Adhara entra dans la pièce.
— Alors ? s’enquit Lohan, assis sur son bureau.
Elle le regarda à peine.
— Bonne prise, dit-elle néanmoins. Il a eu la peur de sa vie et n’a pas été difficile à faire parler. Il a avoué qu’il était membre de la Faction Argentée, envoyé en repérage pour d’éventuelles offensives.
Le jeune homme plissa les yeux.
— Ils cherchent donc vraiment la guerre.
La princesse hocha la tête et s’assit sur son trône.
— Si nous déclenchons une guerre, mon image sera ruinée auprès des autres Factions, siffla-t-elle. Mais on ne peut pas les laisser prendre l’ascendant. C’est ce maudit Claudius, il ne supporte pas qu’une « gamine » soit au pouvoir…
— Si Claudius est supprimé, la Faction Argentée perdra son cerveau et son moteur d’agressivité, déclara Lohan d’une voix lourde.
Cette fois, les iris d’Adhara le transpercèrent.
— Il est inaccessible.
Il haussa les épaules et la défia.
— Pas pour moi.
Un silence plein de tension s’écoula.
— Tu vas au-devant de la mort, souffla la princesse.
Il eut un rictus.
— C’est moi, la Mort.
Nouveau silence. Lentement, les lèvres d’Adhara s’étirèrent.
— Enfin, te revoilà, déclara-t-elle, pleine de satisfaction. Et bien soit, je te charge d’assassiner Claudius et tous ceux qui sont opposés à notre Faction. Mais je te préviens : tu dois revenir vivant. C’est un ordre.
Les ombres aux pieds de Lohan bouillonnèrent, attirant le regard intrigué de l’Étoile. D’un coup, la lumière s’intensifia sur le sol, les ombres durent refluer. Il ne put s’empêcher de se crisper légèrement.
— Elles ont hâte de tuer, fit-il comme pour se justifier.
— Je vois ça…
Adhara se leva, contourna le bureau et se planta face à lui. L’ardeur de son sourire et de ses yeux raviva la sienne. Elle l’embrassa violemment, il répliqua par un baiser plus féroce encore.
— Ça, c’est enfin toi, murmura-t-elle avant qu’il n’avale ses lèvres de nouveau.
Ils ne prirent même pas la peine de fermer la porte du bureau à clés.
*
— Je pars maintenant, annonça Lohan en se rhabillant.
— Déjà ? fit-elle, irritée.
— Le temps presse. S’il ne voit pas ses espions revenir, Claudius va se douter de quelque chose.
Elle soupira.
— Dégage, alors. Et rappelle-toi : tu dois revenir vivant.
— À vos ordres, dit-il en sortant prestement.
Il courut presque dans les couloirs de la Tour. Il jubilait, ses ombres traçaient des arabesques sur la pierre. Mais il n’oubliait pas la raison qui l’avait poussé à demander cette mission dangereuse.
Il assassinerait Claudius, bien sûr.
Mais avant, il irait voir Asha comme il le lui avait promis.
*
Le cheval d’Angelus déboula dans le village. Il sauta de selle et donna son sac d’herbes à Clervie qui lui jeta un regard étonné.
— Faites de votre mieux.
Il rassembla les personnes non malades. Amaya et Magnon sortirent de la maison communale pour venir se placer à ses côtés, bien qu’ils n’aient aucune idée de ce qu’il avait en tête.
— Chers camarades, lança-t-il d’une voix pleine de rage, les dieux m’ont envoyé un signe !
L’assemblée échangea des regards anxieux.
— L’épidémie que nous subissons est due à la présence d’un être Maudit sur ces terres !
Quelques cris émergèrent du groupe.
— Le deuxième ermite dont nous avons vu la maison est en fait une femme souillée qui fuit la justice divine ! L’heure est grave, d’autant plus qu’elle est prête à mettre au monde un envoyé du monde des morts !
Devant lui, les yeux ne savaient plus où se poser, les lèvres murmuraient et les doigts s’agitaient fébrilement. Angelus sentit Amaya se tendre près de lui.
— Les dieux ont été clairs, ils ne nous épargneront que si nous remplissons notre devoir en renvoyant au Sinistre sa possession !
Une vague d’approbation hésitante et craintive traversa les villageois.
— Que tous ceux qui peuvent se battre se joignent à moi dans cette expédition. Nous partirons au plus tôt !
Les hochements de têtes se firent plus forts, un brouhaha enfla.
— Tu es sûr de toi ? demanda Amaya, les yeux écarquillés.
— Malheureusement, oui.
Il prit ses mains dans les siennes.
— Je sais que tu n’aimes pas ça, mais il faut que tu viennes, car…
— Deux est imparfait, souffla-t-elle tristement. Il faut trois prêtres, je sais.
— On est prêt à vous accompagner ! déclara Abram, menant une dizaine d’hommes et de femmes.
Angelus hocha la tête en un mouvement sec.
— Dans ce cas, préparez-vous rapidement.
Il alla lui-même vêtir son uniforme tout en emportant des liens et le couteau sacrificiel. En passant devant Clervie, il ne remarqua pas que celle-ci serrait convulsivement son bâton à moudre dans ses mains.
*
Il n’y arrivait pas, ce n’était plus la peine d’essayer.
Après plus de six lunes passées seul, Kurtis n’avait reçu aucune visite de son totem. Aucune tache ni vision ne lui était apparue, son épaule avait même cessé de le démanger.
La solitude remplissait son cœur d’épines ardentes.
Pendant ces mois de saison froide, il avait arrêté de se laver. Ses longues mèches blond sale tombaient désormais sur ses yeux alourdis de profonds cernes. Il avait maigri, aussi.
Toutes les nuits, il rêvait de ses proches, et d’Asha plus particulièrement. Tous les matins, il se réveillait en larmes.
Kurtis se laissa choir devant sa maison personnelle qu’il haïssait. Pour la première fois de sa vie, il aurait souhaité être autre chose qu’un Arsalaï et ne pas avoir à subir cette torture qu’était la retraite.
Il se passa une main sur le visage en soupirant, elle était livide.
Il se redressa soudain. Il venait de percevoir une douleur dans sa poitrine, associée à une sensation qu’il avait déjà expérimentée.
La rupture du Lien.
Son cœur s’emballa, ses yeux fouillèrent la forêt comme pour y chercher des réponses.
Il le sentait, même si c’était minime.
La mort d’Asha.
Il secoua la tête alors que les larmes se mettaient à couler.
Elle est déjà morte, idiot.
Mais ce vide éthéré qu’il ressentait le poursuivit.
Il finit par céder.
Il appela sa jument et commença déjà à marcher vers son village, abandonnant derrière lui le lieu où il aurait dû accéder à son totem.
*
Keira était assise dans l’herbe, portant un regard distrait sur le troupeau qu’elle surveillait à la lueur d’une unique torche. Presque cinq cents chevaux paissaient tranquillement dans une prairie non loin du village. Parmi eux, il y avait beaucoup de femelles qui n’appartenaient à personne. Un large groupe d’étalons — pour la majorité Liés à un Sylvien — se tenaient légèrement à l’écart, surveillés par quelques mâles dominants. Pour l’instant ils étaient calmes, mais avec le retour des beaux jours, Keira savait que le troupeau allait être pris de folie. Les Hekaours se relayaient donc pour surveiller les hostilités qui s’annonçaient, et ce même en pleine nuit.
La jeune fille eut soudain l’impression de suffoquer. Une hache immatérielle fendit son cœur en deux, elle chavira. Elle le sentit clairement. Le Lien qu’elle partageait avec sa sœur depuis sa résurrection venait d’être tranché.
Une déferlante d’horreur et de peur percuta Keira. Elle entrevit une lame triangulaire au-dessus d’elle. La nausée la prit et les larmes jaillirent. Elle se releva en tremblant.
Asha était morte. De nouveau.
La jeune Hekaour se mit à marcher, titubante, sans avoir où elle allait. Mais elle ne put retenir longtemps les soubresauts qui agitaient ses genoux. Elle s’effondra sous le regard intrigué des chevaux les plus proches. Là, elle se recroquevilla sur elle-même et se perdit dans le tourbillon de son angoisse.
— Keira !
Elle ouvrit les yeux et se redressa en chancelant. Un cheval galopait vers elle. Elle eut du mal à reconnaître son frère dans le cavalier sale et maigre qui s’approchait.
— Kurtis ? bafouilla-t-elle. Mais… et ta retraite ?
Il bondit de selle et planta des yeux pleins de doute dans ceux de sa sœur.
— Toi aussi, tu l’as senti ?
*
Un grondement de haine.
Le cœur d’Asha bondit dans sa poitrine. Le danger venait. Elle arracha son enfant à son sein et attrapa un panier, une corde et un vêtement de peau.
— Flaé.
Le cheval nerveux se pencha et elle accrocha solidement le panier à l’aide de la corde à l’encolure de son compagnon, avant d’envelopper son bébé dans la peau et de le poser dans le landau improvisé. Alors qu’elle s’apprêtait à monter à crue, une violente douleur embrasa de nouveau son abdomen, elle faillit tomber. Elle se rattrapa de justesse et considéra Flaé, effarée.
Ses lèvres se tordirent et elle frappa la croupe de l’étalon.
— Fuis !
Flaé esquissa un mouvement mais se retint, tournant vers elle un regard affolé.
— Pars ! cria-t-elle de sa voix cassée.
Les muscles du jeune cheval étaient tendus. Mais il finit par les délier pour s’enfuir au galop. Des cris retentirent dehors, mais le bruit des sabots se fit lointain. Asha fut jetée au sol par une nouvelle contraction. Elle gémit et se releva pour pousser la porte de sa maison.
Elle fit face à une foule d’inconnus. Une nuée de regards haineux s’écrasa sur elle.
— Qu’est-ce que vous…
— Regardez, c’est sa Marque ! cria un sans-visage en pointant son tatouage-totem.
Elle fut attrapée par les aisselles sans avoir vu venir ses agresseurs. Un nouveau hurlement franchit ses lèvres, de peur et de douleur mêlées. Son ventre continuait son travail, imperturbable. Un monde flou tournoyait autour d’elle. Les sons et les odeurs y étaient dilués, mais cela ne l’empêcha de sentir nettement qu’on l’attachait contre un arbre. Son cœur frappait ses tempes, elle se débattit mollement.
— Non, non je vous en supplie… j’ai encore…
La fin de sa phrase fut emportée par une nouvelle convulsion. Elle eut un râle.
À la lumière indistincte des torches, elle vit un sans-visage se dresser au-dessus d’elle, psalmodiant les formules rituelles. La dernière fois qu’elle les avait entendues, une petite fille s’était fait trancher la gorge.
Asha se figea quand elle vit une lame s’élever. Un autre souvenir vint la frapper.
Non.
Ses yeux étaient fixés sur le couteau, son corps immobile ramassé contre l’arbre.
Par encore.
Sa bouche entrouverte ne laissa sortir aucune supplication, aucun cri. L’air n’y passait plus.
S’il vous plaît.
Elle entendait un cri, curieusement. Elle comprit que c’était le sien, poussé depuis son Sanctuaire.
Un cri d’horreur.
La lame s’abattit.
*
Lohan pressa son cheval en émergeant du tunnel d’accès. À peine était-il sorti de la forêt abritant la Cité des ombres qu’il vit galoper vers lui une silhouette connue.
— Nuit !
La jument vint caracoler autour de lui et de sa monture.
— Mais qu’est-ce que tu fais là ?! Tu as abandonné Asha ?! la gronda-t-il.
L’équidé se raidit et se mit à renâcler. Sa robe noire était sale et sa crinière ébouriffée.
— Je vais voir Asha, dit Lohan. Je ne rentre pas à avec toi.
Il donna un petit coup dans les flancs de sa monture qui avança placidement.
Nuit le fixa un instant, immobile. Elle eut un regard dans la direction de la Cité des ombres. Mais elle finit par renâcler bruyamment et se résigna à le suivre.
Finalement, grâce à elle, Lohan put parvenir plus rapidement à destination. Il put maintenir une allure soutenue en alternant Nuit et la monture qu’il avait prise. Même si la jument n’aimait pas qu’il voyage sur un autre dos que le sien et se montrait agressive envers le dénommé Pailleux. Heureusement, rien ne semblait pouvoir le perturber, hormis peut-être la vue d’un carré d’herbe grasse.
Ainsi, ils ne firent presque aucune pause.
Ce fut un heureux hasard.
Alors qu’il approchait de sa destination, Lohan sentit une vague d’anxiété le percuter. Dans son Sanctuaire, le soleil de l’aube se mit à pulser à un rythme lent. Contrairement au cœur du jeune homme qui s’emballa. Il comprit. Il talonna Nuit qui bondit en avant sans rechigner. Mais ils étaient encore à une journée de la maison d’Asha.
L’angoisse de Lohan ne fit que croître. Ce fut l’une des journées les plus longues de sa vie.
Alors que le soleil du monde réel s’élevait puis descendait dans le ciel, celui de son Sanctuaire se faisait agressif. Sa lumière nerveuse frappait le paysage, de plus en plus pressante. Loin de l’astre du matin, il évoquait plutôt une suite ininterrompue d’éclairs ravageurs.
Pailleux, qui ne semblait pas décidé à trotter à bonne vitesse, fut décroché par Lohan. Le jeune homme enroula rapidement sa longe à une branche d’arbre avant de remonter sur la selle de Nuit. Cette dernière paraissait aussi fébrile que lui et tenta d’avancer le plus vite possible malgré sa fatigue.
Le soleil placide du crépuscule tranchait radicalement avec celui d’une aube intérieure devenue orage. Lohan ne pensa même pas à manger quelque chose. Il était courbé sur l’échine de Nuit, ses poings formaient des étaux autour des rênes. Il devait fournir un effort considérable pour se retenir de frapper les flancs trempés de sa monture.
La nuit tomba doucement, et la jument ralentissait malgré elle.
— Allez, je sais que tu peux le faire.
Il reconnut le ruisseau qui menait à Asha, souligné par la lueur de la lune, son cœur accéléra. Il n’était plus très loin.
Soudain, un éclat le déséquilibra. Pourtant l’obscurité autour de lui était toujours aussi dense. Son Sanctuaire, lui, semblait s’être embrasé. Cela ne dura qu’une fraction de seconde, mais cela suffit pourtant à le sonner. Il eut l’impression qu’une puissante décharge le traversait.
Après quoi, le soleil d’Asha sembla se résorber un peu.
Il approchait, il pouvait sentir comme nuage de chaleur au travers des arbres. Une lumière invisible qui l’appelait. Il touchait au but.
Soudain, une peur irrépressible le saisit violemment. Il vacilla sur sa selle. Tout son esprit était pris dans ce cri inaudible.
Danger !
Il enfonça ses talons dans les flancs de Nuit qui ne put accélérer. Il voyait désormais des lueurs entre les arbres, il reconnut des torches qui semblaient virevolter. La lumière dans son Sanctuaire avait considérablement décru. Il entendit des cris, et l’horreur le frappa. Il pressa encore sa monture harassée qui fut prise d’un galop désespéré.
Une douzaine de personnes s’agitait autour d’un arbre. Il aperçut la toge blanche d’un prêtre. Il dégaina son sabre. Ses ombres couraient avec lui.
Lohan émergea dans la clairière.
Le soleil de son Sanctuaire s’éteignit.
Aveuglé par cette obscurité soudaine, il ne réagit par tout de suite. Les torches dansaient devant lui, les villageois s’étaient retournés à son approche. Alors, il vit, entre eux, un corps pendant au tronc d’un arbre.
Lohan rugit.
Son pouvoir explosa.
Une déferlante de néant s’abattit sur les assaillants qui furent balayés. Un concert de cris retentit tandis que des griffes monstrueuses émergeaient de la nuit pour transpercer la chair. Des ténèbres grondantes engloutirent l’espace, étouffant le rouge du sang qui giclait. Le décor disparut derrière cette marée féroce et vorace. Certains s’enfuirent en hurlant, d’autres parvinrent à s’extirper du monstre informe et acide, mais beaucoup n’eurent pas cette chance et se firent dévorer vivants, succombant en une fraction de seconde.
Lohan bondit de selle. Il courut vers Asha. Une torche tombée au sol non loin de là éclaira le visage de la jeune fille. Elle était encore vivante. Elle tressautait contre le tronc.
Le rugissement des ombres se tut instantanément. Lohan s’approcha, et le néant forma un cocon qui les enveloppa, les isolant totalement du monde extérieur. Il décrocha Asha et la prit dans ses bras. La plaie béante dans son cou déversait un flot de sang bien trop grand. Il ne pouvait rien faire.
La jeune fille eut un gémissement à peine audible. Ses iris perdues parvinrent à accrocher les siens. Ses lèvres agitées de tremblements voulurent esquisser des mots, mais la vie fuyante ne leur en laissa pas le temps. Ses prunelles emplies de détresse se figèrent soudain. Son corps parut prendre la consistance du roc. Puis, il se délita.
La tête retomba en arrière.
Dans le silence qui l’engloutit soudain, Lohan eut comme un râle.
*
Keira se pinça les lèvres. Kurtis darda sur elle un regard fiévreux.
— Toi aussi, tu l’as senti ?
Sa voix était éraillée.
— De… de quoi ?
Il fronça les sourcils et s’approcha. Son regard harassé la transperçait.
— J’ai perçu une rupture de Lien… celui d’Asha…
La jeune fille sentit ses mains trembler malgré l’effort qu’elle fournissait pour ne rien laisser paraître.
— Je n’ai rien senti.
— Tu mens.
Ses yeux débordèrent.
— Pourquoi tu mens ? Je sens que tu éprouves de la détresse, je l’ai senti de loin, c’est pour ça que je me suis dirigé vers toi.
— Je me suis disputée avec Oèn, c’est tout. Ça n’a rien à voir avec Asha.
Kurtis la fixa sans mot dire. Il avait vraiment maigri. Il semblait prêt à s’effondrer. Et ses yeux, si emplis de doute et de souffrance. Elle percevait très bien la tornade lasse qui agitait son cœur. Ses lèvres se tordirent, elle eut envie de tout lui dire. Ce qu’elle avait vu de sa sœur, ce qu’elle lui avait raconté. Kurtis souffrait, il avait besoin de réconfort. Quel mal pourrait-il apporter ?
Keira ouvrit la bouche. À cet instant, son frère l’étreignit.
— Tu… tu m’as manqué, bégaya-il. J’en pouvais plus de… rester tout seul… C’est peut-être pour ça que j’ai… que j’ai eu comme un délire…
Elle le serra aussi fort qu’elle put, retenant ses larmes comme son secret.
Combien de temps restèrent-ils ainsi ? Beaucoup d’un point de vue extérieur, mais trop peu du leur.
Une patrouille de Hekaours passa et repéra Kurtis. Ils l’entourèrent en échangeant des regards intrigués.
— Tu lui as parlé ? demanda le meneur de la patrouille, Baharn, à Keira.
Ils évitaient tous de regarder le reclus. La jeune fille sut qu’elle ne pourrait pas mentir. Elle hocha la tête d’un mouvement raide.
— C’est moi qui lui ai parlé en premier, déclara Kurtis. Je suis sorti de mon espace de réclusion et je lui ai parlé.
Les Hekaours restèrent un moment silencieux.
— Moïa ne nous avait pas prévenu que ta retraite était finie…
Les lèvres du jeune garçon tremblèrent.
— Elle… elle n’était pas finie. Mon totem n’est pas venu.
Nouveau silence.
— Il faut qu’on t’amène à la hutte des Arsalaïs, alors.
Kurtis déglutit. Keira fit un pas en avant dans le but de défendre son frère, mais il la retint par la main. Sans un mot, il la lâcha et remonta en selle. La patrouille l’entoura et ils s’élancèrent en direction du village. Le cœur de la jeune fille tambourinait dans ses tempes. Elle voulait les suivre, elle devait les suivre. Mais elle n’avait pas le droit d’abandonner les chevaux.
— Keira !
Elle aperçut Oèn qui pressait son étalon vers elle. Il devait pourtant chasser à cette heure.
— J’ai senti que tu n’allais pas bien, dit-il en la détaillant. Alors, je suis venu.
Elle ne répondit pas et le considéra, immobile.
— Keira ?
Il posa pieds à terre et s’approcha doucement. Alors, elle tomba dans ses bras en pleurant. Il l’entoura d’un cocon d’amour sans chercher à la questionner.
Elle laissa quelques larmes couler encore mais se ressaisit vite.
— Tu peux me rendre un service ? s’enquit-elle d’une voix décidée.
— Bien sûr, lequel ?
— Remplace-moi et veille sur le troupeau. Je dois rentrer au village. Kurtis a brisé sa retraite.
Oèn eut un instant de silence.
— Prends mon cheval, fit-il avec un air grave.
Keira ne résista pas à une dernière étreinte pleine de gratitude avant de grimper en selle et de talonner sa monture.
Elle ne pourrait sans doute rien faire, mais elle ne pouvait pas non plus rester docilement près du troupeau pendant que son frère se faisait mutiler.