“Les Jeux, célébrés une fois par décennie, sont à la fois une promesse de divertissement pour les foules et de gloire pour les athlètes. Leur origine remonte à l’an 6, lorsque les Premiers Hommes, à peine établis sur l’Archipel, instaurèrent cette tradition à Brynène. Ce qui n’était au départ qu’un affrontement anodin entre Vetanae et Promée gagna en importance au fil des décennies, jusqu’à devenir la somptueuse cérémonie que tous connaissent aujourd’hui.
A chaque édition s’ajoutèrent de nouvelles épreuves, mais la plus attendue est celle dans laquelle Menestas s’illustra : la course. Il y remporta ses premiers lauriers seulement âgé de seize ans, lui assurant une adoration normalement réservée aux dieux. Il devint pour tous un véritable héros.
Tous les dix ans, les athlètes de l’Archipel se divisent en équipes, chacun rêvant de remporter les lauriers au nom de sa cité. Les derniers jeux eurent lieu en l’an 106 à Asène. En 116, alors que la guerre faisait rage, ils furent annulés. Aussi n’est-il guère exagéré d’affirmer que les Jeux de l’an 126, qui se dérouleront à Clytène, constituent l’évènement le plus attendu de notre temps.”
Chroniques de l’Archipel, La Voix Errante
An 125 après les Premiers Pas, Mois de Suspiro
Il régnait dans la demeure Agapia une atmosphère de solitude et d’ennui permanent. Filias ne sortait jamais de son état mutique et Dorias semblait perdre sa loquacité habituelle dès qu’il se retrouvait en face de son père. Bien souvent, il ne lui accordait pas un regard, comme si le vieillard était une part du mobilier. Pourtant, le soir, lorsque l’heure du coucher arrivait, Dorias se dirigeait toujours vers Filias, posait sa main sur son bras noueux, et embrassait froidement sa joue pâle. Il effectuait cet acte machinalement, les yeux fermés. Parfois, Hésione croyait distinguer une lueur de tristesse dans ses yeux lorsqu’il s’éloignait. C’était là le seul geste d’affection dont Hésione avait jamais été témoin.
Si l’on racontait que la villa avait autrefois vibré sous les fêtes, les banquets et la musique, elle n’était plus qu’un mausolée. Le déclin de la famille avait fortement affecté leurs finances et le personnel avait été réduit au strict minimum : une vieille cuisinière qui avait la fâcheuse tendance de brûler les plats qu’elle préparait, et un jeune esclave, Pylenor, qui s’occupait du reste des tâches, à savoir prendre soin du chien de garde, nettoyer les grandes pièces vides, et aider Filias au quotidien.
Hésione avait vite remarqué que cette tâche était pour lui une véritable corvée. Elle voyait dans ses yeux quand il les posait sur le vieil homme la même répulsion que pour une charogne. Pylenor se contentait de déplacer Filias de sa chambre au salon le matin, et du salon à sa chambre le soir. Il ne lui adressait jamais un mot, et il s’écoulait parfois plusieurs heures avant qu’il ne lave le vieillard, qui était forcé de patienter dans sa tunique souillée.
Après son mariage, elle s’affaira donc à prendre soin de son beau-père du mieux qu’elle le pouvait. Tôt le matin, avant de se rendre au palais, elle l’aidait à faire sa toilette, tout en lui parlant de banalités, d’histoires vides de sens. Parfois elle se contentait de décrire ce qu’elle faisait au moment même. Tout plutôt que de laisser le silence envahir la pièce, ce silence terrible qui faisait s'évanouir toute joie. Elle le nourrissait ensuite à la cuillère, à la manière d’une mère et de son petit. Tard le soir en rentrant, elle lui faisait prendre un bain, s’appliquait à doucement nettoyer son corps infirme avec un linge, le changeait, l’aidait à manger à table le soir. Chaque jour, elle répétait ces mêmes gestes avec un embarras certain, pourtant accompagné de la fierté de rendre à cet homme un peu de sa dignité d’antan. Il était difficile, en voyant cet être à moitié mort, d’imaginer le marin puissant et audacieux qu’il avait autrefois été.
Si Dorias voyait les efforts de sa femme, il s’abstenait de tout commentaire. Seulement parfois, il lui reprochait de ne pas lui accorder assez de temps, de ne pas le traiter comme un homme. “Est-ce moi que tu as épousé, ou Filias ?” grinça-t-il un soir. Irritée par cette question stupide, Hésione voulut quitter la chambre, mais il la retint. Il s’excusa, l’embrassa. Elle résista un peu, il l’embrassa encore, l’attira vers le lit. Finalement, elle s’abandonna à ses bras. Elle avait honte de l’admettre, mais ses défenses tombaient dès qu’il l’étreignait ainsi.
Malgré la désillusion qui avait suivi leur mariage, elle ne pouvait s’empêcher de lui trouver encore le charme de leur première rencontre. Souvent, Aséis la taquinait à ce sujet, lui rappelant la chance qu’elle avait d’avoir épousé un si bel homme, si prévenant. En effet, si Dorias ignorait complètement son propre père, il était plein d’attention à l’égard d’Hésione. Il lui offrait chaque jour des vêtements, des fleurs, des bijoux, des huiles, des cosmétiques. Elle s’interrogeait bien sûr sur la provenance de l’argent qui lui permettait de tels achats, mais l’idée de s’en plaindre ne lui traversait jamais l’esprit. Durant la plupart de son existence, elle n’avait rien possédé. Un esclave n’avait aucun bien : même ses vêtements appartenaient à son maître. Hésione avait plaisir à porter chaque jour une nouvelle robe, à orner son cou de colliers et ses bras de bracelets, à enduire son corps d’huiles parfumées.
Ce soir-là, comme à son habitude, Hésione rejoignit Réfus sur la place du palais. Depuis leurs retrouvailles une semaine plus tôt, pas un jour ne s’était écoulé sans qu’ils ne passent plusieurs heures ensemble, déambulant dans les rues de Clytène. Ne pouvant révéler la vérité à Dorias, elle se voyait obligée de lui mentir, prétextant devoir rester tard pour s’occuper de Vétias et Laïs. Elle ne pouvait révéler l’existence de Réfus à Dorias. Il aurait été trop délicat d’expliquer la nature de leurs relations, et Réfus était dans une situation instable. Il avait expliqué à Hésione le scandale à l’Assemblée, Amenis, Chrysus.
- Il faut que je plaide ma cause auprès de Menestas. Je dois lui parler. Demain, Hésione. Est-ce possible ?
Hésione attendit quelques instants avant de lui donner une réponse. Alors qu’ils se dirigeaient vers le bois que Dorias lui avait fait découvrir, le soleil se couchait déjà. Hésione ralentit le rythme de ses pas, eut plaisir à sentir la terre du sentier sous ses semelles. Finalement, elle se tourna vers Réfus :
- Oui. Mais es-tu sûr que tu n’auras pas de problèmes ?
D’après ce qu’il lui avait raconté, Réfus était pratiquement un hors-la-loi. Il était entré dans l’Assemblée sans réelle invitation, avait défié l’autorité de l’Archonte devant tous. Hésione craignait que ce dernier soit réellement enclin à la conversation. Réfus saisit la main d’Hésione, sourit.
- J’ai vécu auprès de Menestas plusieurs années, j’étais comme un fils pour lui et il était…comme un père. Ne t’inquiètes pas. Rien de mal ne peut advenir. Au contraire.
Hésione haussa les épaules, ne répliqua pas. Ils marchèrent pendant quelque temps, entourés par les hauts arbres qui projetaient leurs ombres massives sur le sol, dans un silence seulement troublé par les cris d’oiseaux et le bruissement des feuilles frôlées par le vent. Enfin, ils parvinrent à la cascade des amants maudits. L’ayant déjà vue une première fois, Hésione fut pourtant à nouveau frappée par sa beauté. La lumière du crépuscule lui donnait une apparence nouvelle. Elle ferma les yeux quelques instants, se concentrant sur le bruit de l’eau. Réfus s’assit sans un mot sur l’une des pierres qui bordait le bassin, et Hésione le rejoignit.
Il s’écoula un long moment durant lequel ils ne firent qu’admirer le charme de cette nature qui s’offrait à eux. Réfus retira ses sandales, trempa ses pieds, invita Hésione à faire de même. L’eau était glacée, vivifiante, lui arracha un petit cri de surprise qui fit sourire Réfus. Puis, peu à peu, elle s’habitua à la température, ferma les yeux, se délectant de la perfection de ce moment. Dans ces moments passés avec Réfus, elle se sentait comme bénie par les dieux. Pourtant, le bonheur laissait souvent place à la peur de l’éphémère. Il avait déjà fui une fois sans prévenir, avait disparu pendant dix ans. Si sa présence la comblait, elle ne pouvait s’empêcher de se préparer à un nouveau départ. Ce qu’ils vivaient lui manquait déjà. Comme s’il ressentait exactement la même chose, le sourire de Réfus s’était fait mélancolique.
- Hésione ?
- Oui ?
Réfus sembla hésiter un instant, puis posa sa main sur celle d’Hésione :
- Est-ce que tu pourrais tresser mes cheveux ?
Elle sourit.
- Tu le faisais, quand j’étais au palais.
Hésione retira ses pieds de l’eau, se redressa et s’agenouilla derrière le jeune homme. Ses cheveux, noirs et crépus, étaient grossièrement attachés dans son dos. Elle saisit une mèche sur le haut de son crâne, la sépara en trois mèches égales, et commença à les tresser d’un geste habile. Malgré la force avec laquelle elle tirait ses cheveux, Réfus n’émit pas la moindre plainte. Au contraire, il sembla à Hésione que tout son corps se détendait. Il soupira :
- Ça m'avait manqué.
Hésione continua son œuvre, laissant son regard se promener aux alentours. A présent, l’obscurité avait tout envahi, et seule la faible lueur de la nuit projetait sa lumière à la surface de l’eau.
- Réfus, s’entendit-elle demander. Connais-tu la légende des amants maudits ?
***
Le sifflet retentit, strident, et les athlètes s’élancèrent sur la piste. Tout en marchant à travers le stade, Hésione jeta un regard dans leur direction. Ils étaient une dizaine à courir, tandis que la deuxième dizaine attendait son tour en s'échauffant sur l’herbe verte, conversant avec légèreté. Le dur soleil du début d’après-midi inondait la piste de lumière, et une légère brise soulevait des volutes de poussière. L’air était lourd, saturé de l’odeur de la terre battue, de l’herbe piétinée et de la sueur. Tous les coureurs maintenaient une allure semblable, leurs sandales claquant sur le sol poudreux, à l’exception d’un.
Pieds nus, l’athlète qui avait pris la tête progressait en grandes enjambées, comme si le vent lui-même le portait. Elle l’observa encore un peu, fronça les sourcils. Ces longues jambes, ce corps maigre, ces cheveux longs… Cela ne faisait aucun doute : c’était le jeune adolescent qu’elle avait rencontré au palais, il y a un mois de cela.
Hésione se souvenait de sa blessure, et de la terreur dans ses yeux. Elle l’avait pris pour un esclave, mais c’était en fait un athlète de Clytène. Elle se mordit les lèvres. Mille questions agitaient son esprit. Jamais elle n’avait vu une peur aussi profonde chez un être humain. Quelle pouvait être l’origine d’un tel mal-être ? Hésione continua de le dévisager, comme si elle espérait le lire à livre ouvert. Pourtant, rien dans son attitude ne laissait transparaître la moindre émotion. Les yeux fixés droit devant lui, le visage tendu par l’effort, il courait. Elle aurait voulu aller le voir, lui parler, mais c’était à présent impossible : Vétias l’attendait déjà un peu plus loin.
Hésione rejoignit l’adolescent, qui était assis à même le sol, dans le sable qui recouvrait son terrain d’entraînement.
- Comment était l’entraînement ?
Vétias tendit le bras, et Hésione lui donna la carafe d’eau fraîche qu’elle avait apportée. Il en but une grande rasade, s’essuya la bouche puis leva le regard vers Hésione.
- Ça a été. Il fait chaud.
Le garçon avait combattu torse nu, seulement vêtu d’un pagne, pourtant la sueur couvrait tout son corps et ses joues étaient rouges. Hésione l’observa un instant. Déjà, ses muscles se dessinaient, s’allongeaient. Elle pouvait voir dans ce jeune adolescent l’homme puissant qu’il deviendrait, comme son père. Hésione aurait voulu suspendre le temps pour que Vétias demeure à jamais le petit garçon qu’elle avait connu. Elle se souvenait de son sourire, de ses yeux rieurs. À présent, elle avait l’impression que son innocence se dissipait, emportée avec les traits de l’enfance qui s’effaçaient peu à peu.
Hésione lui tendit une main et l’aida à se relever. Puis ils marchèrent tous deux à travers le stade, les yeux plissés à cause du soleil. Heureusement, les mois les plus chauds étaient derrière eux. Dans quelques jours, Syvyne apporterait avec elle un temps plus clément, avec ses vents et pluies.
- Où est Laïs ?
- Elle finit sa leçon d’histoire avec Keleon, répondit Hésione, tout en guettant la réaction de Vétias à l’écoute de ce nom.
Son visage resta neutre.
- Je voudrais aller sur la plage. J’ai envie de me baigner.
- C’est une bonne idée. Accorde moi juste le temps de demander à…
- J’irai demander à Aséis. Tu peux aller chercher Laïs.
Hésione ne put s’empêcher de légèrement froncer les sourcils. Elle oubliait toujours qu’Aséis n’était pas la mère du jeune homme. Pourtant, il n’était pas difficile de le remarquer. Les deux entretenaient des rapports cordiaux, mais Aséis ne témoignait à Vétias aucune affection maternelle. Si elle avait su étouffer sa jalousie, si elle avait chéri cet enfant comme le sien au lieu de l’éloigner d’elle, tout aurait sans doute été différent. Hésione refusait de croire que Vétias était cruel et froid par nature. Il était simplement meurtri, semblable à un chien abandonné par son maître, qui finit par montrer les crocs.
Elle acquiesça, et partit vers la grande bibliothèque.
***
La plage la plus proche du palais était large, recouverte d’un sable blanc et chaud. Réservée à la famille de l’Archonte, elle baignait dans une eau turquoise limpide, que de lentes vagues venaient caresser paisiblement. Hésione fit un signe de la main à Laïs qui criait son nom, au loin. La petite fille était dans les bras de son grand frère, qui se baignait à hauteur de taille. Aséis, assise aux côtés d’Hésione sur le sable, sourit.
- C’est bon de sortir un peu du palais, déclara celle-ci. Ces derniers temps, il semblerait que les problèmes s’accumulent.
Aséis n’avait pas un goût prononcé pour la politique, mais elle s’acquittait malgré tout de ses devoirs en assistant à quelques réunions avec les plus proches conseillers de l’Archonte. Hésione détourna les yeux de Laïs et l’encouragea d’un regard à poursuivre.
- Les Tynacès insistent pour marier Vétias au plus vite avec Naelis. Ils craignent de perdre le soutien de Menestas à cause du fils aîné, qui prend apparemment plaisir à jouer le semeur de trouble.
Chrysus. Réfus lui en avait parlé.
- Mais Vétias est trop jeune, ajouta Aséis. Et immature.
Hésione ne répondit pas. Il était clair que la femme de l’Archonte avait besoin de se confier. Elle avait toujours trouvé en Hésione une confidente. Bien qu’Aséis entretînt des relations avec de nombreuses femmes nobles de Clytène, elle n’avait jamais appelé aucune d’elles “amie". Elle avait une fois avoué à Hésione se sentir seule. Son mari était constamment occupé par ses fonctions, et elle avait quitté tous ceux qu’elle connaissait lorsqu’elle l’avait épousé. Elle trompait sa solitude auprès de ses artistes, ses livres et sa musique.
- Et, à Asène… Les pirates ont pris la cité d’assaut.
- Comment ?!
Asène n’avait jamais été attaquée. Elle avait résisté à l’assaut des trières de Vélymène pendant la guerre des Chaînes, et vivait depuis dans la paix et la prospérité. Ses hauts remparts et sa défense sophistiquée la rendait presque imprenable. Pour l’attaquer, il fallait affronter la Garde Orpheline de Hyasis. Personne n’était assez fou pour cela.
- J’imagine que ma sœur a pu se retrancher dans son palais, mais Asène est à présent gravement menacée par ces pirates et… des esclaves, paraît-il.
Hésione conserva une expression neutre, malgré sa surprise. Imaginer des esclaves prendre les armes contre leurs maîtres éveilla en elle un étrange sentiment de fierté.
- Doros ? demanda-t-elle.
Dans l’Archipel, le mot “pirate” résonnait avec “Doros”. Ce dernier s’était bâti une renommée terrible, et il était craint par tous les navires qui s’engageaient en mer. Si quelqu’un était capable de prendre une cité, c’était bien lui.
- Je le pensais aussi, mais non. Doros a été capturé par notre flotte. Les pirates qui ont attaqué Asène sont menés par un autre. Une femme, apparemment. Elle se fait appeler Casse-Fers.
Casse-fers. Celle qui brise les chaînes. Un nom qui imposait le respect. Hésione ne la connaissait pas, mais ressentit aussitôt une profonde admiration. Elle n’était nullement attristée par la chute d’Asène, cité connue pour son commerce humain florissant, mais plutôt impressionnée. Cet évènement n’avait sûrement pas encore été ébruité. Les élections du nouvel Archonte aurait lieu dans moins d’une semaine. Il valait mieux pour Menestas que tous ignorent ce qui semblait être un cuisant échec pour Clytène.
- Il nous faudra encore emprunter à la banque de sel, pour payer de nouveaux mercenaires, rebâtir la cité. Et à Andène, cette instabilité qui règne… Hésione, parfois j’ai l’impression que notre monde s’écroule. Que tout ce que nous avons bâti est menacé.
Hésione se retint d’interroger Aséis sur ce “nous”. Elle se contenta de poser une main compatissante sur son épaule.
- Menestas a construit un monde juste et stable. Il a rendu à l’Archipel sa liberté, en mettant fin au protectorat de Vélymène. Pourtant, dès que la paix dure un peu trop, le chaos revient.
- Pardonne-moi, mais de quelle liberté parles-tu ?
- La liberté du peuple, Hésione.
Hésione sentit sa gorge se nouer et elle rétorqua d’une voix sèche :
- L’Archipel compte des milliers, si ce n’est plus, d’esclaves. La majorité du peuple est loin d’être libre.
- Je sais que ce sujet te touche, répondit Aséis, mais c’est l’ordre des choses. C’est cet équilibre qui permet la paix sur l’Archipel.
-La paix que tu décris est une illusion. Chez ceux que l’on opprime, la colère finit toujours par éclater.
C’est en voyant le visage d’Aséis qu’Hésione se rendit compte qu’elle avait dépassé la limite. Ses joues rougirent un peu, elle se mordit la lèvre. Elle qui était d’habitude mesurée et réfléchie, elle avait parlé sous le coup de l’impulsion.
- Hésione, souffla Aséis. Attention. Je t’apprécie, mais ne laisse pas la colère te dominer.
- Je te prie de m’excuser. Je n’aurais pas dû parler ainsi. Je comprends ton tourment.
Même si elle connaissait Aséis depuis de nombreuses années, même si celle-ci était bonne envers elle, même si elle l’avait affranchie, un fossé les séparait toujours. Aséis était de noble lignée Médius, avait vécu dans le luxe toute sa vie, sans jamais connaître ni la faim ni les chaînes. A présent, elle occupait l’une des positions les plus éminentes de l’Archipel: épouse de l’Archonte.
Hésione, elle, était née sur une terre étrangère. Son visage même trahissait son statut d’apatride. Elle avait été réduite en esclavage par le peuple d’Aséis. Cette dernière l’avait achetée. Elle n’était pas son amie : elle avait été sa propriété. Elle avait été sa maîtresse. Et aucun affranchissement ne pourrait jamais effacer cela.
Heureusement, Aséis ne se formalisa pas de cet écart. Elle balaya les excuses d’Hésione d’un revers de la main et poursuivit, le regard fixé sur les vagues au loin :
- Cela fait plus de quinze ans que je n’ai pas vu Hyasis. La dernière fois, c’était lors des funérailles de mon père. Je vivais à Clytène depuis longtemps déjà, et lui vivait avec notre mère et Hyasis à Asène. Il a été frappé par une maladie terrible, qui ronge la chair jusqu’à atteindre le cœur. Ma mère m’a immédiatement écrit pour m’en informer. Je me préparais à lui rendre visite, mais Hyasis m’a envoyé une lettre à son tour. Elle y affirmait que notre mère exagérait les faits, que père était bien portant. Je l’ai crue. Un mois plus tard, j’apprenais sa mort.
Hésione lui lança un regard en coin, cherchant à déchiffrer ses traits. Mais, fidèle à elle-même, l’épouse de l’Archonte conservait une expression digne, presque impassible.
- Comme je lui en ai voulu… Nous n’avions jamais été très proches. Elle s’est toujours moquée de ma sensibilité, de ma passion pour les arts. J’avais cela en commun avec mon père. Hyasis n’est pas une mécène. Elle est plus pragmatique, très intelligente je pense.
Aséis soupira.
- Après sa mort, ma mère s’est retirée du monde en rejoignant les veuves d’Hagias, a laissé Asène aux mains de ma sœur. Cette cité est son œuvre. Elle ne l’abandonnera pas si facilement. Que les dieux la protègent, conclut-elle.
Des éclats de rire tirèrent les deux femmes de leur conversation. Vétias et Laïs étaient sortis de l’eau, et la petite fille courut se jeter dans les bras de sa mère, toute trempée. Aséis rit à son tour, comme si les lourdes confidences s’étaient déjà dissipées. Hésione tendit un drap à Vétias.
- Merci, Hésione.
***
Hésione se déshabilla lentement. Elle était épuisée. Sa longue exposition au soleil, à la plage, avait laissé sur sa poitrine et ses bras de larges marques rouges, et le frottement du tissu contre sa peau brûlée la fit souffrir. Elle avait demandé à Pylenor de lui préparer un bain et ce fut avec délice qu’elle plongea dans l’eau fraîche. Elle s’immergea entièrement, resta sous l’eau quelques secondes. Elle aimait la sensation d’être entièrement enveloppée par l’eau, dans un silence total qui lui donnait l’impression d’être seule dans un monde parallèle. Lorsqu’elle sortit la tête de l’eau, Dorias était entré dans la pièce.
- Mon amour, murmura-t-il en s’agenouillant à ses côtés. Comment était ta journée ?
Hésione sourit, puis laissa sa tête reposer sur le rebord du baquet.
- Fatigante. Et toi ?
- Moi aussi. Je n’ai pas cessé de composer.
Écrire des vers avachi sur un divan et arpenter les tavernes de la ville semblait peu harassant, mais Hésione ne dit rien. Dorias posa ses lèvres sur l’épaule mouillée d’Hésione, y déposa plusieurs baisers.
- J’ai beaucoup pensé à toi, ajouta-t-il d’une voix suave.
Hésione caressa les cheveux de Dorias, puis ferma les yeux. Ce dernier continua de l’embrasser, remonta de son cou à sa joue, puis ses lèvres. Hésione tourna légèrement la tête dans la direction opposée, s’excusa :
- Pas ce soir, je suis fatiguée…
- Tu rentres trop tard, dit Dorias avant de l’embrasser à nouveau. Pourquoi rentres-tu si tard ?
- Je te l’ai dit, répondit Hésione d’une voix lasse. Aséis a besoin de moi pour s’occuper des enfants.
Dorias plongea sa main dans l’eau pour la poser sur la taille de son épouse mais celle-ci la repoussa doucement.
- Je suis fatiguée, répéta-t-elle. Désolée.
- S’il te plaît, implora Dorias en reposant sa main sur sa taille. J’ai attendu ce moment toute la journée. Et tu es tellement belle.
Agacée par son insistance, Hésione repoussa à nouveau sa main, sans douceur cette fois. Dorias recula un peu, fronça les sourcils. Il tenta de capter le regard d’Hésione, mais cette dernière détourna le regard. Il saisit son menton entre sa main, la força à lui faire face.
- Je t’ai attendu au palais, ce soir. Tu n’y étais pas.
Hésione se figea. Elle était avec Réfus à la cascade.
- Aséis et moi sommes allées au temple de Damra pour prier. L’anniversaire de Laïs approche et tu sais qu’il est coutume de confier ses intentions à la déesse pour ses enfants.
Sur ces mots, elle resta silencieuse, retint son souffle, espérant que son regard ne la trahirait pas. Dorias attendit quelques instants puis lâcha le visage d’Hésione. Il se leva, recula de quelques pas.
- Bonne nuit, dit-il seulement d’une voix froide avant de quitter la pièce.
Laissée seule, Hésione s’autorisa à respirer. Elle se sentait incapable de comprendre ce qu’il venait de se passer. Elle se releva, tremblant légèrement. Jamais elle n’avait vu le regard de Dorias devenir si dur. Elle attrapa un drap, s’en enveloppa. Le doute l’assaillit. Était-elle trop froide envers son époux ? Il la comblait de cadeaux, lui accordait toute la liberté qu’elle souhaitait, lui permettait de vivre dans la sécurité depuis son affranchissement, et que lui offrait-elle en échange ? Avait-elle raison de se refuser ainsi à lui ? Le doute fit place à la culpabilité. Elle lui mentait, passait davantage de temps avec Réfus qu’avec lui, accordait plus d’attention à Filias que lui. Il n’était pas étonnant que cela l’irrite. Elle avait été injuste envers lui. Elle devait arranger cette situation.
Hésione sortit de la pièce et se dirigea vers la chambre de Dorias. Elle attendit à la porte, puis toqua doucement.
- Entrez, répondit Dorias.
Hésione marcha jusqu’au rebord du lit, où Dorias était assis. Elle s’avança jusqu’à lui faire face. Il leva le visage vers elle.
- Pardonne-moi, murmura-t-elle.
Dorias sourit, l’étreignit doucement. Puis il leva la main vers le drap qui couvrait son corps, le fit doucement tomber sur le sol. Cette fois-ci, Hésione ne résista pas.
***
Tôt ce matin-là, avant de se rendre tous deux au palais, Hésione et Réfus se retrouvèrent à l’orée du bois qui abritait la cascade. Quand Hésione y parvint, Réfus l’attendait, assis contre un grand chêne. Elle le rejoignit, lui tendit un gâteau aux oranges.
- Je ne sais pas ce que ça vaut. La cuisinière n’est pas vraiment douée.
Réfus gratifia Hésione d’un sourire.
- Alors, c’est aujourd’hui, déclara-t-elle.
- Oui, répondit Réfus. Je vais enfin pouvoir lui parler, après toutes ces années.
- N’es-tu pas nerveux ?
Hésione sentit le bras de Réfus se contracter contre elle.
- Hésione, je…
Une fois de plus, Réfus peinait à parler. Hésione saisit sa main, le regard plein d’espoir. Elle savait que Réfus lui cachait un grand nombre de choses. Elle avait patiemment attendu le moment où il lui parlerait enfin, où il se confierait. Se pourrait-il qu’il soit venu ?
- Merci pour tout ce que tu as fait pour moi. Je ne l’oublierai pas.
- Ne parle pas comme si tu allais partir pour toujours, plaisanta Hésione, nous nous verrons ce soir !
Mais Réfus ne sourit pas. Tout son corps semblait s’être raidi, son visage était grave. Hésione caressa du bout du doigt sa main, doucement. Je suis là, Réfus, voulut-elle dire. Elle avait l’étrange sensation qu’une ombre immense planait au-dessus d’eux, quelque chose de terrible et d'inévitable contre laquelle elle ne pouvait rien. Le sourire d’Hésione s’évanouit, et elle laissa sa tête se poser contre le tronc de l’arbre, ferma les yeux. L’inquiétude l’avait gagnée, sans qu’elle n’en sache précisément la raison. Le silence les envahit, et peu à peu Réfus sembla s’apaiser sous ses caresses.
- Je t'aime.
Hésione tressaillit. Il avait prononcé ces mots d’une voix douce mais sûre. Elle voulut capter son regard, mais il avait tourné son visage vers le ciel.
- Je t'aime aussi, répondit-elle. Je t'aime comme si tu étais mon petit frère.
- Et moi je t'aime comme si tu étais ma mère.
Réfus marqua un temps d’arrêt, déglutit.
- Je n'ai jamais eu de mère. Elle est morte peu après ma naissance. Ma nourrice l’a remplacée. Puis Pysctas l’a chassée et tu es arrivée.
Hésione entrouvrit les lèvres pour répondre quelque chose mais Réfus ajouta :
- Tu étais à peine plus âgée que moi, mais j'aurais voulu me faire tout petit pour que tu me portes dans tes bras. J'aurais voulu être un petit enfant pour que tu me rassures et que tu m’élèves.
Refus eut un rictus triste.
- Pour que tu me tiennes la main, que je m'accroche à ta jupe, que tu me tresses les cheveux en me racontant des histoires. Que.. que tu m'appelles ton fils, et que tu sois ma mère. Si tu l'avais été, j'aurais été différent, mieux sans aucun doute. Tu aurais fait de moi quelqu’un de bien.
Hésione sentit l’émotion la gagner, sa gorge se nouer. Elle posa sa main sur l’épaule de Réfus pour l’attirer à elle, l’étreignit fort contre sa poitrine.
- Tu es quelqu’un de bien, Réfus.