ALEC
Harry n’arrête pas de regarder son portable toutes les deux minutes. Je sais ce qui le tracasse : il n’a pas réussi à réveiller Elena ce matin et il a peur qu’elle loupe son premier jour de cour. Trop c’est trop.
— Eh, Harry, tu vas continuer encore longtemps à traiter ta p'tite sœur comme si elle avait toujours cinq ans, ou tu vas enfin la lâcher un peu ? J’croyais qu’après notre petite conversation de l’autre jour t’avais accepté de la traiter comme une adulte.
Il ne s’offusque pas et semble perdu dans ses pensées. Depuis ce matin il semble avoir la tête ailleurs et j’ai du mal à comprendre pourquoi.
— En fait, j’ai remarqué un truc bizarre.
— Comment ça ? demandais-je intrigué.
— Ça fait déjà plusieurs jours qu'elle est là, elle dort presque pas. Ça commence à m’inquiéter un peu tu vois.
— Attends, quoi ? Comment ça elle dort pas ? Quand est-ce que tu t'en es rendu compte ?
Harry détourne le regard, comme s'il hésitait à avouer ce qu'il avait remarqué. Je l’encourage à me parler. Contrairement à moi, Harry peut être une vraie pipelette quand il s’agit de s’épancher sur ses états d’âme. C’est certainement pour ça qu’il a choisi un cursus de psycho. Il a toujours été assez sensible et empathique. Moi, c’est loin d’être mon cas. Je déteste me livrer. Je préfère tout garder pour moi, sous contrôle. J’aime pas trop écouter les autres non plus, sauf Harry. Je serais toujours là pour lui, il est ma famille. J’insiste.
— Allé, balance. Qu’est-ce que tu as remarqué exactement ?
— Je me réveille souvent en pleine nuit pour aller pisser, et presque à chaque fois, elle est éveillée. Soit elle est en train de jouer à la console, soit elle lit... des bouquins de droit pourtant, ça devrait la faire dormir direct !
Je souris à sa remarque. Je comprends que pour beaucoup le droit puisse paraître soporifique. Il m’est d’ailleurs arrivé moi-même de m’endormir sur l’un de ses bouquins. J’essaie de rassurer Harry de la seule façon dont je suis capable, en usant d’humour.
— Ah ! Ça explique pourquoi elle me déboîte à chaque fois à la console !
Harry, lui ne semble pas s’amuser de ma boutade. Il a même l'air agacé.
— Sérieux, c'est pas drôle, Alec. Je commence à me demander pourquoi elle est revenue ici. Peut-être qu’elle a des soucis.
— Tu as essayé de lui en parler ?
— Bien sûr mais, elle me dit que c’est rien, qu’elle a juste pas sommeil et que c’est une vieille habitude.
— T'angoisses pour des clopinettes, vieux. Elle doit juste être stressée par la rentrée. Pourquoi elle lirait des bouquins de droit sinon ? Tu devrais arrêter de te prendre la tête comme ça. Elle va finir par trouver son rythme.
Harry reste silencieux un moment.
— Peut-être que t'as raison, concède-t-il. Mais j'peux pas m'en empêcher. Quand…
Il s’interrompt, son regard se perdant au loin.
— Quand Maria est morte, j'étais dévasté. Mais j'avais encore mon père tu vois? Elena, elle... elle s'est retrouvée sans personne.
Ouais, je me rappelle le jour où on est allé la rejoindre à l’hôpital. Elle était pâle comme une morte et elle ne disait rien. Les médecins ont expliqué qu’elle était sous le choc d’avoir perdu sa mère et qu’ils n’arrivaient pas à la faire réagir. Quand Harry l’a prise dans ses bras, elle s’est mise a pleuré jusqu’à s’écrouler de fatigue. Ça m’a brisé le cœur. J’essaie de repousser ce souvenirs douloureux.
— Elle avait son oncle, non ? Enfin, elle était pas complètement seule…
À qui j’essaie de faire croire ça ? D’ailleurs, Harry n’est pas dupe.
— Ouais, super. Un oncle qu'elle avait jamais vu, qui a débarqué de nulle part pour l'emmener loin de tout, loin de nous, des seules personnes qui avions vraiment pris soin d'elle! Super!!! Et aujourd’hui encore, il est où cet oncle ? Pourquoi Elena a débarqué ici ?
— Elena est une battante, tu crois vraiment qu’elle est du genre à se laisser malmener. C’est clair que ça a pas dû être facile, mais tu avais gardé contact avec elle au début et ça avait l’air d’aller pour elle. En plus son oncle est flic si je me trompe pas. Tu devrais arrêter de te faire des nœuds au cerveau comme ça. Tu vas avoir des rides avant l’âge à force de t’inquiéter pour elle.
Harry esquisse un sourire.
— Ouais... Peut-être que t’as raison, je me prends un peu trop la tête avec elle. C'est clair qu'elle est pas du genre fragile. Je la vois pas avoir besoin d'un preux chevalier, ça c'est clair.
— Évidemment que j'ai raison ! Et d'ailleurs, Ryan nous propose de sortir ce week-end, ça nous ferait du bien tu crois pas ?
— Ouais, on pourrait proposer à Elena de nous accompagner ?
— Tu as vraiment envie de voir des mecs draguer ta sœur toute la soirée ?
— Non, effectivement je crois pas que ce soit une bonne idée, grimace Harry.
Je souri, ravi de la tournure des choses. Une soirée entre nous, comme au bon vieux temps. J’aime bien Elena, ou plus exactement j’aime bien l’emmerder, mais Harry est pas exactement le même quand elle est là. Il est plus sérieux, comme s’il avait une image à tenir et j’avoue que mon pote et nos délires de mecs me manquent. J’ai vraiment hâte d’être à ce week-end.
— C’est bien ce que je me disais. Alors on se fait une soirée entre mecs, je préviens Lucas.