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Chapitre 1 : La tache

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Le temps passa au rythme des demi-lunes, plus qu’un rendez-vous, il devint un véritable rituel. Ils ne purent pas se retrouver toutes les demi-lunes, mais jamais ils ne se virent sans un demi-cercle argenté pour veiller sur eux. Ils se rencontraient aux abords du village. Ils parlaient, jouaient, ou restaient tout simplement blottis l’un contre l’autre, à demi-assoupis. Jamais Conan ne demanda à Asha qui elle était ni d’où elle venait exactement, il sentait au fond de lui qu’il briserait le charme. Il préférait se dire qu’elle était une sorte de fée vivant dans une forêt enchantée. Il aimait beaucoup voir danser cette fée, il était sûr qu’il n’existait rien de plus beau au monde.

Le temps passa au rythme des demi-lunes. Entre elles, les deux enfants suivaient le chemin que les adultes leur avait tracé. Conan apprenait la menuiserie tandis qu’Asha s’entrainait pour devenir une Hekaour, chasseresse et patrouilleuse à dos de cheval. Elle aimait bien les chevaux et eut bientôt son premier poulain qu’elle baptisa Flaé, « nuage », en référence aux tâches blanches qui mouchetaient ses flancs bruns. En revanche, elle ne se passionnait pas pour la chasse, préférant largement la cueillette. Mais le pire, c’était la lutte. Comme toute Hekaour, elle devait protéger sa tribu contre d’hypothétiques invasions, et par conséquent apprendre les arts martiaux. Elle tentait de se persuader que combattre équivalait à danser, mais elle savait pertinemment que ce n’était pas le cas. Souvent, elle allait espionner les leçons d’Ealys et Kurtis. Elle aurait bien aimé être Arsalaï et, comme eux, apprendre toutes les danses cérémonielles, mais elle n’avait pas assez de pouvoir spirituel. Elle était moyenne dans toutes les disciplines, au contraire de sa sœur cadette, Keira. Cette dernière brillait comme un soleil et faisait la fierté de son père. Asha, elle, était une étoile parmi tant d’autres.

Le temps passa au rythme des demi-lunes, et ils ne furent bientôt plus des enfants.



*



Le grondement des sabots enfla jusqu’à devenir assourdissant comme le tonnerre courant sur la terre. Une masse brune immense déferla dans la cuvette, harcelée de tous les côtés par des Hekaours. Ils hurlaient et frappaient les flancs des aurochs à leur portée avec leur akkash. Les mugissements des bêtes se perdaient au milieu du bruit puissant de leur galop.

Asha s’essuya le front, le soleil, unique dans le ciel, tapait aussi durement que les armes des chasseurs. Sous elle, Flaé piaffait, se laissant gagner par l’excitation ambiante. Elle le retint jusqu’à ce qu’un signe de sa sœur, perchée au sommet d’une bute, lui indique un flanc délaissé. Le petit cheval moucheté s’élança et sa cavalière saisit son akkash. Le long bâton auquel étaient accrochées des pierres vint s’écraser contre l’épaule saillante d’un vieil auroch qui se laissait distancer. Il mugit de douleur et Asha grimaça. Autour d’elle, plusieurs bêtes se faisaient peu à peu extraire du troupeau, entourées puis mises à mort. C’était bientôt le solstice et les fêtes qui y étaient associées pour préparer la saison froide. La jeune fille se plaça derrière sa vieille proie et la harcela, ponctuant ses coups de cris. Pour abréger ses souffrances, elle abattit son akkash sur les pattes de l’animal qui tituba et s’effondra. Ce n’était pas conforme au rituel, mais dans le tumulte, personne ne l’avait vue. Elle sortit un couteau et sauta de son cheval. Elle manqua de se faire transpercer par les cornes de l’auroch qui n’avait pas dit son dernier mot, mais elle réussit à lui trancher la gorge en évitant ses ripostes. Elle ferma les yeux et prononça les formules rituelles le temps que sa proie rende l’âme, puis remonta prestement en selle. Elle rejoignit une autre formation qui s’était attaquée à une femelle en pleine possession de ses moyens.

Une corne-voix sonna la dernière prise, c’était l’heure pour le mâle dominant d’être chassé. Et c’était Keira, aidée d’Oèn, entre autres, qui devait s’en charger. Les Sylviens avaient marqué leur plus grosse proie et parvinrent donc à la retrouver au milieu du troupeau. Il fallut beaucoup de temps pour réussir à dévier les aurochs lancés à pleine vitesse pour réussir à atteindre leur chef. Un Hekaour tomba de selle et fut rattrapé in extremis par un de ses camarades avant de se faire piétiner par la masse en furie. Au terme d’une course et d’un combat harassants, Keira finit par triompher de l’imposante bête. Épuisée, elle ouvrit tout de même le poitrail de l’animal pour y extraire son cœur palpitant. Les Sylviens se rassemblèrent alors que le troupeau s’éloignait et crièrent de joie. Asha se mêla aux autres, elle voyait, près de sa sœur, son père qui la couvait d’un regard fier. Parvenir à mener une chasse de cette ampleur et à abattre le plus gros mâle du troupeau à seize ans était un exploit que Keira venait d’accomplir haut la main. La jeune fille couverte de sang rayonnait, elle en avait presque les larmes aux yeux. C’était un grand honneur pour elle d’avoir été choisie pour ce rôle, elle n’avait cessé d’être angoissée les jours précédents la chasse, mais elle avait finalement triomphé. Asha lui sourit lorsqu’elle accrocha son regard. Elle se fraya un chemin jusqu’à elle et la félicita.

Après quelques minutes de liesse, les Sylviens s’empressèrent de vider et trier leurs prises. Ils emportèrent la viande, quelques boyaux, les os et la peau, laissant quelques restes aux prédateurs et charognards qui attendaient sous le couvert des arbres. Keira eut l’honneur de prendre pour elle les cornes de l’auroch qu’elle avait tué.

On applaudit l’expédition lorsqu’elle rentra au village, deux jours plus tard. L’air sentait déjà la fête.


*


— Tu ne vas pas avoir de mal à trouver un compagnon, commenta Asha. Tu as l’embarras du choix.

Elle tressait patiemment les cheveux noirs de sa sœur à la lueur rougeoyante du soleil couchant.

— Oh arrête un peu, tu sais bien qu’il n’y a qu’Oèn qui m’intéresse.

Asha saisit une plume pour parer la coiffure, elle était assise en tailleur sur son lit.

— Tu as hâte d’avoir ton totem pour pouvoir mêler ton âme à la sienne ? s’enquit-elle

Elle vit le bord de la joue de Keira devenir écarlate.

— C’est quoi cette question… je… j’y pense quoi. Ça ne me déplairait pas. Mais j’ai un peu peur aussi.

— C’est normal, il parait qu’au début c’est douloureux, mais après tu verras, ce sera un délice. En tout cas c’est ce que dit Artis.

— Tu me le confirmeras bien vite, tu ne devrais pas avoir ton totem dans très longtemps. Moi je dois encore attendre.

Asha repoussa la tresse de sa sœur et dévoila son dos nu. Elle écarquilla les yeux en voyant une tache sombre s’étaler sur la peau, engloutissant ses omoplates.

— Keira… souffla-t-elle, je crois que tu vas avoir ton totem avant moi…

— Comment ça ? Quelque chose ne va pas ?

— La tache est apparue.

— Hein ? Quoi ? Où ça ? Fais-moi voir !

— C’est sur ton dos…

Keira se tortilla en tous sens sans parvenir à apercevoir la précieuse tache.

— Tu es sûre que ce n’est pas autre chose, hein ? Je ne veux pas avoir de faux espoirs !

Asha posa sa paume sur le dos de sa sœur. Il était chaud et aucune aspérité ou texture ne faisait ressentir la tache au touché. C’était comme si elle était sous la peau.

— Je crois que c’est ça.

— Appelle Père ! Je m’habille vite !

— Oui, bien sûr.

Asha laissa sa sœur et sortit de leur cabane. Elle courut jusqu’au centre du village ou régnait une agitation frénétique. La fête de début de la saison chaude était en préparation, supervisée par son père. Elle trouva Artis en train de transporter des paquets de nourriture.

— Tu n’aurais pas vu mon père ?

L’autre haussa les épaules.

— Y a un truc qui va pas ? demanda-t-elle.

— Keira a été choisie par son totem, j’ai vu la tache !

— Quoi ? Mais c’est super ça !

Elle avisa son compagnon à quelques mètres.

— Eh tu connais la meilleure ? Keira a son totem !

— Ce n’est pas encore validé, lui souffla Asha, ne nous précipitons pas.

— Ah tiens, c’est pas ton père, là-bas ? fit Artis.

— Ah oui, tu as raison, merci !

Elle arriva, essoufflée, auprès d’Aedan.

— Qu’y a-t-il ? s’enquit-il en haussant un sourcil tandis qu’Asha reprenait son souffle.

— C’est Keira… une tache est apparue sur son dos… je pense que c’est son totem.

Son père manqua de lâcher les parchemins qu’il tenait à la main.

— J’arrive, dit-il en les donnant à son lieutenant.

Il marcha à grands pas vers leur maison, petite habitation de bois dressée sur des pilotis. Keira l’accueillit d’un regard nerveux. Elle se tourna immédiatement pour lui montrer son dos.

— Alors ? fit-elle d’une voix étouffée.

Les yeux bleu sombre de son père détaillèrent silencieusement les contours de la tache. Elle faisait penser à un nuage d’orage qui étendait peu à peu ses volutes. Elle grandissait presque à vue d’œil.

— C’est bien ça, lâcha-t-il. Ton totem t’a choisie. Et il semble puissant au regard de l’espace qu’il prend.

Keira piétina d’excitation, des étoiles dans les yeux.

— On commencera la préparation de la cérémonie demain, annonça Aedan. Pour l’heure, profite de la fête.

Sa voix était chaude, paternelle. Une chose rare chez cet homme impassible. Comme ses filles, ses cheveux noirs assombrissaient son visage, ses traits en étaient d’autant plus durs, renforçant son caractère. Keira lui était semblable, ses iris bleu sombre s’ourlaient d’orage lorsqu’elle était en colère. Asha ne leur ressemblait pas. Sa chevelure n’était pas lisse, mais bouclée et ébouriffée. Elle avait les joues rondes mouchetées de quelques taches de rousseur et un petit nez rosé, là où le sien, élancé, projetait une grande ombre sur ses lèves minces. Ses yeux étaient bleus aussi, mais d’un azur clair semé de petites taches dorées. Elle avait de doux tout ce que sa sœur avait de dur, de discret tout ce qu’elle montrait de charisme.

— Un totem dans le dos, lança Asha d’une voix légère, comme Père.

Aedan pivota la tête vers sa première fille, l’air indéchiffrable.

— Effectivement.

— Que penses-tu que je vais avoir ? demanda la cadette. Le même que toi ?

— C’est peu probable, et ça ne t’irait pas. Tu le découvriras dans une semaine, tempéra-t-il. Bon, je te félicite. Maintenant je dois y retourner, il reste encore du travail avant les réjouissances.

Il partit sans attendre de réponse, ses larges foulées dévoraient le sol.

— Viens, dit Asha à sa sœur. Je vais te faire plus belle que jamais.


*


Lorsqu’elles arrivèrent au centre du village où brûlait un grand feu, la nouvelle s’était déjà répandue. On entoura vite la vedette de la soirée, demandant à voir la tache et faisant des paris sur le totem qu’elle allait représenter. Keira rougissait à chaque compliment, les yeux brillants. Oèn fut le premier à la rejoindre, un grand sourire ornant son visage. De deux ans son aîné, il avait eu son totem, le Sanglier, seulement quelques mois auparavant. Il lui prit la main, ému. Il pensait déjà à la fin de la cérémonie de Maturité, persuadé que c’était lui que Keira choisirait. Et il n’avait pas tort. Elle piqua un fard à son contact, ses yeux se baissèrent vers le sol avant de remonter, irrésistiblement attirés vers celui qu’elle aimait.

Près d’eux, Asha sourit. Elle se glissa hors de la foule et alla s’asseoir à côté d’Artis, qui avait déjà entamé le repas.

— Elle est drôlement précoce, ta frangine, commenta celle-ci entre deux bouchées.

— Et oui…

Artis la dévisagea.

— T’es pas jalouse ?

— Non, au contraire, je suis très contente pour elle. Elle le mérite.

Les yeux d’Asha se nimbèrent de violet lorsqu’elle les mêla aux flammes. Son sourire rivalisait avec le feu de joie.

— Chais pas comment tu fais, moi je serais morte de jalousie. M’enfin c’est pas avec mes abrutis de frères que je risque quelque chose. Pis j’lai déjà.

Elle caressa l’ours qui était roulé en boule sur son ventre, légèrement mis en relief par ses bourrelets. Son geste était tendre, presque maternel. Elle était reconnaissante à cet animal lui avait offert le monde des adultes.

Le son des tambours s’éleva soudain, vite accompagnés de flutes et de gripeurs. Quelques personnes tournaient dans les rangs pour distribuer de la boisson. Le banquet, gorgé de fruits et de viande, était éparpillé à même le sol. Artis fit remplir son verre et l’avala d’une seule gorgée.

— Ah ! Qu’ça fait du bien ! J’en pouvais plus du jeûne !

La musique se fit plus forte et les rires s’y mêlèrent, la tribu se rassembla autour du feu et la nourriture commença à disparaître dans des bouches avides. Asha sentait la mélodie des tambours traverser son corps et lui arracher des frissons. Son amie faisait bouger ses épaules en rythme tout en grignotant un gigot.

— Bon, j’sais pas toi, annonça-t-elle après avoir fini, mais moi j’y vais.

Elle retira le haut de son habit, ne laissant que son pagne de feuilles et quelques bracelets autour de ses chevilles et de ses bras, ainsi que ses colliers rituels. Elle se leva et rejoignit le cercle des danseurs, au plus près du feu, pour se trémousser en rythme. Ses seins semblaient danser sur un autre air, tout comme ses cheveux roux. Asha ne résista pas longtemps à l’appel de la danse. Après avoir avalé quelques bouts de viande et une écuelle de fraises des bois, elle se précipita pour rejoindre son amie, vêtue du pagne rituel. Mais Artis avait rejoint le deuxième cercle, celui des adultes, frôlant les flammes. Asha ne pouvait pas y pénétrer tant qu’elle n’avait pas son totem. Elle se contenta du premier cercle, et la mélodie l’emporta. Kurtis dansa avec elle, lui non plus n’avait pas encore d’esprit protecteur. Il tentait, le visage rouge, de ne pas laisser son regard dériver vers les seins qui remuaient sous ses yeux, ce qui fit rire Asha. À côté d’eux, les adultes ne s’en privaient pas. Au fur et à mesure que le deuxième cercle se remplissait de nouveaux danseurs, il se vidait de couples qui partaient se cacher dans la forêt.

La musique agitait les corps et les esprits. Le grondement du feu et le martèlement des tambours emplissaient les têtes. Ombres mouvantes sur un sol de victuailles, les Sylviens se laissaient enivrer de sons, d’odeurs et de goûts. Ils entraient en transe, leurs cris dansant avec les flammes. L’extrait de champignon et la liqueur de framboise coulaient à flots, les aurochs grillés disparaissaient les uns après les autres. Les corps libérés se courbaient, se tordaient en tous sens, coulaient dans la lumière et surgissaient des ombres. Les effluves de viande, d’alcool et de sueur les faisaient tournoyer toujours plus vite.

Asha savait toute cette agitation protégée de la vue des hommes par de puissants enchantements. Néanmoins, elle se promit de demander à Conan s’il n’avait rien entendu. Elle aurait bien aimé l’emmener ici et danser avec lui, le voir s’émerveiller de cette fête enivrante et goûter la joie qui l’entourait.

Elle quitta le cercle de danse et alla s’asseoir près d’un arbre. Derrière elle, dans les buissons, elle entendait des soupirs. Elle choisit de porter son attention ailleurs. Elle vit Keira qui mangeait avec Oèn avant que celui-ci ne l’emmène danser. Elle aurait bientôt le droit d’aller dans le deuxième cercle et de se laisser emporter dans les broussailles. Asha darda sur Oèn des yeux intenses, porteurs d’une menace non voilée. Mais il ne s’en rendit pas compte, absorbé par la vision de sa compagne qui dansait. Elle laissa dériver son regard et celui-ci se posa sur Aedan. Assis, une coupe pleine à la main, il fixait le grand feu, immobile. Comment toujours depuis la mort de sa première femme, il ne participait pas aux réjouissances. Asha tenta de convoquer le souvenir de celle qui lui avait donné la vie. Mais c’était inutile, elle n’avait qu’un an quand elle avait succombé à la naissance de Keira. À la place, c’est Séla, sa mère adoptive qui apparut. Asha essuya une larme au coin de son œil. Il ne fallait pas penser aux morts en ce jour de fête.

Elle leva la tête et contempla les étoiles. Séla était décédée depuis huit ans, elle devait avoir quitté le ciel pour rejoindre la Source. Asha fixa pourtant la voûte céleste teintée de fumée, elle aurait aimé pouvoir la toucher.



*



Dès le lendemain, Keira fut entraînée à l’écart par la Moïa et son père pour se préparer à la cérémonie de Révélation. Elle n’eut pas le droit de dormir dans le même lit que sa sœur et passa toute la semaine dans la hutte des Arsalaïs. Asha savait qu’elle s’entraînait sans relâche le jour et méditait la nuit comme le voulait la coutume. Peu de sommeil lui était accordé, elle y aurait droit la journée précédent la cérémonie. Mais elle n’était pas inquiète, Keira était sérieuse et têtue, elle accomplirait tout ce qu’on lui demanderait et le jour venu réussirait la cérémonie.

Néanmoins, Asha demanda à Kurtis des nouvelles. Celui-ci, encore apprenti Arsalaï, ne participait pas à la préparation mais avait le droit de rentrer dans la hutte. Il lui confia qu’elle se montrait aussi douée qu’il l’avait imaginé.

— Son totem sera puissant, c’est sûr !

L’excitation était palpable dans sa voix. Asha se laissa contaminer, tout comme la plupart des membres de la tribu.

La demi-lune se leva ce soir-là, et les préparatifs furent achevés. On invita la tribu à se rassembler en cercles concentriques. Les enfants occupaient la périphérie, mais Asha, en tant que proche, eut le droit de s’installer au premier rang. Tous n’étaient vêtus que d’un pagne, révélant un panel de totems inscrits sur leur peau. Griffes, sabots et gueules se tendaient en tous sens entre plumes, poils et écailles bariolés, figures toujours uniques à l’image de leur porteur. Derrière eux un grand feu grondait. Peu à peu le silence s’installa.

Moïa avança jusqu’au centre du cercle. Elle agita son bâton et prononça des formules dans l’ancienne langue, traçant un cercle avec une poudre ocre. Quelques tambours furent frappés dans les premiers rangs. La vieille femme fit un geste vers Keira qui la rejoignit. Ses cheveux lâchés étaient huilés, sa démarche légère soulevait la cape qui l’entourait. Arrivée à l’épicentre, elle s’immobilisa, tremblante. Son regard accrocha celui de sa sœur. Asha lui envoya tout le courage qu’elle trouva en elle, hochant imperceptiblement la tête. Moïa marmonna les dernières formules et alluma des feux tout autour d’elle puis s’assit au premier rang. Les tambours accélérèrent. Près d’elle, Asha sentit son père se tendre. L’aigle sur son dos semblait prêt à prendre son envol.

Convergence des regards, Keira fit tomber sa cape à ses pieds, révélant son corps totalement nu. La tribu baissa les yeux respectueusement, mais les releva vite pour assister à la danse. La jeune fille avait la chair de poule, la tache couvrait l’entièreté de son dos et semblait pulser au rythme des tambours. Asha prit le bras de son père et celui d’Ealys de l’autre côté, tout le monde l’imita et ils commencèrent à se balancer.

Keira avança un pied, leva une main et tourna sur elle-même. Ses muscles bougeaient sous sa peau rendue lumineuse par les braseros. Ses cheveux volaient et se noyaient dans la nuit, rejoignant parfois les ombres qui se formaient sur son corps. Celles-ci se tordaient et refluaient sous les assauts des flammes, courant et se percutant sur sa peau, toujours plus vite, toujours plus brusquement. Les contours de la jeune fille se perdirent dans l’air. Elle n’était plus qu’un corps indéfini secoué de vague, agité d’ombres qui s’affrontaient. Mains aux doigts écartés, genoux qui roulaient, hanches prises de folie, tétons écarlates, semblaient se détacher puis se réunir avec violence. Les spectateurs se balançaient, convulsés par des frissons qui traversaient tous les cercles. La chaleur se mêlait à leurs sens déjà emplis et leurs yeux écarquillés étaient fixés sur la tache qui semblait posséder sa propre vie. Les flammes se dessinaient sur elle, repoussées puis attirées par les ombres, la tache prenait forme sur l’échine, se nourrissant des mouvements déliés de sa porteuse, charriant des formes sombres en vagues sauvages. Le rythme des tambours allait croissant et l’air vibrait de plus en plus fort. Keira n’avait plus de limite physique, chaque partie de son corps volait, tournoyait, se noyait dans l’ombre puis surgissait dans la lumière, s’agitait et se perdait dans une ambiance toujours plus extatique.

Le chant de Moïa s’éleva, ressemblant à cri de faucon. Il jaillit vers la danseuse qui eut un regain d’énergie avant de voler vers le ciel pour exploser dans les nuages. Keira se tordit alors qu’un grondement déchirait l’air. Les cercles furent couchés les uns après les autres, le silence s’écrasa sur la scène.

Asha releva lentement la tête en clignant des yeux. Sa sœur était debout, immobile bien qu’essoufflée et tremblante. Sur son corps frémissant, une panthère noire étendait ses griffes, sa tête reposait sur son épaule et son corps bondissant couvrait tout son dos tandis que sa queue s’enroulait autour de sa cuisse droite.

Après un temps de contemplation béate, la tribu s’agita. Une grande clameur s’éleva vers le ciel étoilé.


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