RAPHAËLLE adresse public.
FERMEZ VOS GUEULES ! Vous parlez trop. Il y a trop de voix. Vous vous êtes vus ? Vous vous regardez parfois ? Vous avez l’air de passer de longues minutes devant vos miroirs. Vous vous décortiquez, vous vous trouvez moches, vous puez l’ego et le désespoir. Et vas-y que je tente un sourire comme on arrache la queue d’une crevette. Vous vous bouffez du regard devant vos glaces embuées.
Silence. Elle fixe le public comme on observe son chien obéir.
Merci. Pour le silence.
Mais je vous entends encore respirer. Je sens vos regards comme des sueurs froides dans mon dos. Je ferais avec. Je fais toujours avec. Je fais avec l’absence, avec le vide, avec la cafetière qui déconne. Je ferais avec vos yeux fouineurs, avec vos sales petits yeux qui veulent me désosser. Vos iris comme des pattes sur ma peau.
La mère entre avec des sacs de courses. Elle les dépose et range lentement les affaires. Raphaëlle s’assoit sur son tabouret et suit les mouvements de sa mère des yeux.
LA MÈRE
Comment ça va ? Hier avec ton père on a visité le village… comment il s’appelle déjà… Saint-Pierre en… je sais pas quoi. Toujours des noms à coucher dehors. C’était charmant, tout à fait pittoresque, avec des petites boutiques artisanales. Regarde, j’ai trouvé ces petites perles… peintes à la main… c’est tout délicat… J’adore. C’est joli, hein ? J’ai pensé, avec ma jupe verte, là, tu sais, avec la matière un peu satiné… ça peut être sympa. J'essayerais pour mon anniversaire. Ou l’anniversaire de mariage…
Elle sort un paquet de pommes du sac de courses.
Le kilo de pommes était vraiment pas cher… un euro le kilo ! T’imagine bien, j’en ai pris deux kilos, c’est super pour les petits-déjeuners, je sais que t’aime ça. J’ai halluciné en voyant le prix mais c'était bien ça. Un euro ! Tu te rends compte…
J’espère que l’examen de ta sœur s'est bien passé. Elle revient avec ses amies d’ailleurs. C’est bien qu’elle voit du monde, ça change de quand il fallait la tirer pour l’amener chez les grands-parents. Une rue ! Une rue et on aurait dit qu’on l’amenait en enfer. Elle me faisait de la peine, je disais à ton père “Lilou ne va pas bien, je sais pas quoi faire, tu crois qu’il faut contacter un professionnel” ton père refusait toujours et puis ça s’est dégoupillé. C’était bien bizarre comme lubie, c’est pour ça que maintenant ça ne me dérange vraiment pas qu’elle amène ses petites copines. Et puis, moi j’adore quand c’est vivant. Elles sont toutes mignonnes. Il paraît qu’une nouvelle est dans leur classe, elle viendra ce soir. Ma… May… non… J'ai oublié son nom. Un nom spécial. Un truc anglais je crois.
Tu leur diras bonjour, dis ?
Raphaëlle hoche la tête. Elle prend une pomme et la coupe en petits cubes ; ça fait sourire sa mère.
LA MÈRE
Ils vont partir vite ces deux kilos.
La mère sort. Tout est rangé. On entend seulement le clac du couteau sur la planche à découper. Raphaëlle prend une fourchette et mange lentement les morceaux de pomme. On entend les dents contre le fruit et une moto au loin. Une voiture arrive avec de la musique, Raphaëlle secoue la tête en rythme puis la musique se coupe brutalement.
Deux jeunes filles arrivent et la saluent d’un marmonnement, d’un geste, avec les mouvements de l’habitude. La dernière personne reste sur le seuil. Elles se regardent. Raphaëlle a suspendu sa fourchette et l’autre son mouvement pour retirer sa veste. Elles se reconnaissent.
MAISIE
Salut, je suis Maisie. La nouvelle dans la classe de Lilou.
Maisie enlève ses chaussures et les place soigneusement au milieu des godasses jetées pêle-mêle. Avant de rejoindre ses amies, elle s’approche de Raphaëlle. Elles se fixent, très proches, sans un mot. Puis les deux sourient, voire même un petit rire peut s’échapper.
MAISIE en sortant de la pièce.
A tout’ !
Raphaëlle ne quitte pas son sourire, il est confortable comme s’enrouler dans des draps. Puis elle se lève et sort.