- Bintou, la grande fête de la pluie va se tenir à Adama. Comme chaque année, j’y vais, les femmes raffolent de mes produits.
- Oh ! Bon voyage ! s’exclama Bintou, sincère.
- Tu veux venir avec moi ?
Elle se figea.
- Yarhi… Je… Je n’ai pas le droit de quitter le village.
- Ah bon ? Pourquoi ?
Bintou désigna l’extérieur, vers le nord.
- Tu es une nuisance. Plus tu es loin, plus ils sont contents, rappela Yarhi avec amertume. Tu n’as qu’à emmener tes produits. Qu’ils les prennent ici ou là-bas, honnêtement, ça change quoi ?
- Yarhi, je… Non.
- Tu sembles avoir peur. De quoi ?
- Je… Je ne suis déjà pas censée être ici.
- Comment ça ?
- J’ai reçu l’ordre de rester au foyer. De ne pas en sortir.
- Mais tu as l’autorisation d’être là ! rappela Yarhi.
Bintou grimaça.
- Celui qui me l’a donnée n’avait pas l’autorité pour le faire.
Yarhi fronça les sourcils.
- Je ne comprends pas.
- Je ne suis pas l’esclave des eoshen, expliqua Bintou d’une voix plus basse.
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Je suis l’esclave d’un eoshen, précisa-t-elle en levant un doigt.
Le visage de Yarhi se durcit.
- Où est ton maître ?
- Quelque part… à L’Jor, répondit-elle en haussant les épaules. Qu’en sais-je ?
- Avant de partir, il t’a ordonné de demeurer au foyer ?
- C’est ça… Mais… j’ai extrapolé. Il voulait juste m’interdire de rentrer chez moi.
- Tu viens d’Adama ?
Bintou éclata d’un rire sans joie.
- Non, Yarhi… Mais… Je ne sais pas si ça t’est déjà arrivé… Moi, je l’appelle une boule blanche, mais je suppose que ça a un autre nom.
Le sourire de Yarhi s’effaça brutalement.
- Nech’i kwasi, murmura-t-il, blême.
- Je ne tenterai pas le diable, dit Bintou, plus douce. Bon voyage. Je peux tenir la boutique en ton absence, si tu veux. Tu peux emmener mes créations et dire que ce sont les tiennes. Je m’en fiche.
- Tes parfums sont excellents. Tu mérites d’être reconnue.
- T’inquiète. J’ai l’habitude. Pars tranquille. Je prendrai soin de ton bien.
- Merci, Bintou.
Il allait s’éloigner lorsqu’il se retourna :
- Pardonne ma curiosité.
Bintou leva les yeux vers lui.
- Tu avais fait quoi pour mériter ça ?
- J'avais parlé le ruyem.
- La langue dans laquelle tu comptes ?
- Non. Je compte en mbamzi, ma langue natale.
Yarhi fronça les sourcils.
- Tu parles trois langues ?
Bintou hocha la tête. Yarhi leva les yeux au ciel, l’air abasourdi.
- Enfin, pas tout à fait, précisa-t-elle. Je ne sais pas compter en amhric.
- Et tu ne sauras jamais, maugréa-t-il. Je lâche l’affaire.
Bintou rit.
- Tu avais parlé à ton maître en ruyem ? insista Yarhi.
Elle le fixa, droit dans les yeux.
- Je suis trop curieux, admit-il.
- Non, non, ça ne me dérange pas. Non. Je ne lui ai jamais adressé la parole dans cette langue.
- Tu as parlé en ruyem en sa présence ?
- Non.
- En présence d'un autre elfe noir qui aurait pu lui rapporter tes mots ?
- Non, répéta Bintou. J'ai parlé le ruyem avec un humain, en présence d'autres humains. Mon maître était occupé dans une pièce voisine.
- Tu as parlé assez fort pour qu’il t’entende ?
- Non. J'ai chuchoté, répondit-elle. Mais les eoshen n’entendent pas seulement avec leurs oreilles.
Elle tapota son front. Yarhi pâlit.
- Il t'a punie d'une Nech’i kwasi pour ça ? s’étrangla-t-il. Tu lui avais dit quoi, à cet homme ?
- Comment utiliser le produit soignant que je venais de lui fournir.
Yarhi passa une main dans ses cheveux, incrédule.
- La vache... Il est intransigeant, ton maître.
Bintou baissa les yeux, choisissant de ne pas répondre.
- Tu dois être contente qu’il soit loin, souffla-t-il.
Elle sentit son cœur se serrer. Non. Elle préférerait mille fois être avec lui. Il lui manquait. Terriblement. Voyager à ses côtés, le servir, échanger quelques mots, sentir son regard bienveillant posé sur elle... Il la voyait. Il la respectait. Le souvenir de son odeur, de sa voix grave, de ses gestes précis, tout cela la submergea. Les larmes montèrent malgré elle.
- Pardonne-moi. Je n'aurais pas dû, s'excusa Yarhi en reculant d’un pas.
Bintou essuya ses larmes d’un revers de la main.
- Pas grave, t’inquiète. Tu veux que je t'aide à préparer ton voyage ?
- Volontiers.
Bintou fut ravie de pouvoir se changer les idées. Elle aida Yarhi à choisir les produits et lui proposa même de lui créer un parfum original, ce qu’il accepta avec enthousiasme. La veille du départ, Yarhi annonça :
- Il ne reste plus qu’à mettre l’alambic.
Bintou tourna la tête vers l’appareil fragile.
- Tu veux l’emmener ? s’étrangla-t-elle.
- Il n’y en a pas là où je vais. Ne t’inquiète pas, il restera dans la charrette. Je ne compte pas m’en servir. C’est juste pour épater la galerie.
Bintou esquissa un sourire.
- Je vais chercher de l’aide, ajouta Yarhi en faisant mine de s’éloigner.
- Pas besoin, répondit Bintou.
- Tu te rends compte du poids de…
Bintou ferma les yeux, contacta le shen, et fit léviter l’alambic jusqu’à la charrette. Elle le déposa en douceur. Yarhi resta figé, blême.
- Bintou… Tu…
- Cherche pas, coupa-t-elle. Tiens, prends ça.
Elle lui tendit une lourde caisse contenant douze flacons de sa dernière création odorante. Quand il hésita, elle le transperça du regard. Yarhi comprit qu’elle n’utiliserait pas la magie pour l’aider cette fois. Il prit la caisse et la porta jusque dans la charrette.
- Bintou…
- Ne dis rien. Viens, allons manger un morceau. Profitons de nos derniers moments ensemble avant ton départ.
- Avec plaisir. Mais c’est moi qui paie. Pas de « foyer ».
- D’accord, promit Bintou.
Ils passèrent une agréable soirée à l’auberge voisine, riant plus qu’ils ne parlèrent. Le lendemain, ils se quittèrent au lever du soleil.
Dès que la charrette disparut au loin, Bintou rangea la boutique. Son regard s’attarda un instant sur l’emplacement vide de l’alambic.
Elle n’en aurait pas besoin. Elle avait tout ce qu’il fallait pour s’amuser à volonté. Elle sourit. Elle comptait bien en profiter.
- Que tes nuits soient sombres, dit Bintou.
- Que tes nuits soient sombres, Bintou ! s’exclama le vendeur d’épices. Comme d’habitude ?
- Non, répondit-elle. Tiens, échantillon gratuit.
L’elfe noir attrapa le minuscule flacon, surpris. Bintou le lui reprit aussitôt, retourna le bouchon, l’ouvrit, puis effleura la tenture au-dessus de l’étal avec la goutte de parfum. Elle répéta le geste trois fois avant de rendre le flacon au vendeur.
- Tu as fait quoi, là ? demanda-t-il.
- Boutique de Yarhi si tu en veux davantage, répondit Bintou en s’éloignant sans plus d’explications.
Elle répéta la manœuvre devant cinq magasins avant de regagner la boutique. Le vendeur d’épices fut le premier à pousser la porte.
- Que tes nuits soient sombres, Bintou. C’est quoi, ton truc ? lança-t-il en secouant son échantillon.
- Que tes nuits soient sombres. Un contenant vide, je dirais, répondit-elle avec malice.
- Les clients affluent ! J’ai triplé mes recettes ! C’est de la magie, ton machin ?
- Non, assura Bintou. J’ai juste attisé l’envie. Vous, les elfes noirs, êtes très sensibles aux odeurs. Bien plus que vous ne le croyez. J’en profite, c’est tout. Tu en veux davantage ?
- Carrément !
Bintou sortit un grand flacon et prononça trois mots. Elle connaissait la signification du dernier, un terme désignant la monnaie locale, mais les deux premiers, désignant un très grand nombre, lui échappaient encore. Le vendeur d’épices blêmit.
- Tu plaisantes !
- Le flacon que tu tiens n’était qu’un échantillon, rappela Bintou. Celui-ci est plus gros.
Elle leva la bouteille pour qu’il en prenne la mesure. Incapable d’exprimer « cent fois » en amhric, elle restait volontairement vague.
- C’est hors de prix !
- Ça tombe bien. Tu viens de tripler tes recettes.
Il ronchonna, marmonna des insultes indistinctes, puis quitta la boutique en maugréant. Bintou sourit. Quelques instants plus tard, la porte s’ouvrit de nouveau.
- Tu as changé d’avis ? demanda-t-elle en levant les yeux. Oh, pardon. Que tes nuits soient sombres, eoshen.
- Tu attendais quelqu’un d’autre ? demanda-t-il en arquant un sourcil.
- Oui, excuse-moi.
- Pas de mal. Tu as mes produits ?
- Bien sûr ! Je...
Elle n’eut pas le temps de finir. L’épicier reparut, tenant son manteau serré contre un objet dissimulé.
- Je dérange peut-être...?
Il avait peur qu’on lui vole son trésor. Bintou l’invita à entrer d’un geste.
- Viens. Ça ira vite. Tiens.
L’échange se fit en un éclair.
- Tu ne vérifies pas ? demanda le client, un peu surpris.
- Non. Je te fais confiance, répondit Bintou avec aplomb, tout en sachant qu’elle était incapable de vérifier quoi que ce soit. Merci de ta visite ! Reviens quand tu veux !
L’épicier partit, tenant précieusement son flacon. L’eoshen, resté en retrait, s’avança pour inspecter la bourse. Il se figea.
- Tu sais combien il y a là-dedans ? s’étrangla-t-il.
- Honnêtement, non… Beaucoup.
Bintou récupéra la poche et la dissimula derrière un meuble.
- Mais ce n’est pas pour moi, alors peu importe. Je ne fais que tenir la boutique d’un autre.
L’eoshen resta interdit. Sans plus attendre, Bintou gagna l’arrière-boutique pour préparer la commande. Il la suivit bientôt et ramassa ses produits.
- Il y en a un nouveau, annonça Bintou sans se retourner. C’est un...
Un bruit sourd de chute résonna derrière elle.
- Somnifère puissant, acheva-t-elle en soupirant. Et merde...
Elle pivota. L'eoshen gisait, inerte, au milieu de la pièce.
- Il marche bien, ce somnifère... Peut-être un peu trop, murmura-t-elle.
En retenant sa respiration, elle saisit le flacon, le reboucha, puis ouvrit grand les fenêtres pour aérer. Quand l'air parut plus respirable, elle s’accroupit près de l’eoshen. Il dormait profondément. Si elle ne faisait rien, il ne s’éveillerait qu’à la tombée de la nuit.
Elle l’appela plusieurs fois, secoua légèrement son épaule. Rien. Peut-être que la magie fonctionnerait mieux...
Prudemment, elle activa le shen. Elle se figea, fascinée.
Autour de l’eoshen, les fils magiques ne formaient pas de grossières cordes, ni même un filet de pêche râpeux comme elle en avait l’habitude. Non... Un tissu léger ondoyait autour de lui, traversant son corps comme si un vent invisible l’agitait.
Émerveillée, Bintou laissa ses doigts glisser au-dessus des fils. Son regard fut attiré par une imperfection : un petit nœud, au niveau de l’épaule gauche. Sans réfléchir, elle pinça les fils et dénoua le nœud d’un geste précis. Elle jeta un coup d'œil nerveux autour d'elle. Personne. Elle épousseta l’épaule de l’eoshen, comme pour effacer son geste.
Les fils libérés voletèrent dans l’air, vibrants de leur nouvelle liberté.
Une joie soudaine, pure, jaillit en elle. Bintou sourit, sans même y penser. Puis, poussée par un élan qu’elle ne comprenait pas, elle posa sa main sur celle de l’eoshen et l'appela de son cœur et de sa magie mêlés.
L’eoshen ouvrit les yeux, hébété.
- C’était un somnifère, expliqua-t-elle avec un air penaud. Je suis désolée.
- Ne le sois pas, grogna-t-il en passant une main sur son visage. J’avais qu’à pas fouiner partout.
- J'ai dû te toucher pour te réveiller. J'espère que tu ne m'en veux pas...
- Au contraire, merci, répondit-il en se redressant.
Bintou se releva avec lui.
- Ouah...
Il attrapa le flacon, le tourna entre ses doigts, l’examina longuement comme s’il y découvrait des secrets. Puis il compléta son aumônière, l'air ravi.
- Merci beaucoup, Bintou.
- Avec plaisir, répondit-elle, radieuse.
Quand il fut parti, la boutique reprit son cours. Les trois autres marchands passèrent récupérer leurs commandes et payèrent sans discuter.
Le bouche à oreille fit son œuvre. Bientôt, la boutique ne désemplissait plus. Entre les parfums, les baumes et les nouveaux mélanges, Bintou n’avait plus un instant à elle. Tant mieux. Le travail comblait le vide. Il l’éloignait de ses pensées, de son village, de sa famille. De lui...