Narhem fut désigné. Safry le considérait comme prêt. Narhem découvrit la salle de préparation, une salle fraîche où il put prendre un bain, se faire masser d’huiles essentielles par un adolescent elfe noir, choisir des vêtements, des armes.
Narhem prit son temps. Safry l’avait probablement conseillé. Narhem n’en savait rien. Il ne comprenait rien. La langue de ces maudites créatures ne voulait pas rentrer. Merci, oui, non, manger, dormir et elfe étaient ses seuls mots disponibles. Même « bonjour » lui échappait. La tournure de salutation était terriblement longue. Narhem ne pouvait pas. C’était trop compliqué pour lui.
En revanche, combattre, ça, il pouvait. Il entra dans l’arène, armé d’une épée et d’un bouclier, le duo travaillé avec Safry depuis son arrivée. Il n’avait aucune idée de l’issue du combat. Allait-il gagner ? Allait-il perdre ? Seul réconfort : Safry l’avait désigné. Si le chef de brigade l’estimait prêt, c’était qu’il devait l’être, non ?
Il n’avait pas l’impression de l’être. Un regard sur son adversaire le rassura : sa terreur se sentait à plein nez. Narhem masqua la crainte qui lui tordait le ventre, sourit, fit croire qu’il était un vétéran, montra assurance et confiance en lui.
Lorsque le sifflement retentit, Narhem fonça sur sa proie qui leva faiblement sa rapière. L’épée s’abattit sur l’arme qui tomba au sol. Narhem leva son arme pour la plonger d’estoc sur son adversaire qui l’évita d’un pas de côté. Narhem, pris par son élan, trébucha mais parvint à se redresser, juste à temps pour voir son adversaire à demi-baissé, le bras en direction de sa rapière au sol.
Narhem, de dos, n’hésita pas : il frappa, sa lame transperça les reins. Son adversaire hoqueta puis s’écroula.
Le silence. Puis quelques murmures déçus dans la foule. Narhem, immobile, regardait le corps étalé à ses pieds. Il n’avait pas prévu ça. Il pensait... quoi ? Un duel. Une victoire propre. Pas ça. Pas dans le dos. Il ravala un haut-le-cœur.
Il leva les yeux vers la butte. Safry l’observait, impassible, bras croisés, entouré du reste de la brigade. Leurs visages étaient figés dans l’attente. Narhem chercha les yeux de son chef, les trouva. Un regard sec, inexpressif. Mais il ne se détourna pas. Et ce détail-là, ce minuscule détail, fit battre un peu plus fort le cœur de Narhem.
Il inclina la tête, comme pour demander : C’était ça qu’il fallait ?
Safry ne répondit pas, ne détourna pas les yeux non plus. Narhem abaissa son épée. Il n’avait pas brillé, mais il avait survécu. Et ça, dans ce monde-là, c’était déjà un exploit.
L’adolescent elfe noir vint prendre son arme puis le ramena à la hutte de préparation où il put de nouveau prendre un bain avant de devoir retourner à la hutte de vie où il fut accueilli avec quelques sourires et mots qu’il ne saisit pas mais qu’il supposa être des félicitations. Narhem rayonnait de bonheur.
Les jours passèrent, semblables les uns aux autres : cuisiner, manger les restes des orcs, nettoyer la puanteur de ces bêtes immondes, se laver, dormir, regarder les combats, s’entraîner, dormir.
Narhem avait appris à supporter la routine. Mais ce matin-là, il vit la mort de Souleymane comme un coup de poignard. Ce n’était pas tant la perte d’un membre de la brigade qui le troublait, mais la manière dont tout se déroulait. Certes, un mort de plus, ça ne signifiait rien. Mais quand il croisa le regard de Safry, il remarqua quelque chose d’étrange dans l’air. Un froid, plus lourd que d’habitude, pesait sur l’atmosphère. Personne ne parla, tout le monde se contenta de regarder la dépouille de Souleymane, sans un mot. Narhem ne comprenait pas, mais il ressentait ce malaise viscéral qu’il ne pouvait chasser.
Ce soir-là, pour la première fois, Safry ne donna aucune leçon. Il sortit de la hutte sans dire un mot, comme si une part de lui avait aussi disparu avec Souleymane. La cuisine, habituellement bruyante et animée, était vide de sa chaleur. Aucun chaudron. Tout partit à l’engrais. Narhem, en silence, vit les plats préparés partir sans que les restes destinés aux orcs puis aux esclaves humains ne soient cuisinés.
Une frustration sourde l’envahit. Pourquoi ne pouvait-il pas comprendre ? Pourquoi n’avait-il pas le droit de savoir ?
Tous ses compagnons parlaient la même langue que lui, mais elle était interdite. Il rongeait son frein, incapable de poser une question. Ses mains, tremblantes, repoussaient les restes du repas à l’autre bout du fourneau. Il n’avait jamais ressenti cette rage muette aussi profondément.
Quand la cuisine fut propre, la brigade se rendit à l’enclos des orcs. Narhem, le cœur lourd, ne comprenait pas. Ils venaient les mains vides, sans l’auge, tout étant parti au compost. A quoi bon s’y rendre ? Devant la porte, le corps de Souleymane gisait, nu, sans cage d’acier. Narhem frissonna en voyant le cadavre. Il n’y avait pas de place pour l’horreur dans ce lieu. Mais là, c’était différent.
Safry s’approcha du corps, s’accroupit et prit un moment pour se recueillir. Les autres membres de la brigade se saisirent du cadavre et le traînèrent dans l’enclos des orcs. Narhem, qui n’avait pas touché le corps, suivit, le cœur serré. Les orcs étaient fébriles, leurs grognements emplissaient l’air. Ils se bousculaient dans un besoin insatiable, leur appétit féroce comme une menace.
Le sifflement retentit. L’horreur se déchaîna. Les orcs se jetèrent sur la dépouille de Souleymane avec une sauvagerie dégoûtante. Narhem n’échappa pas au bruit sinistre des os brisés sous les dents, au craquement déchirant de la chair. L’odeur du sang, de la mort, le saisit comme un coup de poing. Il tenta de se détourner, mais l’odeur pénétra ses narines. Ses mains tremblèrent.
Dans sa tête, une voix, sarcastique, se fit entendre : "Coq au vin." Narhem ferma les yeux, mais la phrase persistait. Il voulait hurler, se frapper la tête contre le bois pour la chasser, mais rien n’y faisait. Le dégoût et la nausée se mêlaient dans un tourbillon d’impuissance.
Le repas des orcs se termina, si l’on pouvait appeler ça ainsi. Dolove saisit Narhem par le bras, le tirant vers l’extérieur, comme un ancrage dans la réalité. L’atmosphère pesante, imprégnée de violence, ne le quittait pas. Narhem suivit mécaniquement, comme une marionnette. Mais le travail n’était pas terminé.
Les mains de Narhem se plongèrent dans les restes, les os, les entrailles. La texture, la chaleur des organes écrasés sous ses doigts l’écœurèrent au plus haut point. Il sentit ses tripes se nouer.
Des vertiges secouèrent son corps, et il se retint de vomir. Il aurait voulu crier, frapper, exploser, mais il se sentit prisonnier de ses gestes. Ces orcs, cette cage, les elfes noirs. Le poison des pensées.
Il lança un regard furieux à l’un des elfes noirs. Ce dernier répondit par un sourire large et mesquin. Ce sourire… Un défi silencieux. "Vas-y, fais-le. Rends-moi service."
Narhem se sentit accablé. La main de Dolove sur son bras l’empêcha de répondre. L’acier de la réalité s’abattit sur lui. Ils étaient piégés, dans cet endroit de mort, de violence et de soumission. Ils étaient juste des jouets dans un jeu qu’ils ne comprenaient pas.
La corvée termina dans un silence lourd. Narhem, les mains couvertes de sang, se détourna et suivit Dolove hors de l’enclos.
Il se coucha, le regard tourné vers le plafond, son esprit enchaîné à ce qu’il venait de voir. Safry n’était toujours pas là. Aucun elfe noir n’était venu chercher un combattant. Il n’arrivait pas à dormir. Le souvenir des orcs dévorant le cadavre, le goût métallique du sang, le sentiment d’inutilité le rongeait. Tout en lui hurlait qu’il n’avait pas sa place dans ce monde.
L’heure du combat quotidien arriva, et la tension monta d’un cran. Sur la butte, Narhem aperçut Safry qui entra en lice. Il n’eut même pas besoin d’explication. Tout devenait clair, d’un coup. La raison de la détresse extrême de la brigade après la mort de Souleymane était désormais évidente. Si l’un d’eux perdait, c’était le chef qui devait prendre la relève, combattre sans avoir mangé depuis la veille.
Narhem, à peine capable de se tenir sur ses jambes, n’arrivait même pas à imaginer devoir se battre dans ces conditions. Le simple fait de penser à l’épuisement de Safry, à la brutalité de ce combat, lui faisait trembler les mains.
Une peur sourde s’insinua en lui. Si Safry perdait, que deviendraient-ils ? L’idée qu’ils puissent tous périr le glaça. Narhem se tourna vers Dolove, son regard empli de panique. Par gestes, il posa la question qui lui rongeait l’esprit.
Dolove, les yeux lourds de gravité, désigna d’abord Bryam, puis Mynard, puis Olivier, et enfin Narhem. Le geste se poursuivit avec une lenteur pesante. Lorsque Dolove se désigna à son tour, son regard se fit fuyant, puis il baissa les yeux.
Narhem avala difficilement sa salive. Un froid glacial emplit son ventre. Safry devait gagner. S’il échouait, la brigade toute entière serait perdue. La défaite n’était même pas une option. Le poids de cette vérité écrasait Narhem. La vie de chacun d’eux dépendait de cette seule issue.
De retour à la hutte, Safry n’avait toujours pas parlé. Il avait remporté la victoire, certes, mais le regard d’acier qu’il portait à ses compagnons disait tout. Il n’y avait pas de joie, pas de soulagement apparent. La victoire était un devoir. Seule la fonction de chef comptait, et la fatigue qui habitait ses traits était plus pesante que n’importe quel repos.
Narhem laissa enfin échapper un souffle qu’il n’avait même pas remarqué retenir. La victoire de Safry n’était pas juste une libération. Elle signifiait qu’ils allaient vivre un jour de plus, mais rien n’était plus incertain que le lendemain.
La vie reprit son rythme.
Narhem fut de nouveau désigné. Il entra dans la salle de préparation, se sentant comme un condamné, un dernier privilège avant l'inévitable. Un dernier bain, un dernier repas, un dernier instant d'illusion avant que la mort ne vienne l'emporter. Il choisit la combinaison épée-bouclier, comme toujours, la seule qu'il connaissait.
Le moment arriva. L’arène se dressait devant lui, implacable, et Narhem chercha son adversaire. Son cœur s’emballa. Cet homme, il le connaissait. Il l’avait déjà vu se battre. Ce n’était pas un débutant comme l'autre, le premier combattant, celui qui avait laissé Narhem indemne. Non, celui-ci était un vétéran, un guerrier aguerri, portant une masse d’armes avec laquelle il broyait les crânes ou explosait les côtes de ses ennemis. Un colosse.
Narhem se redressa, tentant d'afficher une posture de fier combattant, mais son sang se glaçait dans ses veines. Autour de lui, les paris fusaient, les elfes noirs observaient en riant, se délectant de la scène comme si tout cela n’était qu’un spectacle sans conséquence. Un spectacle où la vie d’un homme ne valait guère plus qu’une pièce jetée sur un tapis.
La rage monta en lui, violente, incontrôlable. Il aurait voulu tuer ces elfes, tous ces observateurs insensibles. Il n’en avait pas la force. Alors, il tourna sa colère vers l’homme qui se tenait devant lui. Un coq, comme lui, destiné à se faire trancher.
Au sifflement, Narhem attaqua le premier, épée levée. Il visa l’arme de son adversaire, dans l'espoir de le désarmer. L’autre se contenta de laisser passer le coup, baissant son arme avec mépris. Narhem leva son bouclier, espérant bloquer la contre-attaque, mais il savait déjà ce qui allait se passer.
Il n’avait pas le temps de se préparer. Son adversaire était trop rapide. Le choc fut brutal. Son bouclier vola en éclats, et la douleur dans son bras gauche fut immédiate, violente, comme si ses os s’étaient brisés sous l’impact. Il tomba à genoux, le bras inutilisable. Sa tête, miraculeusement, était toujours intacte.
Il leva les yeux. Son adversaire grimaça, mais il ne semblait pas pressé de profiter de la situation. Il grogna, sa voix rauque résonna dans l'arène.
- Lève-toi ! Je ne suis pas un lâche qui frappe un homme à terre !
Du ruyem. Narhem n’en avait pas entendu depuis longtemps. Aucune punition ne tomba. L’arène. Un monde à part.
Narhem se releva difficilement, la douleur déchirant chaque fibre de son être. Il ramassa son épée, tentant de ne pas laisser la honte l’envahir. La foule réagissait. Certains murmuraient, d’autres riaient. Un spectateur lança même un caillou, frappant son épaule, un petit geste cruel.
Narhem se sentit vulnérable. Il était ce coq boiteux, celui que personne ne respectait, celui qu’on attendait de voir tomber. Un regard vers Safry, et il comprit. La déception était évidente dans les yeux de son chef. Même la brigade semblait déjà avoir perdu espoir. Safry, fatigué, anticipait déjà le combat qu’il devrait mener à la place de Narhem le lendemain.
Nourrir les orcs ? Jamais.
Narhem croisa le regard de Dolove. Un soutien silencieux, immense. « Gagne », lut-il, désespéré. C'était tout ce qu’il avait à faire : gagner.
Les mains tremblantes, il leva son arme et attaqua de nouveau. Cette fois, il visa son adversaire, pas son arme. La foule réagit. Des murmures d’encouragement, des exclamations. Le coup fut trop lent, trop prévisible. L’autre esquiva d’un mouvement fluide, comme si Narhem n’était qu’un enfant jouant à l’épée.
Il savait que sa chance s’éloignait. Chaque mouvement était une lutte contre ses propres limites. Il se sentait lourd, fatigué, et cette épée, elle lui échappait. Il voulait danser, feinter, se mouvoir avec grâce. Il ne savait pas comment. Pas contre cet adversaire. Il allait mourir ici, aujourd’hui.
L’autre sourit, confiant. Il savait qu’il allait gagner. Mais Narhem n’était pas prêt à abandonner. Il ferma les yeux un instant. La douleur dans son bras, dans son âme, tout cela semblait l’effacer. Non, il n’abandonnerait pas.
L’attaque arriva, imparable. Le poing du combattant se dirigea vers sa tête. Narhem para du bras gauche, ce bras déjà en morceaux, et le craquement de l’os brisé fit écho dans son esprit.
Dans un dernier réflexe désespéré, son poing droit atteignit la mâchoire de l’adversaire. Un choc brutal, et les dents se brisèrent sous l'impact. Le sang éclaboussa le sable. La foule éclata en hurlements. Certains s’esclaffaient, d’autres sifflaient. Narhem n'entendait plus rien.
Son poing se déchaîna, frappant à répétition. Il ne savait plus ce qu’il faisait, il ne voyait plus rien d’autre que cet homme qu’il voulait écraser sous sa rage. Ses mouvements étaient guidés par l'adrénaline, par un instinct primal. Il ne voulait plus mourir. Il ne voulait plus être ce coq qui succombe.
Un bruit étrange attira son attention. Un toucher léger sur son épaule. Il tourna la tête, et la lame d’un elfe noir apparut sous sa gorge. Un adolescent aux oreilles pointues le regardait, la lame prête à transpercer sa peau.
Narhem s’immobilisa, l’esprit embrouillé, un vertige l'envahissant. Il sentit l’épée se retirer, sa gorge se libérer. Le regard de l’elfe noir était calme, un brin désolé. Il comprit que son adversaire était mort, que la foule s’éloignait déjà, comme si de rien n’était.
Il se sentit vidé. La nausée l’envahit. Il vomit sur le sol ensanglanté. L’elfe noir l’aida à se relever, silencieux, comme si cela faisait partie de son devoir.
Dans la hutte, on lui donna un bain, des soins. Son bras, brisé, fut bandé, et ses blessures furent nettoyées. Narhem savait que cette victoire n’était pas la sienne. Il n’avait pas gagné. Il avait juste survécu.
Narhem retourna à la brigade, fatigué, mais un sourire involontaire effleura ses lèvres quand il aperçut Safry qui lui lança quelques mots en riant. Narhem n'en comprit qu'une infime partie, mais l’intention était claire : il avait été apprécié. Cela, au moins, lui donnait une sensation de réconfort, une petite victoire au milieu de tant de défaites.
Il se remit aux entraînements dès que son bras et sa main furent suffisamment guéris, bien plus tôt qu’il ne l’avait imaginé. Un elfe noir venait deux fois par jour pour lui prodiguer des soins, et en moins d'une lune, il avait retrouvé la mobilité de ses membres. Narhem n’aurait jamais cru que la récupération serait aussi rapide, mais il n’eut pas le temps de s'en réjouir longtemps.
Cette fois, il en avait assez. Le prochain combat ne serait pas une humiliation. Il s’entraîna avec une détermination nouvelle, travaillant sans relâche, chaque jour un peu plus. Il se concentrant sur les mouvements de ses adversaires, cherchant chaque détail qui pourrait lui offrir un avantage. Chaque coup, chaque esquive, chaque faiblesse observée devenait une clé potentielle pour sa victoire. Il écoutait attentivement les discussions entre ses compagnons d'arme pendant les combats, espérant saisir au moins une bribe de ce qui leur permettait de lire leurs adversaires. Mais les mots lui échappaient. Les sons étaient différents, les accents changeaient d’un instant à l’autre, tout se mélangeait dans son esprit. Il s'en voulait. Tant de bribes, trop peu pour construire un véritable avantage.