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Chapitre 6 : Nuit fière

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La lame fusa, à peine discernable dans la pénombre. Mais un réflexe salvateur électrisa Conan. Il attrapa son arme qui se trouvait sur sa table de chevet et la mit en travers du coup. La dague de l’assassin entama à peine le fourreau. Le jeune garçon encaissa le choc et sans laisser le temps au meurtrier de réarmer, riposta. L’autre eut un grognement et recula, ce qui permit à sa victime de devenir l’assaillant. Conan bondit hors de son lit, dégainant son sabre qu’il lança à l’assaut de son adversaire aux contours indistincts.

— Oh la, c’est bon p’tit, tu peux te calmer !

Il se figea, interloqué. L’attitude agressive du meurtrier disparut. Il s’appuya nonchalamment sur le mur en alluma une lanterne. Conan reconnut alors son contact.

— Qu’est-ce que…

— Test chacal, mon p’tit. Que tu as réussi, félicitations.

Le jeune garçon se laissa tomber sur son lit, les jambes tremblantes.

— Mais… Maxima m’en avait déjà fait passer un.

— Pfff, tu crois vraiment qu’on demande aux proches de faire ce genre de chose ? Non, c’était un leurre pour que tu crois vraiment à ta mission.

Son interlocuteur baissa la tête, effaré.

— C’était une fausse mission… ?

— Tout à fait. Deux tests, un chacal et un vipère. Tu as réussi le chacal, par contre…

Son contact grimaça.

— Le vipère, c’est une catastrophe.

— Co… comment ça ?

— Tu m’as vu donner la lettre au tenancier, non ? Et tu n’as pas réagi.

— Je… je pensais que c’était normal.

— Oui mais non. Un ordre de mission, c’est pas précis pour rien. Si quelque chose arrive en dehors des instructions, c’est qu’y a un problème. Tant pis écoute, tu vas retourner à l’entraînement pendant un bon moment.

Conan serra les poings.

— Mais… le tenancier aurait pu être Claudius !

— Tu as reçu une description physique du patron des Argentés, non ? Tu trouves vraiment que sa correspond ? Allons, fais pas le gamin. Ça arrive, c’est comme ça.

— Non ! protesta-t-il en se levant.

L’homme le fusilla du regard.

— Ne commence pas à beugler, on est ici en secret je te signale. Bon, demain on rentre tous les deux à Cité des ombres, tu iras attendre devant ma porte — au fond du couloir à droite — lorsque le soleil se sera levé. Compris ?

Conan tremblait, mais de rage cette fois. Il acquiesça, les dents grinçantes. Son examinateur lui fit alors un signe de tête et sortit de la chambre, le laissant seul à sa colère.

Le jeune garçon frappa sur sa couche. Quel idiot. Il se fustigea, une main nerveusement accrochée à ses cheveux. Il se força à se calmer, en vain. Il se coucha, mais ne put dormir.

Les heures se languirent. Lorsque l’aube caressa les volets, il entendit des pas dans le couloir. Mis au supplice par sa nuit d’insomnie, il les ignora. Il ne pouvait plus attendre, et décida d’aller réveiller son contact un peu avant l’heure. Il se leva et enfila rapidement ses vêtements. Il se glissa dans le couloir ensommeillé jusqu’à la porte indiquée par son examinateur. Il fut surpris de voir qu’elle n’était pas fermée. Un filet de lumière se découpait sur le parquet. Intrigué, il poussa doucement le battant. Il se glaça.

Son contact était là. Au milieu d’une marre de sang. Ses yeux vitreux fixés sur le plafond.

Conan sentit son pouls bondir. Des pas retentirent alors dans la cage d’escalier. Il se tapit dans la chambre de feu son contact. Le grincement d’une porte que l’on ouvre résonna, il reconnut la sienne.

— Putain, il est où ? grommela une voix sombre.

Celle du tavernier. Il se tendit, saisit la dague abandonnée du cadavre, et attendit. Le tenancier se dirigea droit vers lui, il se cacha derrière la porte.

Cette dernière s’ouvrit à la volée. Conan sauta sur l’homme qui avait déboulé dans la chambre et enfonça la dague dans son cou. L’homme voulut crier, mais aucun son ne put émerger de sa trachée qui se remplissait de sang. Son assassin l’accompagna doucement dans sa chute de manière à faire le moins de bruit possible.

Essoufflé malgré l’effort peu important, il prit lentement conscience qu’il venait d’éteindre de ses mains la vie d’un semblable. Il resta immobile, les yeux écarquillés sur son œuvre macabre. Il n’avait fait que se défendre, il n’était pas coupable. Et puis qu’importe, il savait qu’il deviendrait un meurtrier en empruntant la voie de la rébellion.

Alors pourquoi son cœur refusait-il de se calmer ?

Le bruit d’une personne qui se réveillait, dans la chambre adjacente, le fit sursauter. Il ne devait pas rester ici. Il ne savait pas ce qu’il se tramait, mais nul doute que l’endroit était dangereux. Il attrapa la bourse de son contact, cacha les corps sous la couche, et alla rassembler ses affaires. Puis il se lava et s’habilla proprement, le sang du tavernier ayant taché ses vêtements.

Il sortit de la taverne à l’heure normale de l’ouverture. Celle-ci s’éveillait doucement et ses occupants ne tarderaient pas à se demander où était le gérant.

Conan se glissa dans la foule en espérant avoir l’air naturel. Il alla chercher son cheval et l’enfourcha prestement.

La monture bouscula quelques passants dans sa course et son cavalier récolta nombre d’injures. Mais il les ignora, les yeux fixés sur l’horizon, refusant de regarder la cité.

Il quitta Rivola au galop.

*

— C’est le grand jour ! annonça Asha à Nuit.

La jument lui jeta un regard dubitatif. Depuis le départ de Lohan et la fin de la construction de sa maison, la jeune fille entraînait sa monture à la chasse aux grands herbivores. Elle avait besoin d’eux pour se constituer des réserves de nourriture et de vêtements suffisantes pour passer la saison froide. Mais chasser l’auroch seule était loin d’être facile.

Asha chargea des sacs de provisions et de matériel. Elle allait passer plusieurs jours en chasse.

— Allez, on y va !

Elle talonna Nuit qui ne fut pas mécontente de s’offrir un galop en duo. Sa cavalière aurait voulu la laisser courir mais refréna vite ses ardeurs. Il leur faudrait deux jours avant d’arriver dans les grandes prairies où paissaient les aurochs, et pour cela elles devraient passer par un col dangereux. Il fallait donc économiser son énergie.

L’air déjà froid se fit glacial dès qu’elles montèrent sur les pentes flamboyantes des montagnes. Nuit, qui n’avait plus l’habitude de longs trajets, renâcla lorsque le soleil effleura l’horizon, sentant qu’elle ne rentrerait pas de sitôt.

— J’ai besoin de toi, s’il te plaît, souffla Asha en lui caressant l’encolure.

La jument cessa de râler mais conserva une mine brumeuse. Un lien s’était tissé entre elles au cours des dernières lunes, plus que ce que la jeune fille aurait espéré. Mais néanmoins leur compréhension mutuelle n’atteindrait jamais la synergie presque parfaite de Flaé et d’Asha.

Cette dernière chassa la pensée de son compagnon de course. Il était probablement heureux auprès du troupeau des Laevis.

Nuit poussa un hennissement qui ramena sa cavalière à la réalité. Elles venaient d’arriver au col. Cette route presque uniquement empruntée par les Laevis lors des voyages du Sabah était crainte autant qu’elle était louée pour sa position idéale. Elle permettait de passer d’un flanc à l’autre des montagnes Bergonosh en quelques heures, alors qu’il faudrait des semaines, voir des lunes pour les contourner. Mais elle était aussi dangereuse, en particulier lors des saisons pluvieuses, et impraticable pendant la grande partie de la saison des neiges.

Asha guida Nuit entre les parois rocheuses qui les dominaient de leur ombre menaçante. S’aventurer dans le col alors que le soleil mourait à l’horizon n’était pas prudent, mais le temps pressait.

L’astre lumineux se coucha en face des deux voyageuses, baignant les murs de pierre d’un rouge sanglant qui fit frémir la jeune Sylvienne. Lorsque la lumière se tut, l’obscurité se fit implacable. Les étoiles étaient ici un fin chemin tracé dans un ciel de roche. Asha contempla cette voûte céleste  qui semblait plus lointaine que dans la vallée. Un mélange de peur et de chaleur se mêla dans l’esprit d’Asha. Dans le silence du canyon, les pas de Nuit se répercutaient comme des coups de tonnerre qui se reflétaient à l’infini.

En passant devant les restes d’un glissement de terrain, la jeune fille remarqua les traces d’un groupe important d’humains. Les empreintes ne dataient que de quelques jours et n’appartenaient pas à des Sylviens. Des traces de roues hérissèrent les poils de la nuque de la voyageuse. Des personnes lourdement chargées venaient de traverser le col pour s’installer dans la vallée. Sa vallée.

Asha espéra de tout cœur qu’ils s’implanteraient loin d’elle. Son anxiété perdura jusqu’à ce qu’elle sente la chaleur du soleil dans son dos. L’horizon s’ouvrit soudain sur un paysage immense de forêts, champs et plaines à perte de vue. Et puis au loin, ligne grise à peine discernable, la mer qui semblait encore irréelle. Asha jeta un regard en arrière et vit le soleil levant coincé entre les deux montagnes qui pourtant s’élevait hautainement. Elle eut un sourire soulagé.

— On va là-bas, fit-elle en pointant des étendues herbeuses. Mais d’abord, on va se reposer un peu.

Nuit hennit de joie quand elle la dessella. Le dernier sac de provisions n’était pas encore tombé au sol que la jument dormait déjà. Asha la caressa avec tendresse. Elle était le cadeau de Lohan, mais aussi et surtout sa seule compagnie permanente. Elle lui devait tant.

La jeune fille se roula en boule contre un arbre et s’endormit aussitôt. Dans ses rêves ondulèrent des parois de pierre qui recrachaient mille fois le bruit du galop affolé d’un cheval.

Au loin étaient visible des silhouettes humaines. L’une d’elles brandissait un couteau triangulaire.

*

Asha fut contente de croiser rapidement un troupeau d’aurochs. Elle avait eu peur de devoir s’aventurer trop au nord et d’empiéter sur les terres des Reïs. Comme sa tribu et comme elle, ils chassaient intensément en cette période pour se prémunir de la mauvaise saison et elle risquait d’être repérée.

La horde d’énormes bovidés devait compter environ trois cents individus, mais Asha ne voulait en tuer qu’un seul. Elle n’avait pas les moyens d’en ramener plus chez elle. Il lui faudrait faire de nombreux voyages.

La jeune fille sortit l’arc rudimentaire qu’elle avait fabriqué. Il ne possédait pas la force de ceux taillés par les Teacs, elle ne pouvait donc pas se permettre de toucher une partie épaisse de la peau. Une seule semblait adéquate : l’œil.

Asha mena lentement Nuit vers le troupeau. Les animaux se resserrèrent un peu mais ne pressentirent pas le danger et continuèrent de brouter tranquillement. La Sylvienne plaça sa monture parallèle au flanc de cette masse brunâtre. Elle inspira profondément et visa une femelle sans petit. Elle n’avait pas le droit à l’erreur.

Ses doigts se mirent à trembler, elle savait qu’elle n’était pas une bonne tireuse et malgré la distance réduite, elle avait de grandes chances de rater sa cible. Keira, elle, y parviendrait sans mal.

Elle abaissa son arc pour reposer ses bras et ferma les yeux. Elle n’était pas Keira, elle ne devait pas l’être.

Elle banda de nouveau son arc. Elle mit longtemps à stabiliser sa vision et se tendit. Elle tira.

La flèche pénétra dans le crâne de l’auroch par l’œil. L’animal eut un puissant soubresaut et un cri bref. Le troupeau sursauta tandis qu’Asha se mettait à hurler en agitant les bras. Ainsi, la horde fuit loin d’elle. Elle lança Nuit, rendue nerveuse par le tonnerre des sabots, vers le corps tressautant de sa proie. Si elle avait touché sa cible, l’angle de pénétration n’était pas idéal et n’avait pas suffi à tuer l’animal qui tentait de se relever en mugissant.

La jeune fille se coula au sol et s’approcha aussi silencieusement qu’elle put, une longue dague à la main. Elle fléchit les genoux et se positionna au plus près du grand herbivore que l’énergie semblait peu à peu quitter. Néanmoins sa lourde tête agitée présentait un danger sérieux. Elle attendit de longues secondes avant d’apercevoir une ouverture. Elle jeta presque la dague sous la gorge de l’animal et la sectionna. Sa victime poussa un nouveau cri. Ses convulsions l’emmenèrent au sol où la jeune fille put enfin l’achever. Elle récita les formules shelkas d’une voix faible.

Dôson no azví nié, oûkon no çhatí, shatiba hê.

Elle ne s’y habituerait jamais.

Nuit s’approcha prudemment, le regard interrogateur.

— Tu ne devrais pas regarder…

Asha soupira et commença immédiatement la préparation. Elle ouvrit le ventre de l’auroch, déversant un flot de sang sur ses mains. L’odeur métallique qui la frappa lui donna la nausée, mais elle ne stoppa pas son geste. Elle sortit précautionneusement les viscères et les vida de tout leur sang, puis les compacta pour les transporter.

Alors qu’elle s’attela autour du cadavre, Nuit se fit de plus en plus angoissée.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

La jument noire promenait un regard insistant sur les hautes herbes, tournant sur elle-même. Des veines épaisses affleuraient ses naseaux palpitants et ses oreilles étaient plaquées sur son crâne.

Après un dernier hennissement, elle s’enfuit.

— Nuit !

Asha vit alors les dos gris qui se profilaient autour d’elle. Elle se redressa, les muscles tendus. Des loups attirés par l’odeur de la chair fraiche. Elle était bien moins impressionnante qu’un auroch, et plus facile à repousser. Mais pas dénuée de ressources.

La jeune fille repéra l’alpha qui s’avançait vers elle. Il la détaillait, il n’avait pas encore décidé si la meute allait prendre le risque de se confronter à elle. Elle se dressa de toute sa hauteur et le fixa intensément, projetant sa détermination vers le fauve attentif. L’alpha perçut son message et se tendit. Ses iris devinrent brûlants mais elle supporta ce regard animal. Elle fit un pas en avant. Le pelage du loup se hérissa aussitôt. Elle ne détourna pas un instant les yeux de lui et fit un autre pas calme en avant. Le canidé dévoila ses crocs et gronda, imité par la meute. Mais il n’avança pas.

Elle chassa les résidus de peur et d’agressivité dans son regard pour n’y planter qu’une affirmation implacable. Elle s’avança encore. Face à elle, l’alpha claqua ses mâchoires et se ramassa sur lui-même. La meute entoura la jeune fille, mais elle l’ignora, se concentrant uniquement sur le meneur.

Elle s’apprêtait à faire un pas de plus quand un grondement résonna derrière elle. Un courant d’air souleva ses cheveux alors que Nuit déboulait. La jument dépassa sa compagne pour foncer vers le prédateur, frappant ses sabots contre le sol. Ce dernier fit un bond en arrière. Il poussa un jappement et la meute se mit en mouvement pour reculer avec prudence. Mais Nuit ne tint pas compte de la retraite et rua avant de continuer sa course. L’alpha tourna les talons pour échapper à cette rage galopante, mais elle le poursuivit.

— Nuit, reviens ! hurla Asha.

Mais la jument courageuse - ou inconsciente - ne l’écouta pas.

La jeune fille tendit le cou, la silhouette de sa monture se faisant plus menu. Malheureusement, comme elle le craignait, l’agressivité de la proie avait ravivé celle des prédateurs. Les loups se mirent à harceler la jument qui s’arrêta de courir pour leur faire face. Malins et terriblement coordonnés, ils attaquaient pendant qu’elle chargeait leurs congénères, se plaçant toujours dans son angle mort. Les premières mâchoires agrippèrent ses pattes.

Asha, le cœur affolé, sortit sa dague tremblante. Elle savait que tenter de défendre Nuit tenait du suicide, mais elle ne pouvait pas la laisser mourir sans rien faire. Elle vit alors que le troupeau d’aurochs n’avait pas fui très loin. Une idée désespérée germa dans son esprit.

Elle abandonna le cheval aux crocs des loups et courut vers la harde, veillant à rester en marge. Elle la contourna et parvint de l’autre côté. Essoufflée, elle prit le temps de reprendre sa respiration. Elle se mit alors à quatre-pattes et s’approcha doucement des herbivores qui avaient retrouvé leur tranquillité. À chaque fois que l’un d’eux dardait ses yeux bruns sur elle, elle faisait mine de s’intéresser au paysage. Ainsi, elle put se placer au plus près d’eux. Elle avait néanmoins l’impression qu’ils pouvaient entendre les battements de son cœur tant il pulsait à ses oreilles. Ce qui ne sembla pas être le cas.

Elle s’arrêta à quelques foulées du premier bovidé et se ramassa sur elle-même. Elle prit une grande inspiration, priant pour que son plan réussisse.

Elle bondit soudainement sur ses pieds en jetant toute sa rage et sa peur dans un hurlement retentissant. Les aurochs sursautèrent et s’enfuirent par réflexe dans la direction opposée, c’est-à-dire vers Nuit et les loups. La terre se mit à tremper tandis qu’un grondement terrifiant emplissait l’air. Asha les poursuivit jusqu’à en perdre le souffle. Elle revint vers la carcasse, titubante et essoufflée. La harde s’éloignait vers l’ouest après avoir réduit à néant les hautes herbes, elle avait largement dépassée l’endroit où la jeune fille avait vu la jument. Cette dernière remarqua un cadavre au milieu des herbes piétinées. Son cœur rata un battement. Mais il ne s’agissait que de l’auroch qu’elle avait tué. La carcasse avait été épargnée par ses semblables, mais pas les viscères empaquetées qui avaient été piétinées. Cela n’empêcha pas Asha de sourire. Elle ne voyait aucun autre corps étendu sur le sol, ce qui signifiait que Nuit avait pu s’échapper grâce à l’arrivée du troupeau en fuite.

La Sylvienne appela sa monture et la chercha, en vain. Elle se résigna et reprit son travail sur sa proie empoussiérée. Elle avait récolté tout ce qu’il lui fallait quand le soleil vint rougir l’horizon. Elle alluma un feu et attendit. Mais la fatigue des jours précédents s’abattit sur elle et elle s’assoupit rapidement.

Elle fut réveillée par de lourds pas et un hennissement fier. Elle ouvrit un œil sur la haute silhouette ombreuse de Nuit qui n’avait jamais aussi bien porté son nom.

— Tu es vivante, soupira Asha.

Elle se leva et vint flatter l’encolure de l’animal. Elle aperçut à la lumière des flammes de nombreuses marques de crocs sur ses pattes et ses flancs, mais rien qui ne semblait grave.

— Tu l’as échappé belle.

La jument enfouit ses naseaux dans son cou.

— Merci, souffla Asha. Tu n’aurais pas dû mais… j’ai bien vu que tu as essayé de me sauver.

Lorsqu’elle se détacha du cheval, elle se rendit compte qu’elle parlait à une endormie.

— Je vais veiller sur toi cette nuit, promit-elle en reprenant sa place près du feu.

Des étincelles émergeaient du foyer pour s’élever timidement vers le ciel, comme si elles voulaient devenir des étoiles. Asha contempla cette voûte mouchetée qui semblait plus grande ici que partout ailleurs. La majesté et la puissance de cette vision fit venir sur son visage des larmes autant qu’un sourire. Elle posa une main fébrile sur son ventre arrondi.

*

— Lohan !

Adhara apparut, essoufflée. Ses cheveux s’étaient extirpés de sa coiffe parfaite pour couler sur son regard furieux. Le jeune homme posa la selle qu’il tenait sans un mot. La princesse s’approcha de lui en faisant claquer ses talons contre le sol.

— Tu te rends compte de ce que tu as fait ?!

— Quoi ?

Les lèvres charnues de sa supérieure se plièrent de rage et ses sourcils vinrent atténuer l’or de ses iris.

— Quoi ? QUOI ?! À ton avis ?! Partir à l’improviste pour ne revenir qu’un mois plus tard !

— Je suis désolé, répondit-il sur un ton neutre, je ne voulais pas m’absenter aussi longtemps.

Elle eut un rire grinçant.

— Tu ne voulais pas ? Pauvre chou. TU TE RENDS COMPTE QUE TU AS DES RESPONSABILITÉS ICI ?!

— Je sais, mais c’était important.

— Ah oui, et c’était quoi ?

Elle croisa ses bras sur sa poitrine et le disséqua du regard.

— C’était personnel, lâcha-t-il avec humeur.

Les prunelles d’Adhara flamboyèrent.

— Personnel ?

— Oui, personnel.

Elle s’approcha jusqu’à ce que leurs souffles s’entremêlent. La rage semblait rendre sa peau incandescente.

— Et tu crois que c’est une excuse suffisante ?

— Je fais ce que je veux.

— Non.

Elle lui agrippa le bras.

— Si tu veux que je te permette d’assouvir ta vengeance, tu ne fais pas ce que tu veux. Et surtout pas partir pendant si longtemps. Et puis…

Elle lui broyait le poignet.

— Il n’y a rien de personnel pour toi, tout ce qui te concerne me concerne aussi. Donc tu vas me dire où tu es allé fourrer ton nez de manière si brusque. Immédiatement.

Lohan planta ses yeux dans ceux de son amante.

— Je suis allé voir ma maîtresse.

Adhara eut un mouvement de recul. Elle le fixa de ses yeux arrondis. Il lui rendit son regard.

Soudain, les lèvres de la princesse s’ouvrirent et son rire s’éleva dans l’air vicié des écuries. Lohan s’autorisa un demi-sourire. Mais l’Étoile de la Rébellion se tut brusquement.

— Et en vrai ? siffla-t-elle.

Il soupira.

— J’ai… ressenti le besoin d’aller revoir la côte de mon enfance.

— Pardon ?

— Je te dis que je suis descendu jusqu’au Détroit de Siffrig.

— Et tu as fait l’aller-retour en un mois ?

— Je me suis dépêché, surtout sur le retour.

La colère d’Adhara sembla diminuer au profit d’une expression plus froide.

— Et c’est donc cet excès de sentimentalisme qui t’a poussé à disparaître au milieu de la nuit ?

— … Oui.

— D’accord.

Elle se détourna.

— Dans ce cas tu es démis provisoirement de tes fonctions de second, tu seras remplacé par Bénen. Tu as intérêt à me prouver que je peux compter sur toi, sinon ta destitution sera permanente. Et sache que pendant cette durée ma chambre t’est interdite. Compris ?

Lohan serra les poings. Il avait une soudaine envie de gifler son amante. Mais il la comprenait. Il avait grandement nui à la Faction, et encore plus qu’elle ne l’imaginait.

— Compris.

— Bien.

Elle s’éloigna sans un regard en arrière. Il soupira et s’adossa au mur des écuries.

Qu’est-ce qu’Asha lui faisait faire ?

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