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Chapitre 8 : La perle

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Elle était là, si souvent proche. Quand elle était sur sa couche, elle ne cessait de le fixer. Son regard était lourd, il appuyait sur lui et le faisait étouffer. Le poids de son crime l’enserrait et plantait ses griffes dans son esprit. Elle était là, elle froissait le tissu en bougeant, tapait de sa canne contre le parquet en marchant, chantait à mi-voix avant de s’endormir, s’étirait en ronronnant le matin, et accrochait ses grands yeux sur lui. Mais surtout, elle respirait. Doucement, par soupir légers, ou parfois brutalement par saccades effrénées. Et la nuit, quand elle cauchemardait, elle suppliait qu’il l’épargne. Elle était accrochée au piquet devant la foule avide de sang, Adhara scanda le meurtre qu’il exécutait. Alors elle gémissait, pleurait, marmonnait des supplications. Et lui, toujours, il la tuait. Son crime jaillissait dans un hurlement qu’elle poussait en se réveillant. Immédiatement ses yeux se vrillaient sur lui et elle reculait contre la paroi. Il l’imitait alors, afin de mettre le plus de distance possible entre eux.

Le troisième jour, lorsque la dénommée Clervie vint lui apporter son premier repas de la journée, il tenta de calmer sa colère et lui fit face calmement.

— Je ne comprends pas pourquoi vous me gardez enfermé ici, lança-t-il alors qu’elle posait l’écuelle. Je veux que vous me libériez.

Elle lui jeta un œil agressif.

— Tu n’es pas en droit d’exiger quoi que ce soit. Si je te garde prisonnier, c’est pour protéger Asha. Tu as visiblement oublié que tu l’as tuée.

Il serra les dents.

— Je n’ai plus l’intention de lui faire du mal, je veux juste partir d’ici.

— C’est ça.

Ses poings se serrèrent et il fit un effort colossal pour réprimer les ombres qui se densifiaient autour d’eux.

— Je vous donne ma parole.

— Je me fiche de ta parole.

— Il suffit, siffla-t-il. Relâchez-moi immédiatement ou je ne serai plus garant de votre intégrité.

Autour d’eux, les ombres s’étalèrent. Elles avancèrent sur le parquet, rampèrent sur les murs. Clervie jeta un regard à ce phénomène, les sourcils froncés. Elle se tourna d’un mouvement vif vers Lohan, il fut avalé par ses prunelles bleu pâle.

— Tu vas te calmer et arrêter d’exiger, tu n’as aucun droit ici. Tu as commis un crime, et il serait temps que tu en payes les conséquences. J’accepterai de te relâcher à une seule condition.

Lohan ne sut que répondre, la pénombre reculait. Après tout, elle avait raison.

— Tu accompagneras Asha chez elle une fois qu’elle sera guérie. D’ici là, tu resteras ici.

— Je vous signale que je l’ai tuée. Et vous voulez que je prenne soin d’elle ? Vous êtes folle !

— C’est ça où tu restes enfermé pour le restant de tes jours.

— Je ne lui dois rien !

Ces mots faux revinrent vers lui et le percutèrent comme un écho dissonant. Clervie l’observait, les yeux orageux.

— Alors ? dit-elle.

— C’est d’accord.

— Jure-le moi.

— Je le jure.

— Jure-le sur ta famille, ta rébellion et ta foutue vengeance.

Il fut pris d’un léger tremblement. Comment était-elle au courant qu’il avait une vengeance à accomplir ?

— Je… je le jure.

— Bien. Tu n’as pas intérêt à trahir cette promesse.

Sur ces mots, elle farfouilla sous la couche de Lohan. Il sentit ses liens se desserrer et elle quitta la chambre d’une démarche décidée, le laissant seul avec ses doutes.

Allait-il vraiment aider celle qu’il avait tuée ? Il fixa ses mains. Mais, et sa vengeance ? Il ne pouvait tolérer d’être clément envers des ennemis qu’il devait éliminer.

Asha entra soudain dans la pièce et fit quelque chose de tout à fait surprenant : elle lui sourit. D’un sourire timide mais détonnant qui le bouscula. Il se détourna, les lèvres frémissantes. Il savait qu’il tiendrait sa promesse.

*

Moïa avait ordonné qu’on allume un petit feu au centre de la hutte des Arsalaïs afin d’éclairer les visages des personnes présentes. Pourtant la pénombre gluante rampait autour des corps et mettait Keira mal à l’aise. Elle crut voir des formes indéfinies se mouvoir dans l’obscurité et cela la fit frémir.

Aedan s’assit en tailleur face à la cheffe spirituelle avec un hochement de tête respectueux. Il était accompagné de deux de ses subordonnés, Keira et Aelig, comme Moïa. Seul le chef des Teacs, Yonys, était seul.

— Ô notre guide, nous venons demander ta bénédiction pour mener une bataille contre ce que l’on appelle la Faction étoilée, déclara solennellement le chef des Hekaours.

Moïa baissa la tête, ses rides envahies d’ombres autour d’un sourire figé.

— Les Esprits ne s’opposent pas à cette attaque. Je vous donne ma bénédiction ainsi que l’aide des Arsalaïs.

Aedan baissa la tête.

— Nous te remercions.

— Quand attaquerez-vous ?

— Nous partirons dans une semaine et arriverons cinq jours plus tard. Nous attaquerons à l’aube du premier jour de la lune du Pavot.

— Qu’il en soit ainsi.

La vieille femme congédia d’un mouvement de tête les invités. Keira fut soulagée de retrouver l’air libre de l’extérieur.

— Alors ? lança Oèn qui les attendait.

— C’est bon, lui apprit sa compagne.

— Chouette !

Elle lui servit un sourire un peu crispé. « Chouette » n’était pas vraiment le mot qu’elle aurait employé. Elle ne pouvait pas être contente de partir en guerre, malgré l’envie qu’elle avait de venger sa sœur.

Oèn lui prit la main.

— Ça te dit qu’on aille à la rivière tous les…

— Vous venez m’aider pour les préparatifs, coupa Aedan.

Cette dernière se retint de s’esclaffer à la vue de la mine déconfite de son compagnon. De toute manière, elle aurait refusé, elle n’avait pas la tête à ça. Elle suivit son père jusqu’au centre du village où attendaient déjà quelques Hekaours. Les ordres d’Aedan claquèrent comme des coups de fouets et tous s’attelèrent aux tâches qu’il leur désignait. Keira fut assignée à la patrouille de ramassage du liège en compagnie d’Artis. Cette dernière conservait une mine sombre depuis la mort d’Asha. Ses cheveux roux clairs semblaient s’être assombris et ses sourcils épaissis. Bouillonnante de haine, elle mit toute sa force à l’ouvrage et fit grandement avancer les préparatifs. Lorsque le soleil fut couché, Aedan cria la fin du travail. Mais Artis décida de continuer toute seule. Elle ne vint même pas prendre son repas.

Chargée d’une écuelle de viande et de fruits bouillis, Keira se glissa entre les ombres denses des branchages pour la rejoindre sous un arbre à liège.

— Ça suffit maintenant, tu continueras demain, déclara-t-elle d’une voix qu’elle espérait sévère.

Artis lui jeta une œillade irritée.

— Non, plus vite on aura fini, plus vite on ira casser la gueule de ces salopards.

— Tu sais très bien que non, enfin ! On partira dans une semaine, qu’on ait fini bien avant ou pas.

— Je sais. Mais tu vois, je peux pas m’arrêter, parce que je vais penser. Penser à elle. Au moins quand je bosse, j’oublie.

Keira serra ses mains autour de l’écuelle.

— Je comprends, mais ce n’est pas en te tuant à la tâche que tu vas mieux venger Asha. S’il te plaît.

Artis essuya rageusement des larmes qui perlaient au coin de ses yeux.

— J’peux pas. Laisse-moi.

La jeune fille se mordit la lèvre, sachant qu’elle ne ferait pas ployer la femme-ourse.

— Mange, au moins.

L’autre hocha raidement la tête et attrapa la nourriture qu’on lui tendait. Elle engloutit son repas sans y prendre attention et reprit son travail. Après une hésitation, Keira la rejoignit.

Elles suèrent ensemble jusqu’à l’aube naissante puis, harassées, s’effondrèrent de fatigue au milieu de la forêt.

Keira rêva qu’Asha renaissait. Lorsqu’elle se réveilla, elle ne put s’empêcher de pleurer.

*

Il s’appelait Lohan. Curieusement, quand il prononçait son nom il aspirait le h, alors que l’helmët ne possédait normalement pas ce phonème. Cette prononciation donnait au mot un aspect sylvien. Et dans cette langue, « lohan » signifiait « lumière de l’aube ».

Asha n’aurait pas pu trouver d’adjectif plus éloigné de ce qu’il était, pourtant elle se fit la remarque que ça lui allait bien. Depuis ce jour où, croisant son regard, elle avait bêtement souri, l’atmosphère entre eux s’était détendue. Il n’avait pas tenté de s’échapper ou de la blesser. Il restait dans la maison de Clervie et aidait même aux tâches ménagères. Cependant il gardait l’air sombre et n’articulait pas un mot.

Asha passait son temps à l’observer. Elle avait remarqué la manière qu’il avait de porter sa main entre ses clavicules dès qu’il était nerveux. Elle savait qu’il se pinçait les lèvres quand il était gêné. Elle savait aussi qu’il ronflait toujours à la même heure, et qu’il cauchemardait juste après. Elle contemplait avec curiosité l’application qu’il avait à toujours revêtir des vêtements sombres. Il refusait d’emprunter des toges, pourtant à sa taille, à Clervie, préférant laver ses habits tous les soirs pour les remettre le lendemain.

— Tu le dévores des yeux dis donc, avait un jour dit Clervie, un sourcil haussé.

— J’ai besoin de le garder dans mon champ de vision pour me sentir rassurée, avait répondu Asha.

Une nuit, alors qu’il s’agitait dans son sommeil en criant, le front trempé de sueur, elle se leva. Elle fit deux pas et se retrouva au-dessus de son visage dont elle ne distinguait presque rien. Sa main alla d’elle-même lui toucher l’épaule. Il sursauta et eut un mouvement agressif qu’elle dut éviter en reculant. Elle serra les poings et retourna dans sa couche. Elle écouta pendant longtemps sa respiration saccadée. Ce n’est que quand il se fut apaisé qu’elle put fermer l’œil.  

Une routine étonnement légère s’installa dans la chaumière. Asha aidait comme elle pouvait la maîtresse de maison, Lohan s’occupait de toutes les tâches extérieures. Heureusement, la cheville de la jeune fille guérissait vite. Elle se réjouissait de ce gain d’autonomie, d’autant que la danse lui manquait.

Clervie était d’une douceur remarquable et d’une compagnie agréable. Asha lui parla de sa tribu et la jeune femme l’écouta avec attention. Elle semblait connaître beaucoup de choses sur les Sylviens, mais elle niait toujours être née parmi eux. Pourtant, même son nom l’était.

Ce mystère intriguait beaucoup Asha, et ce n’était pas le seul. Elle avait remarqué qu’il y avait une troisième chambre dans la maison, dont la porte était cachée dans un coin. En voyant son hôtesse l'ouvrir, la jeune fille vit qu’elle possédait une serrure et était fermée à clés. Elle tenta d’aborder le sujet mais Clervie devint soudain froide, ce qui la fit abandonner. Bien qu’elle soit très curieuse, elle ne voulait pas se montrer intrusive envers sa sauveuse.

Un jour, une autre interrogation vint planer autour de la jeune femme.

Asha et elle ramassaient les fruits du potager quand cette dernière tomba. Elle se rattrapa de justesse à l’aide d’un grand pas en arrière. L’espace d’un instant, les pans de sa robe s’ouvrirent pour dévoiler sa cuisse diaphane. La pâleur de sa peau rendit d’autant plus voyante la grosse spirale noire qui l’ornait.

— Vous êtes une Porteuse ? souffla Asha sans pouvoir se retenir.

Clervie rajusta son jupon d’un geste nerveux.

— Oui, répondit-elle un peu sèchement.

La jeune fille resta un instant muette.

— Quel est votre pouvoir ? osa-t-elle au bout d’un temps.

— C’est un peu indiscret comme question…

— Pardon…

— Et puis je t’ai déjà dit mille fois de me tutoyer !

— Pardon, j’oublie tout le temps.

— Tu es distraite.

Un sourire un peu amer fleurit sur les lèvres d’Asha.

— Père me le dit souvent.

Clervie soupira.

— Et il a bien raison. Bon, je vais finir toute seule. Va te reposer, ce n’est pas bon pour toi de rester debout.

Peinée, la blessée revint à l’intérieur où elle s’assit sur un coussin. Lohan sembla soudain apparaître derrière elle et la fit sursauter. Il la dévisagea de son air sévère.

— C’est à cause d’elle, siffla-t-il.

— Quoi ?

— J’ai voulu aller près du lac et je me suis heurté à une barrière invisible. C’est une Porteuse, c’est son pouvoir. Elle nous enferme ici.

— Mais qu’est-ce que tu racontes, enfin…

Elle avait reculé devant son ombre, l’image de son couteau brandi se superposant à sa vision. Il dut percevoir sa frayeur et fit soudain volte-face pour sortir de la pièce.

Asha laissa dériver son regard vers la porte condamnée. Elle le sentait, elle-aussi, que Clervie lui cachait quelque chose.

*

Lohan surveillait depuis l’extérieur Asha et Clervie qui discutaient d’un air affable en rangeant la table. Lorsqu’elles eurent fini, la maîtresse de maison sortit en conseillant comme à son habitude à sa protégée de faire une petite sieste. Lorsque la jeune femme passa devant lui, Lohan fit mine de dormir, allongé sur un coussin d’herbes moelleux. Il attendit qu’elle ait disparu dans le potager, de l’autre côté de la bâtisse, pour se lever doucement. Il rejoignit la chambre à pas de loup, les sens en alerte pour prévenir un éventuel retour de Clervie.

Asha se redressa immédiatement quand elle le vit apparaître. Ses doigts se retroussèrent nerveusement et elle le fixa en reculant. Il se pinça les lèvres.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda la blessée qui avait immédiatement perçu son attitude étrange.

— Je vais t’emmener voir quelque chose, puisque tu ne me crois pas.

Elle fronça les sourcils.

— Où ça ?

— À la limite du territoire de notre chère hôtesse.

— Pourquoi ?

— Pour te prouver que la barrière dont je t’ai parlé existe.

— Et si cette fameuse barrière ne m’empêche pas de passer ?

— Alors cela signifiera qu’elle ne me fait pas confiance, ce qui en soi n’est pas surprenant. Mais j’ai l’intuition que toi non plus, tu n’arriveras pas à aller au-delà.

Asha le dévisageait de ce visage méfiant qui l’agaçait.

— Je ne vais pas te faire de mal, promis, lâcha-t-il un peu plus sèchement qu’il ne l’aurait souhaité.

Elle ne répondit pas et il crut qu’elle allait refuser. Mais elle finit par hocher gravement la tête.

— Maintenant ? s’enquit-elle.

— Oui, c’est le meilleur moment je pense.

— Bien.

Elle tendit le bras pour attraper sa canne et il la stoppa. Le contact de leur peau les fit reculer précipitamment. Lohan replia ses doigts et les porta à sa poitrine l’espace d’un court instant.

— Pas de canne, ça fait trop de bruit.

— Mais… où est cette barrière ?

— À une demi-heure de marche à peu près.

— Je ne pourrai jamais aller jusque-là.

Il se pinça les lèvres.

— Je te soutiendrai.

Asha le considéra silencieusement pendant de longues secondes. Elle glissa ses yeux sur la hanche du jeune homme, vide du sabre qu’il était censé porter.

— D’accord, finit-elle par lâcher d’une petite voix.

Il se pencha alors vers elle pour qu’elle puisse s’appuyer sur lui.

Le voyage jusqu’à la barrière fut long. La démarche d’Asha était saccadée et mettait l’épaule du rebelle au supplice. Mais il ne fit aucune remarque et la mena au milieu de la forêt, non loin du lieu où Clervie les avait surpris.

— C’est entre ces deux arbres, indiqua-t-il.

Asha lâcha son épaule, l’air sombre, et s’avança en clopinant. Elle tendit la main, hésitante, avec une lenteur qui irrita Lohan. Il s’approcha et lança son bras en avant. Son poing heurta un mur invisible et la douleur fusa dans ses doigts. La jeune fille fixa la main aux phalanges rougies. Elle tendit de nouveau la sienne. Sa paume s’étala doucement sur une surface transparente. Elle fronça les sourcils et ses lèvres tremblèrent. Elle appuya, frappa, en vain. Elle finit par faire peser tout son poids sur la barrière, les yeux face à la forêt inaccessible. Elle resta un long moment ainsi, muette. Lorsqu’elle se tourna vers Lohan, elle avait les larmes aux yeux.

— Peut… peut-être qu’elle veut juste t’enfermer toi, et que la barrière m’empêche aussi de passer, du coup…

— Je n’y crois pas.

Elle baissa la tête.

— Que fait-on ? s’enquit-elle.

— Je ne sais pas. Ta cheville est bientôt guérie, peut-être qu’elle te laissera partir ?

— Tu n’y crois pas plus que moi.

— C’est vrai. Le seul moyen d’annuler les pouvoirs d’un Porteur est de le plonger dans l’inconscience, et encore ça ne marche pas à tous les coups. Il y a une méthode plus définitive et efficace.

— Non. Je t’interdis de lui faire du mal.  

Il soupira.

— J’étais sûr que tu dirais ça. Comment fait-on alors ?

— On attend que ma cheville soit guérie. Et si elle ne veut pas me laisser partir, je la convaincrai.

— Tu la convaincras ?  

— Oui.

— Bon. Je vais te laisser faire. Mais si tu n’arrives pas à la convaincre, je n’hésiterai pas, je la tuerai.

Les yeux d’Asha se réduisirent à deux fentes.

— Tu aimes ça, tuer, hein, siffla-t-elle.

Il se tendit, sans répondre.

— Non mais tu as raison. Ton projet me donne encore plus de détermination pour te prouver que je peux régler le problème pacifiquement.

Elle fit volte-face et entama le retour vers la maison en boitillant. Lohan l’observa un instant, les lèvres contractées. Puis il la rattrapa prestement et passa le bras de la jeune fille sur ses épaules. Elle sursauta et tourna vers lui des yeux surpris.

— Je suis désolé. Pour ce que je t’ai fait, lâcha-t-il d’une voix râpeuse.

Asha ne répondit pas, le visage impassible. Cette expression vide le mit au supplice.

— D’accord, finit-elle par murmurer en fixant le vert des bois face à elle.

Il serra les dents et n’ajouta rien. Le reste du trajet se fit dans un silence opaque quoiqu’étrangement léger. Ils parvinrent à la chaumière sans que Clervie ait — étonnamment — paru remarquer leur absence. L’après-midi puis la soirée passèrent alors que chacun tentait de ne pas laisser paraître leur découverte et leur plan. Leur hôtesse se comporta comme à l’ordinaire et les rassurèrent sur le fait qu’elle ne paraissait pas avoir décelé de changement dans leur attitude.

Le soir venu, Lohan mit longtemps à s’endormir. Il écouta dans le noir la respiration douce d’Asha qui elle, s’était assoupie immédiatement. Cette nuit-là, elle ne fit pas de cauchemars.

Le lendemain, ils se réveillèrent en même temps. Clervie les accueillit avec un sourire pétillant et leur servit un grand repas.

— Vous le méritez bien, déclara-t-elle, aux anges.

Lohan fronça les sourcils, le cœur battant.

— Comment ça ?

— Asseyez-vous, je vous prie.

Il échangea un regard avec Asha et obéit devant une Clervie comblée de ravissement. Elle prit place face à eux et croisa les mains sous son menton.

— Félicitations, Asha, et à toi aussi Lohan, fit-elle, les lèvres étirées jusqu’aux oreilles.

— Mais pourquoi me félicitez-vous ? demanda la jeune fille.

Son interlocutrice plissa les yeux, ce qui rendit son sourire soudainement moins affable.

— Mais pour ta grossesse voyons.

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