“Il y a de cela un siècle, à Clytène, vivait un vieux paysan, qui avait pour seule richesse ses trois fils. Lorsqu’ils partirent en mer, la tête pleine de rêves d’aventures, il pria nuit et jour la grande Syvyne. Pourtant, il apprit peu après la disparition de ses fils, dont le navire avait sombré. Sa tristesse, immense, n’était que renforcée à l’idée que jamais il ne pourrait se recueillir sur leur tombe. Il décida alors de planter en leur honneur trois arbres. En grandissant, ils porteraient de lourds fruits et nourriraient la terre. Chacun deviendrait, à ses yeux, un sanctuaire vivant.
Peu à peu, l’histoire se propagea : d’autres vinrent demander au fermier la permission de planter à leur tour un arbre en souvenir de leurs morts. Le terrain grandit, les arbres prirent racine, le verger des disparus naquit.
Puis la Guerre des Chaînes apporta son lot de chagrin et de déchirements. Les enfants furent privés de pères, les femmes de maris, les mères de fils. Souvent, la nouvelle de la mort parvenait de manière abrupte, sans récit ni explication, sans corps à pleurer ni tombe sur laquelle se recueillir. Le verger, déjà ancien, fut alors considérablement étendu : des milliers d’arbres y furent plantés, et de nombreux visiteurs vinrent s’y recueillir chaque jour. Car si les nobles familles ont leurs caveaux et leurs pierres gravées, le peuple, lui, n’a que la terre pour refuge.
Cet endroit porte en lui toute la douleur de l’âme qui pleure l’absence, mais aussi la beauté de l’hommage rendu à ceux que l’on a aimés. “
Chroniques de l’Archipel, La Voix Errante.
Mois de Syvyne, An 125 après les Premiers Pas
Pil ouvrit les yeux et resta quelques secondes immobile, le temps que ses pupilles s’habituent à l’obscurité. Il était assis sur une surface molle et tiède. Il se releva doucement, avança à tâtons jusqu’à rencontrer un mur fait de la même matière que le sol. Pil le longea sans en ôter les mains, jusqu'à atteindre le second, puis le troisième, le quatrième. La pièce était close. Aucune porte. Il ferma les yeux, les rouvrit avec l’espoir naïf d’être ailleurs - dans les jardins, sur la plage - mais la réalité demeurait inchangée.
Peu à peu, sa vision s’éclaircit. Les parois étaient irrégulières, le sol bosselé. Pil fronça les sourcils, puis un hoquet d’effroi lui échappa. Tout -les murs, le sol- était composé de mains humaines. De larges mains puissantes, identiques les unes aux autres. Des centaines de mains formaient sa prison.
Pris de panique, Pil tenta de les repousser, cherchant une faille, une brèche, mais il avait beau s’arc-bouter de toutes ses forces, rien ne céda. Pire encore, les mains commencèrent à se mouvoir. Lentement, inexorablement, elles se rapprochaient, leurs longs doigts se tendant vers lui. Pil se recroquevilla, mais déjà elles l’encerclaient, le saisissaient, pressaient chaque parcelle de son corps.
Pil voulut hurler, appeler à l’aide, mais alors qu’il ouvrait la bouche, une main s’y plaqua aussitôt, étouffant son cri.
Réfus avançait à pas feutrés dans le couloir qui le menait à la fin. La fin de sa souffrance, la fin de ses démons, la fin de sa longue quête de vengeance. Peu importe l’issue, il ferait ce qu’il avait à faire. Il caressa du bout des doigts Pil, attaché comme à l’accoutumée contre sa poitrine, et ce contact lui redonna un peu de courage. Ce qu’il s’apprêtait à faire n’était pas pour Réfus l’adulte. Celui-là était depuis longtemps perdu. Non, c’était pour le petit Réfus à peine âgé de six ans qui était arrivé un jour du mois de Syvyne au palais, la tête pleine de rêves. Pour l’enfant qui avait vu ceux-ci piétinés devant ses yeux. Pour celui qui s’était réfugié dans un monde imaginaire afin d’échapper à sa terrible réalité. Pour Pil.
La porte de bois se dessina au loin. Menestas se trouvait toujours là à l’aube. Chaque matin, l’ancien athlète s’entraînait dans cette pièce, façonnant son corps pour conserver son imposante stature. C’est là qu’il devait être. Seul. Réfus adressa une prière muette à tous les dieux - dieux qu’il n’avait pas priés depuis plus d’une décennie. Aujourd’hui cependant, il le fallait. Faites qu’il soit seul, supplia-t-il. S’il n’est pas seul, tout est perdu.
Il avait imaginé cette scène mille fois. Il en avait exploré toutes les conclusions possibles, s’était préparé à chaque éventualité. Mais si par malheur l’Archonte était en compagnie de quelqu’un d’autre, n’importe qui, tout serait rendu impossible. Le pire serait que Pysctas soit à ses côtés. Réfus déglutit à cette idée, serra fort Pil dans sa main.
Il s’arrêta un instant, le souffle court. Il se rendit compte que durant toute son avancée, il avait serré les dents, retenu sa respiration. Il s’autorisa une inspiration, une expiration, puis reprit sa lente marche.
Devant la porte qui renfermait peut-être le moment le plus important de son existence, Réfus hésita. Il pouvait encore faire demi-tour. Repartir aussi silencieusement qu’il était venu, sortir par la porte arrière par laquelle Hésione l’avait fait entrer, puis vagabonder dans la cité en attendant le soir, comme chaque jour depuis son arrivée. Ensuite, il la retrouverait, ils iraient se promener, s'arrêteraient à la cascade des amants maudits, il poserait sa tête sur son épaule, elle prendrait sa main et tout serait bien. Calme.
Il aurait tant voulu que ce rêve éveillé dure pour toujours. Jamais il n’avait aimé quelqu’un autant qu’il avait aimé Hésione. Et, l’espérait-il, jamais personne ne l’avait autant aimé que Hésione. A elle seule, elle avait presque su combler le manque d’amour qui l’habitait. A elle seule, elle avait su lui faire oublier l’absence d’une mère et d’une sœur, les fatales erreurs d’un père, l’éloignement d’un frère. Si l’ombre n’avait pas été si puissante, il était sûr qu’elle aurait pu le sauver.
Réfus eut un faible sourire en se remémorant ses derniers moments avec Hésione, quelques instants plus tôt. Il avait fait de son mieux pour renvoyer une impression de confiance et de certitude, pour ne pas l’inquiéter. Alors qu’elle s’apprêtait à s’éloigner, il avait détaillé un long moment son visage, s’était promis de l’imprimer dans sa mémoire le plus fidèlement possible. Sa peau pâle, ses sourcils arqués, sa bouche fine, ses pommettes hautes, le grain de beauté sous son œil gauche, ses épais cheveux noirs. Il savait que si tout espoir était perdu, il lui resterait toujours le doux souvenir de ce visage. Puis à regret, il avait détourné le regard.
“Embrasse moi”, avait-il ensuite murmuré.
Hésione s’était approchée, avait posé ses lèvres sur son front un long moment.
“Bonne chance,” avait-elle dit avant de partir.
Réfus posa sa main sur la poignée de la porte. Maintenant.
Réfus contempla le corps de sa sœur, étendu sur la vaste table du tombeau Orphane. Son visage avait été lourdement maquillé pour lui redonner des couleurs, elle était vêtue d’une robe orange brodée de vert, les couleurs de la maison. Son cou, ses bras, sa tête disparaissaient sous le poids des bijoux, dont l’éclat vacillait à la lueur des bougies. Pourtant, malgré tous ces apparats, jamais elle n’avait semblé aussi jeune. Son visage conservait la douceur de l’enfance, son corps la fragilité de la jeunesse.
Réfus posa ses lèvres sur sa joue, glacée comme le marbre sur lequel elle reposait. Il peinait à comprendre ce qu’il éprouvait. Ce n’était pas de la tristesse. Il n’avait jamais été proche de sa sœur. De quatre ans son aînée, elle avait été élevée au temple parmi les prêtresses de Syvyne. Son compagnon de jeu avait toujours été Pélias. Elle n’avait été pour lui qu’une étrangère portant son sang.
Elle était tombée malade deux mois auparavant, quelques jours seulement après ses fiançailles. Pysctas avait demandé à Réfus de quitter le palais quelque temps, pour venir à son chevet. Il avait refusé, sans vraiment savoir pourquoi. Peut-être avait-il été jaloux de l’attention dont elle faisait l’objet, entourée de soins et de regards, tandis que lui avait été abandonné depuis bien longtemps. Il n’était pas venu. Il ne pensait pas qu’elle mourrait. Quand il l’avait appris, il s’en était voulu, mais s’était bien gardé de le faire savoir à son père, affichant un détachement feint.
Aujourd’hui pourtant, alors que le corps de sa défunte sœur allait être enseveli à jamais, il avait ressenti le besoin de la voir une dernière fois. Ou peut-être une première fois, depuis tant d’années. En observant son visage, il tenta d’imaginer ce qu’elle avait été, son caractère, se demanda s’ils se seraient entendus, s’ils auraient pu être complices, tous les deux. Il était trop tard pour le savoir, et Réfus le regrettait. Tout lui échappait.
La porte poussa un faible gémissement quand Réfus l’ouvrit. Lentement. Il baissa d’abord les yeux vers le sol, composé d’une mosaïque austère, puis, le corps parcouru d’un léger tremblement, il osa enfin regarder devant lui. Menestas se tenait là, de dos. Il levait des haltères de pierre, alternant les bras, et à chaque mouvement s’échappait de sa poitrine une expiration rauque. Pris par l’effort, il n’avait pas entendu Réfus entrer. Ce dernier appuya doucement sur sa poitrine, sentit la lame du couteau attaché derrière Pil. Il n’avait qu’une chose à faire.
Il pourrait se jeter sur lui maintenant, le poignarder dans le dos. Il aurait sans doute besoin de le frapper à plusieurs reprises, jusqu’à ce qu’il s’écroule. Il tremblerait sans doute lorsqu’il sentirait son corps se vider de son sang. Peut-être supplierait-il, en vain, peut-être montrerait-il pour la première fois de la peur. Peur de mourir, de disparaître, de s’effacer, de voir tout ce qu’il avait construit réduit en cendres. Ou au contraire, il affronterait peut-être sa fin avec dignité et courage, qualités qu’il s’efforçait de montrer en permanence. Peu importait la façon dont se déroulerait son agonie, ce qui comptait est qu’il rendrait son dernier souffle.
Pourtant, quelque chose le retint. Le besoin de parler. Le besoin d’explications. Car il y en avait forcément. Pysctas affirmait toujours que tout arrivait pour une raison, que le hasard n’était qu’une excuse du faible.
Réfus avança d’un pas, alors que tout son corps lui conjurait de fuir. Il devait avoir une respiration saccadée et bruyante, car l’Archonte le remarqua enfin. Ses poids toujours en main, il se retourna lentement. Ses yeux lorsqu’ils perçurent Réfus ne laissèrent rien paraître. Toujours avec la même lenteur calculée, il alla reposer ses haltères sur la table contre le mur, saisit un drap blanc, et s’épongea le front. Puis il revint faire face à Réfus.
- Je t’en prie Réfus, assieds-toi.
Sur ces mots, il désigna deux sièges de la main.
- As-tu soif ?
Sans attendre sa réponse, Menestas se dirigea vers la table, saisit une carafe de vin, en versa dans une coupe qu’il tendit à Réfus. Ce dernier s’était assis, bien incapable de sortir de son mutisme. Il n’osait même pas lever les yeux vers l’Archonte pour le regarder. Il ne pouvait que se perdre dans son ombre qui se projetait devant lui. La gorge nouée, Réfus se força cependant à avaler une gorgée du liquide, mais celui-ci lui sembla rance et emplit sa gorge d’un désagréable goût.
- Je ne te demanderai pas comment tu as réussi à entrer ici, poursuivit Menestas. Je suis heureux que tu sois venu. Cela fait longtemps, et j’aurais plaisir à échanger avec toi.
Heureux ? Plaisir ? Réfus était si choqué qu’il sentit un rire amer lui monter aux lèvres. Il s’efforça pourtant de garder une expression neutre.
- Oublie le petit incident à l’Assemblée, c’est tout pardonné. Dis moi, que deviens-tu ? Tu as dû vivre beaucoup d'aventures en dix ans.
Réfus fixa plus intensément le vin dans sa coupe, la fit tourner doucement entre ses doigts et observa le mouvement du liquide grenat.
- Le récit de mes dernières années au palais te paraîtrait sans doute bien fade comparé au tien. Rien n’a vraiment changé ici.
Réfus était médusé. Il avait imaginé la manière dont Menestas réagirait à sa venue sous divers angles, mais jamais il ne lui serait venu à l’esprit qu’il puisse agir ainsi, avec légèreté, le priant de converser avec lui comme s’ils étaient deux vieux amis. Il s’était dit que l’Archonte refuserait sans doute de lui faire face, appellerait les gardes pour le jeter dehors. Ou qu’il ferait preuve d’agressivité, le menacerait pour qu’il garde le silence. Il s’était même figuré un scénario absurde dans lequel Menestas se serait excusé, l’aurait prié de le pardonner. Il s’était préparé à réagir à chacune de ces situations. A toutes, sauf celle-ci.
La surprise fit place à la colère. Une rage immense envahit son cœur. Il se moque de moi. Même après tant d’années, Menestas le traitait toujours comme un gamin stupide. Réfus se leva brusquement, faisant basculer sa chaise en arrière. Le regard toujours fiché sur le sol, les poings serrés, il ouvrit la bouche. Il la referma, déglutit, puis enfin, il trouva le courage qui lui avait toujours manqué. Il parla.
- Je suis venu pour…
Réfus déglutit à nouveau, serra les poings plus fort pour s’empêcher de trembler.
- Je dois savoir pourquoi. Dis moi pourquoi.
N’osant pas relever la tête, Réfus ne pouvait voir le visage de l’Archonte. Il entendit ses pas, lents, mesurés. Puis il s’arrêta devant Réfus, posa sa main sur son épaule. Ce dernier sursauta, et ferma instinctivement les yeux. Tout son corps se raidit, et il redevint un enfant. Cette fois-ci pourtant, le théâtre de l’horreur n’était pas sa chambre.
Six ans, et Réfus vient de fêter son anniversaire.
Ce sont ses premières semaines au palais. Il a quitté Pélias pour venir y habiter, il voit désormais son père de loin, à la volée, silhouette pressée dans les couloirs. C’est un homme déjà vieux, plus occupé par les affaires de la cité que par ses enfants. Il n’a jamais accordé à Réfus aucune attention. Si la séparation avec Pélias a été douloureuse, l’enfant est pourtant heureux de sa nouvelle vie. On prend grand soin de lui ici, il a une nourrice, un précepteur, un maître d’armes. Tout est mis en place pour faire de lui un jeune homme accompli, en vue de le voir un jour prendre la prestigieuse place d’écuyer de l’Archonte.
Menestas. Ce dernier est devenu son mentor. Il prend tous les soirs le temps de venir lui rendre visite, échange avec lui, lui offre des petits présents, lui donne de précieux conseils, plaisante même parfois. Il a toujours été un modèle pour Réfus, un héros.
Ce jour-là, il a eu droit à une attention toute particulière. L’après-midi, il s’est rendu au temple de Damra avec sa nourrice. Ils ont prié tous deux en silence, et ont fait une offrande. C’est la tradition de prier la grande déesse de la sagesse lorsque les enfants grandissent.
Le soir, un vrai festin l’attendait. A table, tout le monde souriait. Même son père avait une vague expression de satisfaction. Réfus a mangé quatre gâteaux au miel et à la cannelle, ses préférés. Chez lui, jamais il n’avait le droit à autant de sucreries. Le ventre rempli, le sourire aux lèvres, il s’est ensuite rendu dans sa chambre, s’est couché dans son lit. Sa nourrice l’a bercé un long moment, tout en chantonnant, et il s’est senti si bien, si bien qu’il s’est endormi en quelques minutes.
Six ans, et Réfus rêve d’une version améliorée de lui-même, un grand guerrier aux muscles saillants et à l’allure fière, qui galope sur les champs de bataille en hurlant comme un loup.
Un bruit le réveille. Il lui faut quelques instants avant de s’habituer à l’obscurité. Il se redresse doucement, distingue l’ombre d’un homme dans l’embrasure de la porte. La silhouette se rapproche doucement, puis s’assied sur le bord du lit. La raie de lumière qui provient de l’extérieur illumine son visage, et Réfus reconnaît alors Menestas. L’enfant ouvre la bouche, mais l’homme pose doucement un doigt sur ses lèvres.
- Ne dis rien.
Sa voix est étrangement plus aiguë qu’à l'habitude, un peu sifflante.
Réfus obéit, mais le doigt de Menestas reste sur sa bouche. Il effleure doucement celle-ci avec le bout de son pouce, puis entrouvre les lèvres de Réfus. Lentement, il fait glisser son doigt à l’intérieur de sa bouche. D’abord seulement l’extrémité, puis son entièreté. Réfus fronce les sourcils, ne comprend pas ce geste étrange mais reste immobile, ne dit rien. Puis Menestas fait glisser un second doigt dans sa bouche, et Réfus a alors l’impression de suffoquer. Sa gorge est obstruée, il ne peut plus respirer correctement. Il émet un gémissement étouffé, jette un regard paniqué à l’Archonte mais les yeux de ce dernier sont ailleurs. Heureusement, il finit par retirer ses doigts et Réfus en profite pour prendre une bouffée d’air frais, soulagé. Cependant, la main de Menestas reste sur lui. Elle caresse doucement sa joue, puis glisse le long de son cou, de son torse, poursuit sa lente exploration.
Réfus ne sait pas s’il est normal que son mentor le touche de la sorte. Seule sa nourrice fait de même, quand elle le fait prendre son bain et qu’elle savonne son corps. Il fronce les sourcils, n’ose rien dire. Il ne comprend pas. La main de Menestas reste là quelques instants, puis se retire enfin.
Rassuré que ce moment étrange prenne fin, Réfus ne remarque pas que Menestas s’est allongé à côté de lui. Il fixe le plafond, lisse du plat de la main la couverture qui recouvre le corps de Réfus.
- Donne-moi ta main, Réfus.
L’enfant s’exécute, place sa petite main dans celle, plus grande, de Menestas. Celui-ci guide la main de Réfus, la pose sur son corps. Il serre le poignet de Réfus plus fort, et fait mouvoir sa main de haut en bas, lentement. A travers le tissu, Réfus sent quelque chose d’étrange, d’effrayant, mais il garde le silence. A côté de lui, Menestas a maintenant une respiration forte, bruyante. Il continue de guider les gestes de Réfus.
- Je ne comprends pas, murmure l’enfant, apeuré.
- Chut… susurre Menestas. Repose toi. Tu as besoin de repos.
Mais Réfus serait bien incapable en ce moment de trouver le sommeil. Menestas pousse un étrange grognement, presque animal, puis soulève la couverture lentement. D’une seule main, il retourne Réfus de façon à ce que celui-ci soit allongé sur le ventre. Puis il pose une main sur sa tête, enfonce son visage dans l’oreiller.
- Chut… murmure encore Menestas. Ferme les yeux.
Six ans, et Réfus n’est plus un enfant.
- Réfus…
Menestas s'éloigna un instant, et Réfus put respirer à nouveau. Il leva les yeux. L’Archonte s'était adossé au mur. Son visage ne laissait transparaître aucune colère, aucun embarras, aucune tristesse. Seulement une profonde incompréhension.
- De quoi parles-tu ?
Ses sourcils étaient froncés, ses yeux plissés. Impossible. Impossible ! Comment peut-il prétendre ne pas savoir ? Complètement déboussolé, Réfus resta bouche bée, en oublia sa terreur et continua de fixer l'homme qui se tenait en face de lui. Ce dernier s'approcha à nouveau, ne remarqua pas -ou feignit de ne pas remarquer- les tremblements qui agitaient le corps de Réfus et s'accroupit en face de son ancien pupille.
- Réfus… murmura-t-il encore.
Réfus n'aimait pas la façon dont il prononçait son nom. Dans la bouche de Menestas, il n'aimait pas son nom. Dans ses yeux, il n'aimait pas son reflet. Dans ses gestes, il n'aimait pas sa peau.
- Je sais tout. Et mon cœur se serre de douleur pour toi. Je sais ce qu'il se passait, chez toi, avant que tu n'arrives au palais. Je sais ce dont Pysctas pouvait être capable, je sais que Pélias n'était pas bon envers toi. Comme tu as souffert…
Réfus écarquilla les yeux. Menestas posa une main qui se voulait réconfortante sur l'épaule du jeune homme.
- J'ai voulu te tirer de cette situation en te faisant venir ici. Malheureusement, les cauchemars t'ont suivi jusqu'ici. Tu en faisais tant… Chaque nuit, les atrocités de ton passé venaient te hanter, et elles étaient si terribles qu'elles t’embrouillèrent l'esprit. Certaines blessures… laissent une plaie sur l'âme, qui ne peut cicatriser.
Une larme coula sur la joue de Réfus. Menestas l'essuya du bout du doigt, tendrement. Non. Non. Non. Ne l’écoute pas. Réfus n'en croyait pas ses oreilles. Comme à l’Assemblée, Menestas mentait. Même dans un moment pareil, il était incapable d'être honnête. Et encore une fois, il tentait de le manipuler. Un bref instant, Réfus avait même été saisi par le doute. Celui-ci s'était aussitôt dissipé. Non. Il savait que ce que Menestas lui avait fait subir n'était pas le fruit de son imagination. Si son corps n’en portait pas les marques, son esprit savait. Non, il n'avait pas rêvé. Non, Pélias n'avait rien à voir dans tout cela. Non, Pysctas n'avait pas été un bon père, mais il n'était pas la cause de tout son malheur. Non, il n'était pas fou.
Presque chaque soir, Menestas revient. Et alors, il n’est plus question de conversations légères, de plaisanteries. Non, le rituel est tout autre à présent. Il entre. Il ferme la porte, délicatement. Il s’assoit sur le lit. Il soulève les couvertures. Il retourne Réfus sur le ventre. Il ôte sa tunique. Il pose la main sur la tête de Réfus. Il l’enfonce contre l’oreiller. Puis il répète ces gestes dont Réfus ne comprend pas le sens, seulement la douleur. Une douleur brûlante, implacable.
Le plus souvent, Réfus hurle, mais l’oreiller étouffe ses cris, absorbe ses larmes. Quand Menestas repart enfin, il semble que des heures se sont écoulées. Il laisse Réfus en larmes, nu, terrorisé. L’enfant reste allongé sur son lit. Une fois, il a essayé de se relever, mais ses jambes ne l’ont pas portées. Chaque matin, son corps lui rappelle l’épreuve de la veille. Les premières fois, Réfus ne comprend pas.
Au début, il croit que ce n’est qu’un passage, que cela finira bientôt. Puis le temps s’étire, les semaines passent, et enfin, Réfus comprend. La douleur est là pour rester. L’ombre de Menestas le couvre entièrement. Il ne peut s’enfuir. Alors il ne hurle plus, il ne pleure plus sur l’oreiller. Il reste figé comme une statue de marbre, ferme les yeux. Et s’envole ailleurs, dans un refuge que même l’ombre ne peut atteindre.
Menestas poussa l'audace jusqu'à saisir Réfus dans ses bras, brusquement. Il l'entoura de ses grands bras musclés, le redressa et le serra fort contre lui. Non.
-Non !! hurla Réfus.
Tout se passa en un éclair. Réfus glissa sa main le long de sa poitrine, saisit Pil, et avec lui, le couteau. Il le brandit au-dessus de leurs têtes. Pil tomba sur le sol et le soleil qui étirait ses rayons à travers la petite lucarne fit rejaillir la lame de l’arme. Elle sembla un instant faite du feu blanc de Svena. Réfus voulut frapper Menestas dans le dos, abattit le couteau avec toute la force qu'il put réunir.
Réfus monta sur le pont du bateau qui l'emmènerait loin. Aussi loin qu'il le pourrait. Pourtant, le fardeau qui pesait sur son cœur ne semblait pas s'alléger. En voyant la ville, les passants, toute cette vie qui grouillait dehors, il se rendit compte de l'isolement dans lequel il avait vécu. Pire, il se rendit compte qu'il n'avait pas vécu, pendant ces années. Il avait survécu, peut-être. En voyant les sourires sur les lèvres, les parents tenant la main de leurs enfants, les gamins de rues courir en riant, il mesura enfin l'ampleur de tout ce qu'il avait perdu.
Il regretta d’avoir tant attendu. Au fond, il n’était pas esclave, ni prisonnier. Il aurait pu partir il y a des années de cela. Il lui avait fallu perdre sa sœur, puis apprendre le départ de Pélias pour enfin se décider à quitter le palais. Ces deux pertes suggestives avaient été son déclic. D’une certaine façon, elles avaient été positives.
Alors que le bateau levait l'ancre, que ses voiles se gonflaient, que le vent le poussait au large, Réfus regarda Clytène, cette cité maudite rétrécir de plus en plus, jusqu'à ne plus être qu'un petit point noir dans l'horizon. Quand elle eut complètement disparu, Réfus se retourna, regarda la mer, cette immensité azur qui se projetait devant ses yeux. Il ne savait pas ce qui l'attendait, au-delà.
Durant les nombreux jours de la traversée, le palais, Menestas, les cauchemars ne quittèrent pas l'esprit de Réfus. Le soulagement d'avoir fui fit place à une culpabilité étrange. Soudainement, Réfus se mit à imaginer que son départ condamnait peut-être un autre à subir son châtiment à sa place. Et si Menestas faisait d'un autre sa victime, le détruisait comme il l’avait détruit ? Réfus avait tant été aveuglé par sa douleur qu'il n'avait jamais imaginé que d'autres aient pu subir les mêmes supplices. Se pouvait-il qu'il n'ait pas été le seul ?
Combien d'autres visages, écrasés sous l'oreiller par cette grande main ? Combien d'autres corps juvéniles, brisés par la douleur du viol ? Combien d'autres vies, marquées par la honte et la peur ? Combien d'autres ?
Menestas réagit avec une vitesse sidérante. Il se décala d’un pas vers la droite, leva la main et attrapa le poignet de Réfus au vol. Dans le même mouvement, il tordit son bras et le ramena dans son dos, l’y maintenant fermement. La pression que Menestas exerçait sur son poignet était si forte que Réfus poussa un cri de douleur et laissa tomber le couteau, qui tomba dans un bruit sourd. Menestas plaça son autre avant-bras contre la poitrine de Réfus et le fit reculer jusqu’à le presser contre le mur. Son avant bras remonta de quelques centimètres, de façon à écraser le cou de Réfus. Ce dernier sentit sa gorge se serrer, l’air se faire de plus en plus rare. Il voulut parler, supplier, mais les seuls sons qui sortaient de sa bouche étaient des râles misérables.
Dans sa panique, il ne remarqua pas le jeune adolescent qui venait de rentrer dans la pièce et qui se tenait immobile, muet, les yeux écarquillés. Menestas ne le vit pas non plus.
- Réfus… siffla-t-il. N’as-tu rien appris ? Toutes les leçons que je t’ai données auraient-elles été vaines ?
Réfus ouvrit la bouche, dans une faible tentative d’avaler un peu d’air. Alors que la douleur dans son crâne se faisait insoutenable, alors qu’il se sentait perdre connaissance, Réfus ne pensait plus à rien. Un seul mot tournait en boucle dans sa tête. Non.
Non.
Non.
Non !
Sa vision se fit trouble, les larmes dévalèrent sur ses joues, brûlantes. Brusquement, il sentit le sol se dérober sous lui. Il chuta lourdement, s’écrasant contre la pierre. Sa bouche s’ouvrit enfin et une immense bouffée d’air s’engouffra dans ses poumons, déclenchant une quinte de toux violente qui secoua son corps de soubresauts incontrôlables. Menestas l’avait lâché.
Affolé, Réfus tenta de respirer de nouveau, mais chaque inspiration lui donnait l’impression de se noyer davantage. Sa toux empirait, lacérant sa poitrine. Puis, lentement, elle s’apaisa. Il resta étendu sur le sol, inerte, haletant.
Avec peine, il entrouvrit les yeux. Tout était flou. Une silhouette se pencha vers lui. Il cligna des paupières, puis les rouvrit brusquement en poussant un hurlement muet. Une douleur fulgurante le cloua au sol, comme si un pieu venait de transpercer son abdomen. À travers le voile qui obscurcissait sa vue, il distingua pourtant nettement Menestas qui se redressait, un couteau à la main. La lame était souillée de sang. De son sang.
Dans un sanglot paniqué, Réfus porta la main à son ventre puis la leva devant ses yeux. Elle était entièrement rouge. Il releva la tête, vit Menestas qui quittait la pièce, sans un regard en arrière. Devant la porte, à quelques pas de lui, se tenait l’adolescent, figé par la terreur. Il ne bougeait pas. Son regard oscillait entre Réfus et le couteau que Menestas avait jeté négligemment sur le sol.
Réfus laissa sa tête retomber en arrière. Il gémit longuement, terrassé par la douleur, se débattant en vain, jusqu’à ce que son corps s’immobilise. Alors, soudainement, tout sembla disparaître. La pièce, la blessure, son propre corps. Il n’y avait plus que lui, flottant hors du monde sensible.
Il se souvint des paroles de son maître d’armes, qui lui parlait autrefois des combats et de la mort sur les champs de bataille : “Avant de mourir, chaque homme voit sa vie se rejouer devant ses yeux, comme un spectacle de théâtre”, lui avait-il dit.
De sa vie, Réfus ne vit rien. Devant ses yeux ne se joua aucune scène, aucun souvenir. Il ne vit que des visages troubles flotter au loin. Il reconnut sa nourrice, sa sœur, Hésione, Pélias. À la vue de ce dernier, un sourire se dessina sur ses lèvres. Pélias, pensa-t-il. Comme je suis content que tu n’aies pas été choisi.
Une brûlure aiguë le ramena brutalement à la réalité, le tirant de ce doux état extatique. Tout réapparut, et la douleur l’assaillit à nouveau. Réfus roula sur le côté, se recroquevilla en position foetale, les mains pressées contre son abdomen d’où le sang continuait de s’écouler. Alors il comprit. Il avait échoué. Il n’avait pas obtenu sa vengeance contre Menestas, ne l’aurait jamais. Tout avait été en vain. Il mourrait sans avoir accompli la seule chose qui l’avait maintenu en vie toutes ces années.
Son esprit résista une dernière fois, incapable d’accepter une telle injustice.
Non. Non !
Réfus mourut lentement, vidé de son sang, empli de haine.
Alors que Réfus poussait son dernier râle, le jeune homme qui avait été témoin de la scène s’approcha prudemment, et s’accroupit près de lui. Avec ses traits juvéniles, son corps frêle recouvert d’un simple pagne de coureur et ses cheveux crépus, il aurait pu passer pour le frère de Réfus. Il tâtonna vers le couteau, tremblant, en saisit le manche. Il posa un long regard sur le corps inerte de Réfus, puis se releva lentement.
Une larme roula sur sa joue, et il quitta la pièce.
Alors que les mains agrippées le maintenaient prisonnier et que tout espoir de fuite s’était dissous, Pil ressentit soudain quelque chose. Une impulsion ténue, presque imperceptible, naquit entre ses omoplates. Elle enfla, devint une pression puissante, comme si quelque chose battait dans son dos, cherchait à s’extirper de sa cage de chair. Sa peau se tendit, tiraillée à l’extrême, repoussant peu à peu les mains qui l’enserraient.
Puis tout céda. La peau se déchira brusquement, et, d’un même mouvement, les mains se retirèrent. Pil ouvrit les yeux, tourna la tête. Doucement, un sourire lui monta aux lèvres. Son vœu avait été exaucé. De son dos jaillissaient deux ailes immenses, grandioses. Elles se déployèrent, battirent l’air avec force, et Pil se sentit quitter le sol. A mesure qu’il s'élevait, les mains rétrécirent, encore et encore, jusqu’à se dissoudre dans le néant. Il monta toujours plus haut, jusqu’à atteindre le ciel, les nuages. Au loin, le monde matériel s’évaporait, perdait toute consistance et plus rien n’avait d’importance.
Une seule certitude persistait.
Il était libre.