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Chapitre 3 : La lumière

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Il parlait, il parlait. Des mots sortaient de sa bouche dans un flot intarissable et lancinant. Il parlait, il parlait, et cela faisait longtemps que Lohan ne l’écoutait plus. Pourtant il était tenu de laisser l’homme maigrelet en face de lui bavasser. Sa voix nasillarde étouffée par son masque de tissu rendait encore plus pénible cet entretien. Lohan se massa les tempes, espérant qu’au travers de son voile le prêtre ne le verrait pas.

— Venez en au fait, le coupa soudain le lieutenant, à bout de nerfs.

Le clerc émit un petit toussotement outré et sembla attendre des excuses. Qui ne vinrent pas.

— Si vous m’aviez écouté vous auriez compris de quoi je parlais depuis longtemps, grinça-t-il, vexé.

— J’ai très bien compris où vous vouliez en venir, mais c’est à vous de faire la demande.

Nouveau toussotement, qui ressemblait davantage à un glapissement

— J’aimerais bien que vous me témoigniez plus de respect, je suis artrion, tout de même.

— D’autres requêtes ?

Lohan sentit poindre l’agacement de son interlocuteur. Sa coiffe triangulaire pointait un de ses angles sur lui d’un air accusateur.

— Il me faut plus d’argent, finit-il par lâcher.

Le jeune homme soupira.

— Contrairement à ce que vous semblez penser, nous ne roulons pas sur l’or.

— Il n’empêche que vous avez besoin de moi pour développer vos affaires. Ou plutôt vous avez besoin que je ferme les yeux.

— Certes. Mais nous avons aussi des citoyens à nourrir.

— Des citoyens, hein…

Il cracha ce mot avec le plus grand mépris.

— J’exige cent triliors de plus.

— C’est non.

L’artrion se leva d’un air indigné.

— Dans ce cas, je ne vous accorderai plus ma protection.

Il se dirigea d’un pas décidé vers la porte de la petite pièce sans fenêtre.

— Je ne ferais pas ça si j’étais vous, avança Lohan.

L’autre s’immobilisa. Le jeune homme repoussa sa cape noire du coude pour dévoiler sa main posée sur le pommeau de son sabre. Les ombres de la salle semblèrent soudain grandir. Le prêtre eut un mouvement de recul.

— Il se trouve, Votre Éminence, que je n’ai pas beaucoup de patience. Il se trouve aussi que j’ai un sabre et que je sais m’en servir. Il se trouve enfin que je sais où vous habitez et que je peux traquer quelqu’un sans relâche pendant des années. Mon conseil est le suivant : ne m’énervez pas.

L’artrion déglutit. Il hésitait à appeler ses gardes qui attendaient à l’extérieur. Qu’il le fasse, ses soldats ne représentaient pas une grande menace.

— Cinquante triliors, c’est tout ce que vous aurez, siffla Lohan. Cela vous ira-t-il ?

— B… bien sûr. Marché conclu. A… au revoir.

Il quitta précipitamment la pièce.

Le lieutenant, resté seul, se passa une main dans les cheveux. Ils étaient noirs, comme ses yeux, sa tenue et son esprit. Même sa peau était sombre. Tout cette obscurité semblait altérer la lumière vacillante de la petite lanterne accrochée au mur. Aucune flamme n’y brûlait, simplement une boule lumineuse qui semblait posséder sa propre conscience.

Lohan se leva et sortit lui aussi. L’artrion avait déjà décampé. Tant mieux, il n’aurait pas supporté la présence de cet homme exécrable et de sa suite une seconde de plus. Il se dirigea à grands pas vers l’extérieur du bâtiment, il avait besoin d’une petite balade.

Lorsqu’il émergea par la grande porte de la Tour, il se prit à admirer comme toujours la Cité des ombres. Le plafond de terre descendait çà et là pour former des bâtisses taillées dans la roche. Des racines en sortaient, traçant des sillons biscornus au milieu de la ville souterraine baignée par la lueur des lanternes. Surnommée la Fourmilière, la cité était effectivement grouillante d’activité. Personne ne chômait ici et tout le monde s’entraidait. La plupart des ombres qui peuplaient ce palais de galeries étaient endeuillées, les autres portaient quelque part sur le corps une spirale qui empêchait toute existence à la surface. Lohan faisait partie de ces deux catégories.

Lorsqu’il passa dans les ruelles éclairées par une douce lumière dorée, on le salua avec respect. Même les plus jeunes enfants connaissaient le nom et le visage de l’Ombre, le second de leur bien-aimée princesse.

Le jeune homme rendait les saluts sans un sourire. Il aurait bien aimé pouvoir marcher seul, mais l’espace était précieux dans la Cité des Ombres, et l’on n’avait pas pris la peine d’aménager des promenades. Finalement, il fit demi-tour et rentra dans la Tour, parcourant les couloir obscurs et silencieux jusqu’au bureau d’Adhara. Il toqua à la lourde porte de bois qu’elle avait fait sculpter de fleurs dans un élan de coquetterie. Entendant sa voix, il entra.

L’Étoile de la Révolution était assise sur son trône, sculpté de soleils, et lisait d’un air concentré le papier qu’elle tenait dans ses mains fines. Ses cheveux blond or cascadaient en rivière gracieuse sur ses épaules, encadrant son visage parfait aux yeux de braises. Lohan s’avança face à elle, muet. Sa peau couleur de bois clair contrastait avec la pâleur opaline de sa supérieure, tout comme sa robe nacrée. Derrière elle, accroché au mur, s’étalait fièrement l’étendard de sa faction rebelle, une étoile à quatre branches qui déployaient des ailes immaculées sur un fond noir.

— Tu as reçu l’artrion ? demanda Adhara sans lever les yeux de son document.

— Oui.

— Combien a-t-il demandé ?

— Cent triliars.

— Tsss, ce coq en pâte est encore avide.

— Je lui en ai accordé cinquante.

Les longs cils châtains de la jeune femme dévoilèrent ses iris dorés.

— Tu ne me l’as pas abîmé, j’espère ?

Lohan eut un rictus qui ressemblait presque à un sourire.

— J’ai eu très envie de lui trouer la bedaine pour voir ce qui la remplissait tant, mais je me suis abstenu.

— Bien.

— Il avait amené plus d’hommes que d’habitude. Il ne nous fait pas confiance.

— Nous non plus. Patience, si mon plan réussit tu pourras l’égorger sous peu.

— Il m’en faudrait plus pour être rassasié, tu le sais. Tant que la Trinité et tous ses représentants ne seront pas annihilés, je ne trouverai pas le repos.

— Je sais bien. Ronge ton frein pour l’instant, je t’ai préparé quelques cadeaux.

— Des condamnés à mort ?

— Sept. Des pèlerins qui ont jeté des cailloux sur la mère d’une Maudite envoyée à Triliance. Tu devrais te dépêcher, j’ai fixé l’exécution à l’heure des vaches.

Lohan hocha la tête. Sept condamnés. Un petit pas de plus vers sa vengeance.

— Tu ne la présides pas ? s’enquit-il.

— Je te laisse le faire. J’ai encore du pain sur la planche. Mais ne t’inquiète pas, nous aurons bientôt l’occasion de faire une grande cérémonie. Avec un invité très spécial.

Un sourire mauvais était apparu sur les lèvres pulpeuses d’Adhara.

— Comment ça ?

— C’est une surprise, répondit-elle avec un air mystérieux.

Lohan haussa les épaules. Il quitta le bureau après un bref salut, la laissant seule à son travail.

Lorsqu’il arriva sur la place circulaire devant la Tour, un groupe de badauds s’était déjà réuni pour assister à la mort de leurs ennemis. Quand le jeune homme apparut, les murmures se turent. Il avisa trois éclaireurs qui se tenait debout face à la foule.

— C’est vous qui les avez capturés ? lança-t-il.

Les hommes hochèrent la tête.

— Vous en aurez un chacun, alors. Qu’on les amène.

Ils partirent aussitôt chercher les prisonniers, frissonnant d’excitation.

— Je pensais que l’exécution ne devait pas être publique, tonna une voix grave derrière Lohan.

Il se retourna et salua de la tête le conseiller favori de la princesse, son père. Il s’était toujours fait la réflexion qu’il ne ressemblait pas du tout à la jeune femme. Cheveux noirs grisonnants, large mâchoire à la barbe inégalement rasée, nez en bec d’aigle. Ses épaules vieillissantes étaient encore musclées, révélant son passé de combat. Bénen était tout le contraire de sa fille, l’élégance et la finesse incarnées.

— Adhara en a décidé ainsi.

Les éclaireurs revinrent avec les condamnés. Tremblants, les yeux exorbités, ils jetaient des regards alentours comme s’ils attendaient de l’aide. Une aide qui ne viendrait pas, bien sûr. Ici, ils étaient dans le terrier des ombres.

L’exécuteur s’avança sur la place. La foule était désormais dense.

— Chers frères, chères sœur, clama-t-il, nous sommes réunis ici pour punir ceux qui se sont montrés cruels et méprisants. Ils pensaient que la Trinité les protégerait, mais ils sont tombés sous la justice des ombres. Nous, rebelles, pestiférés et Maudits, avons dicté des lois que nous imposerons bientôt aux serviteurs de la cruauté. Et ces lois condamnent ces hommes à mort.

Ce n’était pas le meilleur discours qu’on aurait pu entendre, Adhara aurait sans doute fait mieux. Mais il fallait s’en contenter.

Lohan sortit sa lame de son fourreau, et les éclaireurs l’imitèrent aussitôt. Debout à quelques pas, les bras croisés, Bénen le fixait sans mot dire. Le jeune homme savait qu’il désapprouvait ces exécutions, il n’aimait pas le sang versé en général. Mais les âmes tourmentées des défunts appelaient celles de leurs ennemis. On ne gagnait pas une rébellion avec des fleurs.

Sur un geste de Lohan, toutes les lames furent plantées dans les torses des condamnés qu’elles traversèrent de part en part. Quatre hommes s’affaissèrent avec un râle. Il en restait trois, qui pleuraient et suppliaient l’Ombre de les laisser vivre. Il fit taire leur voix plaintive une à une. Des hourras montèrent de la foule. Les bourreaux s’écartèrent pour laisser leurs concitoyens venir acclamer le dernier souffle des pèlerins. De l’urine les arrosa et bientôt, des mains avides coupèrent des oreilles, tailladèrent des visages, sans même attendre la fin des agonisants. Lohan fronça le nez, mais les laissa faire. Il se détourna en essuyant son sabre. Derrière lui, il entendit Bénen user de son autorité pour faire cesser ce massacre. Sa voix puissante chassa tous ceux qui s’étaient trop approchés.

Lohan regarda sa main, elle était poisseuse et chaude. Cette sensation avait fini par devenir familière, à force, mais elle n’en demeurait pas moins répugnante.

*

Ottia pressait les chevaux, la carriole était agitée par les aspérités du chemin. La nuit défilait autour d’eux, rendue grandiose par l’absence de torche. Assis à l’arrière, Conan observait le paysage sauvage. Ils avaient quitté les derniers champs au crépuscule. Le jeune garçon fixait le lointain où, au-delà des forêts et des cultures, se trouvait son village et celui d’Asha. Cette dernière, allongée près de lui, avait les mains liées, la bouche bâillonnée et les yeux cachés. Elle ne bougeait pas, tout juste respirait-elle, à cause des drogues que Bion lui avait faites ingurgiter. Conan évitait de poser son regard sur la silhouette de son amie. De profondes cernes alourdissaient ses yeux bouffis et son teint était livide. En sentant un sanglot monter, il leva la tête vers le ciel étoilé comme pour y chercher des réponses. Il n’arrivait toujours pas à y croire.

Asha n’était pas gentille. Asha n’était pas honnête. Asha n’était pas une fée.

C’était un monstre qui l’avait séduit dans l’unique but de le faire souffrir. Elle était fourbe, maléfique, manipulatrice. Elle n’était pas humaine, elle appartenait à une race de démons nommés Sylviens. Des démons qui prenaient des visages humains pour tromper. C’était eux qui avaient créé la Trinité. Ils avaient ordonné le sacrifice des Porteurs de la Marque car ceux-ci étaient des élus choisis par l’Ancien Dieu pour les combattre.

Conan renifla. C’était ses parents qui lui avaient dit ça. Ses parents qui étaient dans la rébellion depuis qu’ils avaient assisté à la mort de Mona. Ils étaient bien placés pour connaître la vérité. C’était ses parents, pas des voleurs d’enfants. Ils avaient sûrement raison. Pourtant le jeune garçon ne croyait pas, il doutait. Comment penser que le sourire d’Asha était faux ? Que ses danses n’étaient que des charmes qu’elle lui faisait ? Qu’elle avait passé toutes ces demi-lunes avec lui dans le simple but de le briser plus tard ?

Il déglutit. Il avait de mauvaises pensées. Quoi qu’il puisse croire, il avait laissé Ottia et Bion droguer sa meilleure amie, la ligoter et la charger sur cette carriole avec tous leurs biens pour s’enfuir vers la cachette mystérieuse de la Faction Étoilée. Ils avaient tout quitté pour pouvoir ramener ce « spécimen » vivant. Ils s’étaient même donnés la peine de panser la plaie que le carreau d’arbalète avait laissé sur la cuisse d’Asha pour éviter qu’elle ne meure.

Conan avait envie de se jeter dans le fossé qui longeait la route de terre. Il avait la nausée. Pour ne pas rester près de la prisonnière, il se déplaça à l’avant et s’assit à côté de sa mère. Elle lui jeta un coup d’œil mais ne dit rien. Ils avaient assez discuté depuis le départ, le jeune garçon n’avait pas la force d’écouter encore cette vérité implacable qu’on lui servait. Il se laissa engloutir par le bruit des sabots sur la terre et s’assoupit dans un sommeil empli de cauchemars.

Peu de temps après, il fut réveillé par une main fébrile qui lui secouait l’épaule.

— Regarde-moi ça, lança Ottia.

Il ouvrit péniblement les yeux. Il crut d’abord qu’il faisait encore nuit, mais en réalité c’était l’aube, assombrie par les branchages d’une épaisse forêt. Ils avançaient difficilement sur un chemin qui ne semblait pas en être un, au milieu de murmures et bruissements feutrés.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Ottia lui pointa du doigt la silhouette d’une statue. Elle représentait un paysan tout ce qu’il y avait de plus banal. Il se demanda pourquoi cette statue étrange était plantée ici, en pleine forêt.

— De l’or dans un sabot ! cria Ottia.

Conan vit, les yeux écarquillés, la statue s’ébrouer et se débarrasser de sa raideur en une fine couche de poussière. Le paysan apparut et leur servit un sourire affable.

— On vous attendait ! lança-t-il d’un air joyeux. Z’avez le paquet ?

— Bien sûr.

— Super, moi j’ai apporté des mules. La carriole, va falloir la brûler, voyez, elle passe pas.

— Pas de soucis.

L’homme-statue disparut un instant dans les fourrés et revint avec trois mules. Conan aida ses parents à décharger et accrocher leurs bagages. Ils finirent par Asha qu’ils mirent sur un brancard. Leur guide réduisit la carriole à un tas de bois et l’enflamma après avoir retiré un tapis de feuilles.

— La fumée ne risque pas de signaler notre présence ? s’enquit Ottia.

— Pas d’problèmes. C’est filtré par le feuillage et y a personne assez près pour la voir. Allez, v’nez.

Ils quittèrent le chemin et s’engouffrèrent dans les broussailles où il était difficile d’avancer, suivant un sentier à peine visible. Après quelques heures de marche, ils arrivèrent devant un énorme arbre noueux qui se dressait, paisible et imposant. L’homme-statue traça un symbole étrange sur l’écorce à l’aide d’un couteau aiguisé.

Conan sursauta lorsqu’un grincement tonitruant retentit. Peu à peu, le tronc de l’arbre, à la jonction de deux titanesques racines, se délia, révélant un trou béant de six pieds de haut et autant de large. Les trois arrivants demeurèrent muets, impressionnés par ce deuxième miracle. Les pouvoirs des Porteurs étaient fascinants.

— Et ouais, ça fait toujours cette effet la première fois. Mais bon, on va pas dormir debout quand même !

Ils s’engouffrèrent dans l’ouverture sans un mot. Le large boyau qui les accueillit était éclairé tous les vingt pas par une lanterne dans laquelle aucune flamme ne brûlait.

— Comment font-elles pour briller ? demanda Ottia en en désignant une.

Le guide eut un sourire fier.

— C’est not’ princesse, not’ étoile. Elle a le pouvoir de la lumière et elle éclaire toute la cité.

— Incroyable… souffla la visiteuse.

Les racines des arbres traçaient de magnifiques arabesques sur les parois. Le sol légèrement pentu les emmenait doucement vers une ville souterraine qui n’avait pas son pareil. Ils marchèrent longtemps avant de l’atteindre, mais lorsqu’ils débouchèrent sur la Cité des ombres, ils eurent le souffle coupé. Tapis de maisons creusées dans la roche surmonté d’immenses piliers sculptés d’habitations qui soulevaient un plafond haut comme une pyramide, telle était la ville. Partout, comme des lucioles bienfaisantes, les petites lanternes éclairaient les ruelles d’une douce lumière dorée. En contrebas, cet éclairage faisait penser à un ciel étoilé.

Conan déglutit, les larmes aux yeux.

— C’est beau, hein ? fit le paysan. Vous allez habiter là maintenant. Allez, la princesse vous attend.

*

On leur avait fait un véritable champ d’honneur. Dès que Pedre, le gardien de l’entrée, avait annoncé leur arrivée, Adhara avait fait courir le bruit dans les rues. Les habitants s’étaient rassemblés le long de l’allée centrale et applaudissaient ce convoi étrange. C’était la première fois que la Faction Étoilée capturait un démon vivant, la liesse s’était emparée de la population à cette annonce.

Lohan était aux côtés de la princesse — qui n’avait de princesse que le nom. Elle se tenait droite et digne sur la place circulaire qui faisait face à la Tour, attendant que les arrivants parviennent jusqu’à elle. Pour l’occasion, elle avait revêtu une de ses magnifiques robes blanches, brodée d’or et incrustée de diamants. Ses cheveux couleur soleil étaient décorés de pierres précieuses et lâchés dans son dos jusqu’à ses hanches. Elle était radieuse, tache claire bien visible dans ce décor obscur.

Lorsqu’enfin les voyageurs arrivèrent sous les hourras de la foule, elle fit briller plus fort les lanternes présentes. Le convoi avait un aspect pitoyable. Trois mules, trois personnes dont deux qui portaient un brancard recouvert presque entièrement d’un drap. Rien de grandiose, et pourtant toute la cité criait de joie.

Lohan, debout aux côtés de sa supérieure, accueillit les braves qui avaient réussi à ramener le spécimen vivant. Adhara les décora de l’étoile du mérite et leur promit le refuge dans l’antre des ombres en une cérémonie brève, dégoulinante de gaieté. Lohan détailla les décorés, ils avaient l’air de gens ordinaires. Mais il ne s’y trompa pas, la détermination et la haine brillaient dans leurs yeux. En tout cas dans ceux des parents. Leur fils, qui devait avoir à peine plus de quinze ans, ressemblait davantage à un condamné qu’à un chasseur victorieux. Il tremblait et son regard glissait de temps à autre vers le brancard avant de revenir précipitamment à ses pieds.

Lohan observa la tête qui sortait du drap. La créature était peut-être un démon mais son visage était d’une humanité confondante. Un visage aux courbes douces piqué de taches de rousseurs, un nez rond, des cheveux noirs en bataille, des lèvres rebondies et délicatement rosées… Les yeux mi-clos, frémissante, elle semblait douce avec son air endormi. Ça n’allait pas durer.

La cérémonie était close, les regards se reportèrent vers la Sylvienne. Une pression houleuse pesa soudain sur elle. Malgré les drogues, elle parut frissonner. Adhara s’avança vers elle.

— Caron, Melina, amenez-la à la question, ordonna-t-elle. Videz son savoir.

Un couple apparut, le regard dur. Ils hochèrent la tête et emportèrent la prisonnière à l’intérieur de la Tour. Lohan suivit le brancard du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse. En se retournant, il vit le visage terrifié du jeune garçon qui, coincé entre ses parents, pleurait.


*


Le sol est froid, très froid. Et dur. Les mains chaleureuses qui me tenaient ont disparu. Je gis sous le firmament, solitaire. Elle me manque, celle à qui j’étais destinée. Je sens son cœur engourdi qui se bat dans sa poitrine. Dans ma poitrine aussi, en quelque sorte.



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