Narhem changea de sujet, demandant à ce qu’on lui présente une carte de son pays. Il apprit ainsi se trouver actuellement en plein centre, au milieu d’un immense désert percé de trois grands lacs où se trouvaient les trois plus grandes cités du pays.
À l’est et au sud se trouvaient l’océan et ses pêcheurs ramenant poissons et coquillages. Ce poisson-làétait consommé sur place. Les coquillages, dont les orcs raffolaient,étaient exportés sur le reste du pays.
Les régions proches de l’océan, riches et fertiles, proposaient des cultures de teff, matière première de l’injera, un pain courant dans le pays, mais également du blé, de l’orge, du maïs, du sorgo, du coton et du millet. À cela s’ajoutaientdu nigelle, du lin et du sésame transformés ensuite en huile. Sans oublier le bois, transporté pour construire charpentes ou outils divers.
Les fruits et les légumes variés - bananes, taro, igname, patates douces, oignons, poivrons, courges et chou – garnissaient ainsi les étals partout dans le royaume. Narhem reconnut-là les produits qu’il avait cuisinéset dégustés des lunes durant.
Les elfes noirs, très friands de viande, pratiquaient l’élevage - bœuf, moutonou volaille – dont ils se servaient pour obtenir de la laine ou du cuir.
Le nord vivait de ses mines. Là-bas, la vie était rude et les castes puissantes. Les forgerons formaient ainsi la caste la plus respectée après celle des Tewagi – les combattants, avait appris Narhem - et des eoshen.
Le reste du pays n’étaient que villages et fermes éparses.
- Seul élément particulier : le lac Lynia, au sud ouest, indiqua l’elfe noir qui présentait la carte.
- Ce lac ne vous appartient pas, dit Dolove. Il est partagé.
- Partagé ? répéta Narhem.
- Il est de notoriété publique que tout le monde utilise ce lac. Les elfes des bois y ramassent des algues. Les elfes noirs pêchent. Les paysannes de Falathon y vont pour mater les elfes histoire d’avoir de quoi rêver pendant que leur bourru de mari les laboure.
Narhem rit. Cela ne l’étonnait guère. L’elfe noir soupira ouvertement. Narhem enregistra le terme « elfes des bois » utilisé par Dolove. Sans doute les sauvages forestiers des contes de son enfance.
- Que faites-vous du poisson que vous pêchez là-bas ?
- Du Fenshy, annonça l’elfe noir.
- C’est quoi ? demanda Dolove.
- De la soupe entreposée dans un tonneau, proposa Narhem.
La réaction de l’elfe noir lui fit comprendre qu’il avait vu juste.
- De quoi parles-tu ? demanda Dolove.
- Comment peux-tu connaître son existence ? s’exclama l’elfe noir en même temps.
- Le Fenshy est de la soupe de poisson, seulement de la soupe de poisson ? demanda Narhem en tapotant sans s’en rendre compte la gourde attachée à sa ceinture contenant le précieux liquide et l’elfe noir acquiesça. Aucun eoshen n’y apporte de touche finale ?
- Non, c’est juste de la soupe de poisson, insista l’elfe noir. Simplement, ces poissons sont rares et difficiles à pêcher. Le lac Lynia ne livre pas facilement ses petits protégés. Le Fenshy est précieux et nécessite des soins tout particulier pour être transporté et conservé. La réserve de tout le pays est stockée ici, dans un foudre.
- Elle est si bonne que ça, cette soupe ? demanda Dolove qu’un tel déploiement d’énergie surprenait.
Narhem lui fit signe de se taire et à l’elfe noir de ne pas répondre à la question.
- Les elfes consomment souvent cette soupe ?
- Une tasse est donnée à chaque sujet qui passe un niveau de maîtrise, en récompense en quelque sorte.
Narhem sentit sa gorge se nouer. Ainsi, un elfe en buvait en moyenne une dans sa vie et les meilleurs cinq. Narhem en avait consommé une centaine avant d’arrêter. Il avait ingurgité pour une petite fortune de soupe. Il eut beaucoup de mal à rester stoïque.
- À combien estimez-vous le nombre d’esclaves humains dans le pays ?
L’elfe noir lui répondit mais Narhem ne comprit pas la réponse. Il se tourna vers Dolove qui lui traduisit volontiers :
- Des dizaines de milliers.
- Vous parvenez à enlever autant d’humains aux royaumes voisins sans qu’ils ne réagissent ? s’étrangla Narhem.
- Nos ramasseurs masquent leurs traces. Les villageois pensent à des brigands ou une attaque de loup. Les frontières sont immenses et les humains nombreux, précisa l’elfe noir. Ce n’est pas difficile.
- Les gouvernements correspondants ne font rien ? s’étonna Dolove.
- Tout le monde se fout d’un simple tonnelier, maugréa Narhem.
- D’un comte aussi, semblerait-il, répliqua l’elfe noir.
Dolove blêmit.
- Vous nous connaissez ? Je veux dire… Vous prenez la peine de savoir qui sont vos esclaves ? chuchota Dolove.
- Évidemment, répondit l’elfe noir. Narhem Ibn Saïd, tonnelier à Brul, petite bourgade à l’est du royaume d’Eoxit, marié, trois enfants. Dolove de Mercath, fils de Brul de Mercath, comte de Falathon n’ayant de cesse de réclamer le titre de marquis qui lui revient de droit du fait de sa présence sur la frontière mais qui lui est refusé parce que « ça va, ces frontières sont calmes, ce n’est pas comme si vous croisiez des ennemis tous les jours ».
Les deux hommes en furent muets de stupéfaction. Narhem se reprit le premier. Il réfléchit avant de lancer :
- Cela fait beaucoup d’esclaves. Il ne peut pas y avoir tant de combats que ça.
- Moins d’un millier sont utilisés pour les combats, confirma l’assistant. Les autres travaillent dans les mines de métal noir.
- Les mines ? répéta Narhem.
Il ferma les yeux un instant. Une galerie noire. L’odeur de la sueur et du sang. Le grincement du métal sur la roche. Le claquement d’un fouet. Un cri étouffé.
- Ils vous offrent l’acier nécessaire à vos épées ?
Les lames de L’Jor étaient d’une pureté, d’une finesse, d’une élégance et d’un équilibre sans pareil… d’après les combattants esclaves. Narhem, n’y connaissant pas grand-chose, ne pouvait que les croire sur parole.
- Non, le contra l’assistant. Les orcs sont de bien meilleurs travailleurs. Les humains ne sont utilisés que dans les mines de métal noir.
- Métal noir, répéta Narhem qui n’avait jamais entendu ces mots auparavant. Qu’est-ce que c’est ?
- Un matériau extrêmement rare mélangé à la roche au plus profond des monts sombres au nord de L’Jor. Son extraction est épuisante et ne peut pas être réalisée par les orcs.
- Pourquoi ?
- Cela demande trop de précautions. Les orcs foncent, tapent, creusent et se blessent sans cesse. Aucun ne survit plus d’une journée en bas. Les humains comprennent quand on leur parle. On peut leur expliquer les méthodes et les risques s’ils s’en détournent. De plus, ils acceptent volontiers de porter des protections. Il est impossible d’habiller un orc, il refusera toujours.
- Protection contre quoi ? insista Narhem.
- Contre le métal noir. Quiconque se blesse avec un éclat meure dans d’atroces souffrances. Ce métal est comme… empoisonné… naturellement…
- Et vous êtes en mesure d’en faire des armes ?
- Quelques forgerons très spécialisés savent le travailler, indiqua l’elfe noir. Cela demande une immense attention et des siècles d’apprentissage. Mélanger le métal noir à l’acier requiert un doigté millimétré.
- Mélangé à l’acier ? Ça ne marche pas pur ?
- Si, bien sûr, mais le métal noir est tellement rare que personne ne peut se payer le luxe d’une telle arme !
- L’empoisonnement reste le même y compris en mélange ?
- Si la quantité est suffisante, oui. Il faut environ une dose de métal noir pour trois d’acier.
- Qui possède de telles armes ?
- Les plus riches habitants de L’Jor, répondit l’assistant.
- S’il y a des riches, il y a des pauvres, dit Dolove en ruyem.
- Ce n’est pas parce qu’on ne sait pas le dire qu’ils n’ont pas un mot pour ça.
L’assistant prononça deux sons, dont Dolove et Narhem ignoraient le sens.
- Le mot demandé, indiqua l’assistant.
Dolove et Narhem frémirent. Ce simple assistant parlait le ruyem à la perfection. Les deux hommes enregistrèrent les sons signifiant « pauvre » puis reprirent.
- Il y a tant de mines que ça pour qu’autant d’esclaves soient nécessaires ? lança Narhem sans cacher sa surprise.
- Chaque geste est risqué. Les esclaves doivent travailler peu, être bien nourris et bien reposés. Malgré cela, des dizaines meurent par lune. Chaque perte nécessite un ramassage puis un dressage. C’est long et éreintant.
- Les esclaves humains blessés au métal noir ne sont jamais soignés ? s’exclama Dolove.
- C’est impossible, annonça l’assistant. Cette blessure est mortelle.
- Les eoshen ne sont pas censés soigner ? interrogea Narhem, amer.
L’assistant se crispa à cette remarque puis murmura « Eoshen » et l’homme aux vêtements sombres couvrant apparut dans la pièce.
- Pourquoi ne soignes-tu pas les humains blessés dans les mines de métal noir ? accusa Narhem sans détour, laissant l’assistant sans voix et tremblant devant une telle insolence.
- Il faut dire « vous », annonça l’assistant.
- Quoi ? s’exclama Narhem qui savait que le « vous » de politesse n’existait pas en amhric.
- Tu ne t’adresses pas spécialement à lui mais à tous les eoshen à travers lui. Je suppose que ce n’est pas lui que tu accuses spécifiquement. Ta question se tourne vers toute la communauté. Donc… vous.
- Pourquoi ne soignez-vous pas les humains blessés dans les mines de métal noir ? se corrigea Narhem en enregistrant la nuance.
- Notre mission est de protéger notre peuple. Les humains n’en font pas partie, annonça l’eoshen d’un ton glacial. Notre énergie n’est pas illimitée. Nous la réservons aux nôtres.
- Cela fait longtemps qu’aucun contremaître blessé n’a été soigné, chuchota l’assistant.
Narhem s’engouffra dans la brèche.
- Les superviseurs elfes noirs se blessent parfois, comprit Narhem.
- Avant, les eoshen les soignaient mais cela fait longtemps que… commença l’assistant avant de se taire sous le grondement de l’eoshen.
- Parle, je t’en prie, l’encouragea Narhem. Je dois tout savoir pour gouverner correctement. Si quelque chose ne va pas, il convient de me le dire afin que j’essaye de trouver une solution.
- Comment nous choisissons de servir le peuple est à notre libre décision, gronda l’eoshen. Sauver un contremaître revient à laisser mourir une centaine d’elfes noirs. Nous sommes peu nombreux. Nous devons choisir nos combats.
Narhem comprenait et approuvait intérieurement le choix des eoshen. Entre quelques mineurs mourant pour une ressource réservée à une élite ou des milliers de gens du peuple, lui aussi se serait tourné vers le plus grand nombre. Bien sûr, il n’en dit rien à l’oral, transperçant l’eoshen des yeux, faisant mine d’être outré.
- Si je comprends bien, les superviseurs meurent parce que vous n’êtes pas capables de soigner à la fois eux et le peuple, dit Narhem volontairement incisif, brûlant et injuste.
L’eoshen allait parler mais Narhem le prit de court :
- Ils meurent parce que vous n’êtes pas capable de former mieux, plus rapidement et en plus grand nombre des eoshen.
- Rares sont les elfes noirs capables de… commença l’eoshen mais Narhem lui coupa la parole.
- Es-tu capable de soigner un humain d’une blessure au métal noir ?
Il n’avait pas choisi le tutoiement par hasard. Il s’adressait directement à son interlocuteur et plus à l’ensemble.
- Non, admit l’eoshen. Le soin ne fait qu’augmenter la régénération naturelle. Celle des humains est trop faible. Le métal noir gagnerait le combat, même avec du soutien de notre part.
L’eoshen venait de dire « notre ». Narhem ne comptait pas le laisser faire. Il voulait que ça devienne personnel.
- Ton soutien est simplement insuffisant, en conclut Narhem. Et si tu t’entraînais au lieu de glander ?
L’eoshen pinça les lèvres de rage. Narhem lui fit un geste vague de la main, comme on chasse une mouche. L’elfe tout de noir vêtu sortit en serrant les poings. Un eoshen ne méritait pas plus. Leur magie le révulsait.
L’assistant, bouche bée, n’en revenait pas.
- Je te remercie. Laisse-nous maintenant, dit Narhem à l’elfe noir, d’un ton mesuré, respectueux.
L’assistant s’inclina, surpris, avant de sortir, un mince sourire aux lèvres. Il avait reçu plus d’égards que l’eoshen.