Elian reprit conscience dans une barque. Ses mains, liées dans son dos, tiraient sur ses épaules. Un bâillon l’étouffait sous un sac de cuir plaqué contre sa peau, l’aveuglant. Une corde enserrait ses chevilles, une autre, nouée à son cou, l’empêchait de bouger. Son crâne battait comme un tambour mal accordé. Elle tenta de se placer en repos méditatif, mais quelque chose l’en empêchait. La nature autour d’elle murmurait à peine, distante, instable. Elle donnait et reprenait dans le même souffle.
Le temps s’effilocha. Aucun mot ne lui fut adressé. Aucun espoir d’évasion. On la souleva comme un paquet, sans ménagement. Ses jambes furent déliées, mais à peine eut-elle posé un pied au sol qu’elle s’effondra. Une force invisible la vidait de l’intérieur, plus sûrement qu’un poison.
Des bras l’arrachèrent à terre et la remirent debout. On la poussa. Vite. Trop vite. Le monde chavirait sous ses pas. Ce chemin fut le pire qu’elle ait jamais connu. À chaque enjambée, elle sentait l’environnement s’infiltrer en elle, aspirer sa chaleur, son énergie, son âme. Elle gémissait. Personne ne ralentissait.
Les vertiges ne la lâchaient plus. Puis, peu à peu, quelque chose changea. Un souffle. Un apaisement ténu. La nature, enfin, répondait de nouveau à sa présence. Elle inspira plus profondément. Le sol sous ses pieds n’était plus aussi dur. Il devenait souple, friable. De la terre mêlée de sable, sans doute.
Des sons s’ajoutèrent : le grincement de roues, le claquement d’acier, le frottement du cuir. Un village ? Une ville ? Puis, soudain, la fraîcheur. Elle venait de franchir une porte. On la força à s’asseoir. Ses chevilles furent de nouveau entravées. Une corde serra son cou. Ses poignets restèrent noués. Aucun jeu dans les liens. Son ravisseur savait y faire.
Des voix résonnaient au loin. Flottantes, indistinctes. Le cuir fut relevé, juste un peu, puis attaché à l’arrière de sa tête. L’air frais lui caressa le nez. Ses yeux restèrent prisonniers.
- J’ai donné des ordres, dit une voix en lambë.
Beïlan. Le roi des elfes. Il l’avait enlevée. Où l’avait-il emmenée ? Pourquoi ? Elian peinait à comprendre. Tout semblait irréel.
- Je vais te retirer ton bâillon, annonça-t-il, pour que tu puisses boire et manger. Ton geôlier suivra mes instructions : au moindre mot de ta part, dans n’importe quelle langue, il te remettra le bâillon. Et ne rêve pas qu’il soit délicat. As-tu compris ?
Elian acquiesça. On dénoua le tissu qui scellait sa bouche. Elle ne dit rien. Ses lèvres tremblaient, mais aucun son n’en sortit.
- Parfait, conclut Beïlan.
Elle perçut ses pas s’éloigner. Puis plus rien. Il était parti.
Elle resta là, immobile, les yeux masqués, les poignets ligotés, le cou entravé. Des odeurs flottèrent jusqu’à elle : poisson grillé, cuir chaud, bois fumant. Des clangs métalliques. Des cris, dans une langue rude et chantante à la fois. Des rires. Des voix. De la musique.
Rien de tout cela ne résonna en elle. Aucun repère. Aucun nom. Rien qui puisse dire où elle se trouvait.
Elian se hissa lentement sur les genoux. Ses mains, toujours liées dans son dos, glissèrent jusqu’à ses chevilles. Elle tâta les cordes, cherchant un nœud, un défaut.
Une main jaillit de l’ombre, saisit le bout de son oreille gauche et la pinça avec une cruauté méthodique. Dans le même temps, le froid métallique d’une lame effleura sa peau.
- Recommence, et tes oreilles perdront leurs pointes, gronda une voix en lambë.
Elle se figea net. Ses doigts quittèrent les cordes. La lame s’éloigna.
Mes oreilles… pointues ?
Le doute la traversa, glacial. Il avait dit cela comme une menace, mais aussi comme une évidence. Et elle… elle avait senti ses oreilles pincées. La forme. La longueur. Trop allongées pour être humaines. Impossible !
Elle ravala un haut-le-cœur. Beïlan lui avait interdit toute parole. Elle s’accrocha au silence comme à une digue. Le froid rampa contre ses bras. La nuit tombait.
- Ouvre la bouche.
Elian obéit. Une cuillère en bois s’insinua entre ses lèvres. Une bouillie grise, cendreuse, se répandit sur sa langue. Elle grimaça.
- C’est infect, confirma le geôlier. Mais c’est tout ce que tu auras. Tu préfères rester à jeun ?
Elle hésita. Puis hocha la tête. Mieux valait jeûner que subir ça.
- Tant mieux, grogna-t-il. Ça en fera plus pour les petits.
Les petits quoi ?
La question lui vint mais disparut aussitôt. Une gourde s’approcha. L’eau, claire et fraîche, lava le goût amer et les pensées parasites.
- Claque la langue quand tu veux boire, ajouta la voix.
Elle mémorisa. Et replongea en elle-même.
La méditation fut longue à venir, entravée par les liens, le sac sur ses yeux, la peur sourde. La vie l’entourait. Lentement, elle se fondit dans les flux naturels, et son corps retrouva de la vigueur. Pas assez pour se libérer, mais assez pour tenir.
Autour d’elle, elle perçut des êtres vivants : du poisson, oui… mais aussi des présences bipèdes, intelligentes. Ni humaines. Ni elfiques. Autre chose.
Il ne pouvait pas s’agir d’orcs. Ces créatures ne parlaient pas, ne bâtissaient rien de tel. Il ne restait qu’une seule possibilité : les elfes noirs.
Son estomac se noua. Beïlan avait donc pactisé avec eux ? Cela expliquait son comportement, ses décisions floues, sa colère. Irin n’était pas neutre. Son roi collaborait avec l’envahisseur.
Pourquoi l’avoir menée ici ? Pourquoi elle ?
Elle ignorait où se situait ce lieu. Nord ? Sud ? Est ? Ouest ? Elle aurait été incapable de le dire. Et surtout : pourquoi ce traitement ? Cette surveillance constante ? Ce zèle à l’attacher si étroitement, à lui interdire tout mouvement ? Toute parole ?
Elle repensa à son geôlier. Il était intervenu aussitôt ses doigts posés sur les liens. Il la surveillait de près. Trop près. Pourquoi ?
Une comtesse humaine n’aurait pas dû éveiller tant de méfiance. Beïlan la connaissait-il assez pour savoir ce qu’elle savait faire ? Si oui, où l’avait-il appris ? Par qui ? Ceïlan avait-il menti ? Étaient-ils ensemble, frères unis sous des masques différents ? Les questions s’entassaient. Les doutes s’insinuaient, acides, comme un poison lent dans son corps vidé.
Les nuits froides succédèrent aux jours chauds. L’air restait sec, immobile. Pas une goutte de pluie. Le ciel semblait figé. Elian tira profit de ce silence aride. Privée de vue, interdite de mots, elle tendit l’oreille. Son ouïe s’affina.
Des éclats de rire d’enfants, les discussions sur les quais, les cris des poissonniers. Peu à peu, les sons devinrent syllabes. Les syllabes, des mots. Les mots, des phrases. Une langue prit forme dans son esprit, vibrante, vivante. L’amhric.
Elle répétait en silence, lèvres à peine mouvantes. Elle imitait les intonations, les rythmes. Elle écoutait les trocs de poissons contre bijoux, les jeux, les leçons, les chamailleries, les duels à mort pour un poste convoité. Elle écoutait sans appartenir. Invisible, absente, mais en vie. Vibrant aux jours de fête. Frémissant aux chants des veillées. Silencieuse lors des deuils.
Un matin, des pas approchèrent. Lents, assurés. Elian reconnut la démarche. Beïlan. Ses chevilles furent détachées.
- Merci. Je n’ai plus besoin de toi, dit-il en amhric.
Le geôlier s’éloigna sans un mot. Beïlan la saisit brutalement par le bras. Il la força à se lever. Elle chancela, les jambes molles, engourdies. Il la retint, juste assez pour éviter la chute, puis la poussa en avant. Elle marcha, titubante, les poignets encore liés, les yeux toujours bandés.
L’air changea. Plus léger. Le vent lui effleura le visage. Puis la lumière la frappa de plein fouet quand la capuche fut arrachée. Le soleil lui brûla les yeux. Elle cligna les paupières, aveuglée.
- Elian ? s’étrangla une voix féminine.
- Laellia ? grogna-t-elle, plissant les paupières.
Un coup lui broya le ventre. Elle s’écroula à genoux.
- Je t’ai dit de fermer ta gueule, gronda Beïlan en lambë. Tu ne dis pas un mot.
Elle se redressa, lentement, un genou après l’autre, tête baissée, silence verrouillé. Le coup suivant ne vint pas.
- Je comprends rien, murmura Laellia.
- Toi, par contre, tu vas parler, susurra Beïlan, en ruyem cette fois.
Elian leva la tête. Elle passait de l’un à l’autre. La scène n’éclairait rien. Elle ne comprenait toujours pas.
- Mais qu’est-ce que tu fous ? gronda une voix rauque, en amhric.
Elian se tourna. Un elfe noir s’approchait, escorté d’une dizaine de soldats. Armés. Gracieux. Leur démarche ne trahissait aucun doute. Des guerriers. Des vrais. Peut-être les meilleurs.
Celui qui venait de parler ne détonnait pas. Même stature, même élégance brutale. Peut-être leur chef. Peut-être pire. Un frisson parcourut l’échine d’Elian. La situation venait de basculer.
Elle balaya les alentours. Une plaine nue. Pas un arbre. Pas une cache. Aucun abri. Elle était fichue.
Le nouvel arrivant faisait face à Beïlan, droit comme un pieu, l’expression figée.
- Je fais ce que notre ami veut, répondit Beïlan en amhric.
L’elfe noir se pinça l’arête du nez. Il inspira. Se contrôla. Sa main tressaillit. Une envie de frapper qu’il réfréna de justesse.
- Explique-moi, souffla-t-il entre ses dents.
- C’est Elian, comtesse d’Anargh, indiqua Beïlan en la montrant.
Deux sons s’échappèrent des lèvres de l’elfe noir. Elian ne les comprit pas, mais le ton suffisait. « C’est cela, oui… », traduisit-elle instinctivement.
- Je comptais la tuer ensuite. Comme il le souhaite.
Charmant, pensa Elian. Vraiment adorable.
L’elfe noir joignit les mains. Pas un mot. Beïlan poursuivit :
- J’ai aussi récupéré Laellia Eldwen. La sœur du roi humain. Une formalité. À Tur-Anion, il suffit d’être blond aux yeux clairs pour passer inaperçu.
Logique. Tout le monde avait dû le prendre pour un dissident. Qui aurait soupçonné un elfe blanc d’être l’ennemi ? Les assaillants avaient tous la peau sombre, les yeux noirs, les cheveux d’encre. Beïlan ne collait pas au profil. Putain de traître.
- Roi ? s’exclama Elian en ruyem. Depuis quand Bran est-il roi ? Qu’est-il arrivé à Arthur ?
- Il est mort, sanglota Laellia. Empoisonné… Lâches !
- Le métal noir n’est pas un poison, corrigea l’elfe noir en ruyem.
- Métal noir ? répéta Elian. Qu’est-ce que c’est ?
Pour toute réponse, l’elfe dégaina une dague. Laellia hurla. Elle recula, trébucha, tomba sur les fesses, le souffle court.
La lame dansait devant les yeux d’Elian. Rien qu’un éclat sombre, presque sans reflet. Une seule chose sauta aux yeux : son propriétaire en prenait soin. L’arme était impeccable. Rasoir. Redoutable. Il savait s’en servir.
- C’est une matière rare, dit-il. Seuls les meilleurs forgerons savent la façonner. Une éraflure suffit. La mort survient après plusieurs jours. Lents. Douloureux.
- Ils lui ont griffé la main, à Arthur de Baladon, sanglota Laellia. Il a hurlé pendant un quartier de lune…
L’elfe rengaina.
- On l’entendait jusqu’en bas, se moqua-t-il.
- Bran a pris le pouvoir. Dans l’urgence, reprit Laellia. Ceïlan est toujours avec lui. Il le soignera s’il est blessé. C’est le meilleur guérisseur du monde, non ? Le métal noir ne lui fait pas peur.
Beïlan grogna. Elian comprit. Une partie de sa haine prenait racine là. Ceïlan. L’intouchable. L’insaisissable.
- Ça ne m’explique pas ce que toi tu fais là, grogna l’elfe noir à Beïlan.
- Les humains sont fragiles, répondit Beïlan. Elle tient à peine debout. Si je la torture, je risque de la tuer avant d’avoir obtenu ce que je veux. En blessant sa copine, je limite les risques. Et elle, franchement… je m’en fous si elle crève.
Charmant, songea Elian.
- J’ai compris l’intention, coupa l’elfe noir. Je ne te demande pas ce qu’elles font là. Je te demande ce que toi, tu fous ici.
Beïlan ouvrit la bouche, mais l’autre le devança. Sa voix restait basse, mais chaque mot claquait comme une gifle.
- Tu es roi. Ta place est sur ton trône. À Irin. Bordel de merde.
- J’ai donné des ordres avant de partir. Je suis pas débile non plus.
- Ton frère arpente Irin en tous sens, incitant la population à fuir. Il ne reste plus que femmes et enfants là-bas. Les autres ? Tous postés sur les remparts de Tur-Anion, à nous cribler de flèches.
Les elfes noirs ont atteint la capitale, frissonna Elian. Elle avait l’impression que Falathon appartenait à une autre vie.
- Vous n’avez toujours pas percé leurs défenses ? s’étonna Beïlan.
Il aurait mieux fait de se taire. L’autre le gratifia d’un regard noir.
- Et les alliés promis ? tenta Beïlan.
- Contretemps. Ils ne viendront pas. Nous sommes seuls. Et le temps presse. Les chevaliers de l’Ouest tardent, mais ils viendront. Et s’ils nous trouvent dans la plaine, ils nous tailleront en pièces.
Beïlan acquiesça, l’air de n’y voir qu’un contretemps de plus.
- Tu as réussi un coup brillant, mon fils.
Mon fils ? Le mot explosa dans la tête d’Elian. Beïlan… le fils de cet elfe noir ? Elle vacilla. Tout prenait sens. Le lien, l’alliance improbable, la double trahison.
- Enlever la sœur du roi. Parfait. Un levier idéal. Mais pourquoi l’amener ici ? La torturer sous les yeux de son frère, en bas des remparts… voilà ce qu’il fallait faire.
- Elle est venue à moi, répliqua Beïlan, désignant Elian d’un coup de menton. Opportunité trop belle. Je l’ai saisie. Je savais pas quoi faire d’elle, alors je l’ai amenée ici. Elle faisait un bon levier pour faire parler l’autre, alors…
- Alors tu aurais dû déléguer. Ton cul devait rester sur le trône.
Elian ne pouvait qu’approuver. Beïlan avait foiré.
- Je suis désolé, père. Comment on rattrape ça ?
L’elfe noir leva les yeux vers les prisonnières. Laellia gémit. Une flaque se forma sous sa robe. Elian se contenta de serrer les dents.
- Elle, c’est facile, dit l’elfe noir en désignant Laellia. On la découpe en morceaux. On emballe les doigts, les oreilles, les yeux, dans de jolis paquets. Et on envoie tout ça au frère, de l’autre côté des remparts.
Il marqua une pause.
- Ce Bran est un faible. Il craquera. Et elle - il montra Laellia du menton - elle parlera. Toujours. Ils parlent tous, ces humains fragiles.
Laellia se recroquevilla, crispée sur les plis de sa robe, les yeux écarquillés d’effroi.
- Quant à elle, poursuivit l’elfe noir en fixant Elian. Elle. Elian, comtesse d’Anargh. J’y crois pas un instant.
- C’est comme ça qu’elle s’est présentée, rétorqua Beïlan.
- Où tu l’as trouvée ?
- À Irin. Dans la salle à manger. Elle dégustait du tamaï.
- Son péché mignon… murmura le roi.
Elian plissa les yeux. Ce ton, cette lueur dans son regard… Elle ne comprenait pas ce qu’il insinuait, mais cette allusion personnelle lui donna froid dans le dos.
- Majesté ? pressa l’un des elfes noirs derrière lui. Le temps nous manque. Que faisons-nous ?
Majesté. Ce mot explosa dans l’esprit d’Elian. Ce type… le roi des elfes noirs ? Beïlan… fils de la reine des elfes des bois etdu roi des elfes noirs ?
- On rentre, trancha le roi. Elles viennent avec nous.
- L’humaine vient à peine de réaliser la traversée, prévint Beïlan. Elle ne tiendra pas le retour.
- Emportez de l’eau.
L’ordre tomba. Sec, non négociable. Des ronchonnements s’élevèrent, étouffés. On remplit des gourdes sans discuter.
Le roi s’approcha d’Elian, l’attrapa par le bras. Pas violemment. Mais fermement. Comme on saisit un objet précieux. Ou dangereux.
Elian ne bougea pas. Trop consciente de sa faiblesse. Trop consciente qu’un seul geste de travers pouvait signer leur arrêt de mort, à elle comme à Laellia.