alors quoi ? Les shale n’ont pas le droit d’aimer ?

- Aucune émotion n’est interdite, à personne, répondit-il d’une voix douce.

- Je te répugne… avança-t-elle, la gorge nouée.

- Non. Bintou, non…

Elle secoua la tête, dépitée.

- C’est parce que je suis humaine. Impure.

- Quel rapport ? Tu n’as rien à envier aux elfes noires. La différence est mince.

Elle éclata en sanglots.

- Alors… c’est juste moi qui suis moche…

- Seuls les reproducteurs peuvent…

- Se reproduire, termina-t-elle à sa place. Mais je ne veux pas d’enfant ! Je veux juste être auprès de toi… Pourquoi me le refuser ?

Il se tourna enfin vers elle, les traits ravagés.

- Que feras-tu si un enfant vient malgré tout ? Tu l’élèveras ici, au milieu de ces murs sordides, conspué, méprisé, plus encore que toi ? Tu lui infligeras cette vie ?

- Non ! hurla Bintou. Le shen… les plantes… je trouverai un moyen !

Il pâlit, horrifié.

- Jamais je n’utiliserai le shen pour cela. Tuer un enfant dans le ventre de sa mère… Jamais.

- Alors je prendrai des herbes ! insista-t-elle, les poings crispés. Je m’y connais assez, figure-toi, bien assez pour…

- Tu crois que cela restera secret ? Que tu ne deviendras pas l’objet d’un mépris encore plus grand ? Tu veux qu’ils t’écrasent encore plus ?

Elle sanglota, perdue.

- Laisse-moi sortir avec toi… Je ne m’éloignerai pas, je le jure ! Je serai utile, je te rendrai fier !

- Bintou, arrête…

- Je t’en supplie !

Il ferma les yeux, la douleur peinte sur son visage.

- Je suis désolé, Bintou. Non…

Il la repoussa doucement, tendrement, puis tourna les talons. Ses pas claquèrent contre la pierre, implacables.

Bintou resta là, seule, écrasée par la détresse. Ses jambes cédèrent. Elle tomba à genoux. La pierre était froide. Coupante. Comme lui. Ses sanglots éclatèrent, résonnant dans l’indifférence glacée du couloir.

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