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Chapitre 28 : Elian – Secrets elfiques

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Par Nathalie

Ainsi, le père d’Elian serait un elfe dissident. Le mot résonna dans son esprit. Elle l’avait entendu, plusieurs fois, sans jamais en saisir le sens. Jamais osé demander. Mais cette fois, elle voulait comprendre.

- Qu’est-ce qu’un dissident ? demanda-t-elle.

- Nous avons une reine, répondit Ceïlan, mais nous ne lui devons pas obéissance. Elle nous guide. Elle arbitre quand les avis divergent, mais, la plupart du temps, c’est la majorité qui décide.

Elian écarquilla les yeux.

- La reine ne peut pas imposer sa volonté ?

- Non. Tout chef doit composer avec son peuple. Ariane, notre reine, a fondé notre civilisation en nous sauvant de l’extermination, mais elle n’a rien pu bâtir seule. Elle était jeune. Elle a dû écouter, proposer, attendre. Ce n’est pas parce qu’on règne qu’on détient la sagesse.

Elian fronça les sourcils. Cette vision du pouvoir l’intriguait. Et la dérangeait, un peu. À Falathon, un souverain devait savoir, décider, imposer.

- Donc si quelqu’un n’est pas d’accord, il… s’en va ?

- La minorité accepte ou elle quitte nos terres, oui. Les dissidents choisissent l’exil plutôt que la soumission à une décision qu’ils jugent injuste.

Elian sentit une tension lui nouer la poitrine.

- Ils sont nombreux ?

- Rares, en vérité. Mais… tous les dissidents ne sont pas en opposition. Certains partent simplement parce qu’ils ne supportent pas de rester enfermés. Nous étions nomades, autrefois, jusqu’à ce qu’on nous repousse, qu’on nous enferme entre Falathon et les Terres Sombres.

Elle l’écoutait sans bouger. Les elfes qu’elle avait croisés autrefois - joueurs d’osselets, tireurs d’élite, buveurs, chanteurs - n’avaient jamais évoqué leur passé. Pas un mot sur leurs terres, leur histoire Les humains ne savaient rien de leurs voisins discrets. Et voilà que Ceïlan lui livrait tout cela… à elle.

- Irin est trop petite pour nous, dit-il dans un souffle. Nous avons besoin d’espace, de vent, de chemins à suivre. Irin est… une cage.

Il s’interrompit un instant.

- Mais c’est notre seule maison. Il nous faut faire avec.

- Les dissidents reviennent parfois ? demanda Elian.

- Les nomades, oui. Les opposants, non. Personne ne les a bannis. Ils peuvent revenir. Ils ne le font pas.

- Peut-être sont-ils morts…

- Peut-être, concéda-t-il.

Elle frémit. Elle imagina des elfes capturés, exhibés dans des foires, réduits en trophées pour collectionneurs humains. Elle chassa l’image. Ce n’étaient pas des enfants sans défense. Elle plaignait plutôt ceux qui oseraient s’en prendre à eux.

- Alors, un dissident est un elfe qui s’oppose… ou qui cherche la liberté, résuma-t-elle.

- Non, corrigea Ceïlan. Un dissident est un elfe hors des terres elfiques.

- Mais… ça ferait de toi un dissident ! s’exclama Elian. C’est absurde ! Tu es ambassadeur ! Tu représentes ton peuple !

- J’ai quitté nos terres. J’ai perdu le droit à leur protection. J’ai aussi gagné celui de ne pas me soumettre aux décisions de la majorité.

- Alors… tu ne représentes pas ton peuple ? répéta-t-elle, incrédule.

- Non.

Ceïlan plissa les yeux. Un malaise le traversa. Il choisissait ses mots avec soin, comme s’il marchait sur un fil invisible.

Elian comprit. Il lui confiait quelque chose de précieux. De risqué. Ce qu’il disait ne figurait dans aucun traité diplomatique, aucun livre d’histoire falathen. Elle seule, peut-être, aurait accès à ce savoir. Elle… la comtesse. Une humaine.

Et si elle le trahissait ?

- Je veux dire, reprit Elian, si tu es dissident, tu n’as plus à suivre les décisions de la majorité. Donc si elle emprunte un chemin que tu refuses… comment peux-tu prétendre transmettre leur volonté à Tur-Anion ?

- Je ne le fais pas, avoua Ceïlan sans détour. Je ne transmets que ce que je consens à transmettre. Ce avec quoi je suis en accord.

Elian le dévisagea. Ce qu’il disait… c’était un coup d’État invisible. Un homme seul, libre de censurer la voix de tout un peuple. Il agissait dans l’ombre d’un système censé être collectif.

- La reine doit avoir une confiance aveugle en toi pour t’avoir confié un tel rôle !

- J’en doute, répliqua Ceïlan. Chez nous, l’individu n’a pas d’importance. Seule la communauté compte. Je ne suis pas spécial. Aucun de nous ne l’est.

- Mais enfin… vous avez tous vos goûts, vos désirs, vos passions ! insista Elian. Vous ne pouvez pas être… interchangeables !

- Ça n’a pas d’importance, dit-il en haussant les épaules. Le groupe prime. Si un tisseur a besoin de plus de matière, il en demande aux nilmocelva. S’ils refusent, le conflit remonte à la communauté. Les deux exposent leurs raisons. Le groupe tranche.

- Mais… comment demandez-vous l’avis de tous ? Vous êtes…

- Deux mille, environ.

Elle resta figée. Deux mille. C’était moins que le personnel du château d’Anargh, en pleine saison. Moins qu’un quartier de Liennes. Les elfes… étaient un peuple en voie d’extinction.

Elle sentit un pincement étrange dans la poitrine. Un vertige aussi. Comme si l’équilibre du monde venait de vaciller d’un cran.

- Et… comment donnez-vous votre avis ? murmura-t-elle.

- Par le chant. Nous pouvons produire des sons graves, que les humains n’entendent pas, mais qui portent loin. Une trame continue. Certaines modulations sont des votes. Le chant est notre fondement. Notre lien.

Elian resta sans voix.

- Alors… si je comprends bien… Ma demande sur la trouée, tu ne l’as pas transmise à Irin. Parce que faire sortir les herboristes les rendrait dissidents.

Ceïlan grimaça. Elle avait compris. Trop bien.

- Les elfes qui l’ont réparée… sont tous des dissidents.

Il ne répondit pas.

- Ce qui veut dire que tu es en contact avec eux. Et qu’ils t’écoutent.

- Les dissidents ne suivent personne, gronda Ceïlan.

Elle n’insista pas. Il venait de confirmer. Il passait plus de temps hors d’Irin que dedans. Il agissait, négociait, organisait, sans jamais en référer à la reine. Était-elle seulement au courant de ses manœuvres ?

- Je leur ai demandé. Ils ont accepté, nuança-t-il.

- Tu les remercieras de ma part, répondit Elian, avant d’enchaîner sans lui laisser le temps d’intervenir. Tu m’as poussée à formuler une demande officielle pour donner l’illusion que tout cela venait d’Irin. Pour que Tur-Anion y croie.

Elle marqua une pause.

- Arthur de Baladon ignore l’existence des dissidents ?

- Non. Bien sûr que non. Ils se promènent librement dans le nord et engrossent la moitié des femmes qu’ils croisent.

Elian sentit ses joues s’empourprer.

- Ça ne passe pas inaperçu, conclut Ceïlan. Ce qu’Arthur ignore, ce sont les responsabilités. Qui fait quoi, pourquoi, pour qui. Et tant mieux. Qu’ils nous croient unis nous donne une force que nous n’avons plus.

- Je te remercie de ta confiance, murmura Elian, mesurant le poids du secret qu’il venait de lui livrer. Et… qu’offre Irin à Falathon, au fond ?

- Plusieurs accords commerciaux nous lient. Nous fournissons des épices rares, extraites de plantes qui ne poussent qu’avec notre intervention. Des teintures aussi, éclatantes, prisées par la noblesse. Rares, mais d’une qualité inégalée.

- Vous les utilisez vous-mêmes ? demanda Elian en détaillant les nuances vert et jaune de sa tunique.

- Oui, mais nos besoins sont modestes. Rien à voir avec ceux de Falathon.

Vu leur nombre, c’était logique.

- Vous donnez… vous offrez… répéta-t-elle. Et en retour ?

- Des fruits, répondit Ceïlan. Non que la forêt ne puisse nous nourrir, mais nous aimons la diversité. Irin regorge de baies, mais pas de pommes, ni de pêches, ni d’abricots.

Des échanges non vitaux, songea Elian. Un équilibre fragile. Falathon pouvait se passer de leurs teintures, Irin des fruits. Ce n’était pas un pacte de survie. Juste un lien ténu, symbolique.

- Le chiffre que tu m’as donné tout à l’heure… il inclut les dissidents ?

- Non.

- Combien sont-ils ?

- Trop, gronda Ceïlan.

Un mot, sec, tranchant. Elian sentit qu’elle venait d’atteindre un nerf. S’il était vraiment leur meneur, comme elle le pensait, il aurait dû se réjouir de leur nombre… non ?

- Quel est le problème ? souffla-t-elle.

Ceïlan serra les mâchoires. Une tension farouche crispait ses traits. Une colère sourde, qu’il ne parvenait plus à retenir.

- Que certains veuillent voir le monde, c’est normal. C’est dans notre sang. Irin est trop étroite pour certains esprits. Je l’accepte.

Elle acquiesça. Jusque-là, rien d’inattendu.

- Mais quand ils partent parce qu’ils n’acceptent plus la voix du groupe… Quand ils quittent Irin en bloc… Et que se passera-t-il, hein ? le coupa-t-il, plus abrupt. Quand il y aura plus d’elfes dehors que dedans ? Qu’adviendra-t-il de cette majorité que je suis censé transmettre ?

Sa voix vibrait, contenait un feu ancien. Elian reçut ses mots comme un souffle brûlant.

- Où sera la décision du peuple lorsqu’Irin comptera moins d’âmes que de dissidents ?

Elle n’eut rien à répondre. Elle comprenait. Chaque dissident affaiblissait la légitimité du tout. Chaque départ rendait la démocratie plus creuse, plus abstraite. Ceïlan était pris dans une contradiction : défenseur d’un système qu’il voyait se fissurer, porte-voix d’un peuple qui s’éparpillait.

- Cette façon d’agir existe depuis très longtemps, supposa Elian. Pourquoi craindre qu’elle ne fonctionne plus aujourd’hui ?

- Parce que les choses changent, dit Ceïlan d’une voix dure. Et vite. Le nombre de dissidents n’a jamais été aussi élevé. Il grimpe chaque jour.

- Qu’est-ce qui a provoqué ça ?

- Dis-moi, Elian. Qui gouverne Irin ?

- Le peuple, répondit-elle, incertaine.

Ceïlan planta son regard dans le sien. Il n’attendait pas une réponse : il posait un piège.

- La reine, admit-elle, mais j’avoue ne plus savoir à quoi elle sert.

- Ariane a crée notre communauté. C’est elle qui a réalisé le tout premier accord : Irin contre la protection contre le mal sombre. Sans nous, Falathon aurait été détruit et le reste du monde avec lui, d’ailleurs. Nous étions exilés, chassés de nos terres par ceux fuyant le mal sombre venu du sud. Falathon a accepté de nous fournir un asile contre notre aide.

- J’avoue ne pas comprendre, précisa Elian. Ce sont les elfes qui protègent Falathon des terres sombres ?

- Nos magiciens ont dressé la barrière qui protège Falathon. Et ils l’entretiennent encore.

Un vertige prit Elian. Tout ce qu’on lui avait appris devenait mensonge. On disait que Falathon avait résisté par sa méfiance de la magie. En vérité, c’était la magie qui le protégeait. Celle des elfes.

- Donc… Falathon vous doit la vie. Mais les terres qui vous ont été cédées ne suffisent pas à votre épanouissement. Cet échange n’est pas équitable.

- Il nous a sauvés, rappela Ceïlan. Ariane l’a accepté. Elle a passé du temps parmi les humains. Elle voulait créer des liens. Et elle y est parvenue.

- Ce qui a fait d’elle… une dissidente, conclut Elian à voix basse.

- Non. Ariane n’a jamais été vue ainsi. Elle a toujours vécu plus à Irin qu’à Tur-Anion.

Il marqua une pause.

- Une femme ne peut pas être dissidente.

Elian écarquilla les yeux.

- Pourquoi ?

- Parce qu’aucune femme ne quitte Irin.

Un silence. Brutal. Comme un rocher tombé dans un puits.

- Les hommes peuvent désapprouver et partir, reprit Ceïlan. Mais les femmes… restent.

Elian ouvrit la bouche, puis la referma. Une gifle. Un monde entier venait de se contracter autour d’un interdit qu’elle ne comprenait pas.

- Le problème, Elian, ce n’est pas qu’Ariane soit sortie. C’est qu’elle l’a fait trop souvent. Qu’elle a négligé son rôle. Son rôle de femme. Aucune autre ne s’y frottera.

- Explique-moi clairement. Je ne comprends rien.

Il ne répondit pas. Il la fixa. Longtemps. Puis il haussa les épaules. Comme s’il avait franchi une limite sans retour.

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