ELENA
Je ne sais pas ce qu’il s’est passé entre Alec et Harry, mais ça doit être grave pour qu’ils se fassent la gueule depuis des jours. Ça n’est jamais arrivé de mémoire. J’ai essayé de tirer les vers du nez de Harry, mais rien à faire. Il est comme Alec, il ne lâche rien. La situation se dégrade et je ne sais pas comment les aider à réparer leur relation. Pour ça, il faudrait déjà que je sache pourquoi ils se sont disputé.
Alec paraît en colère, il a aussi mis de la distance avec moi et je déteste ça. Quand il agit ainsi, j’ai l’impression qu’il me considère juste comme la petite sœur d’Harry. Pourtant, il me semblait que notre relation avait évolué depuis le temps. Je traîne presque plus avec lui qu’avec mon propre frère. Il faut dire que nos cours ne sont jamais très éloignés contrairement à ceux d’Harry. J’ai envie d’engueuler Alec quand je le vois agir comme ça, mais quand je vois la souffrance dans son regard je n’y arrive tout simplement pas. J’ai presque envie de le prendre dans mes bras pour lui montrer que je suis là pour lui, comme il est là pour moi, ou tout du moins comme il l’a été. Il n’est plus venu me rejoindre le soir sur le canapé depuis qu’ils se sont engueulé avec Harry. Je ne crois pas que ça ait un lien néanmoins. Harry m’en aurait parlé si c’était ça. Il m’en a parlé d’ailleurs et je lui ais dit qu’il n’avait pas à s’inquiéter, que je n’ai aucune intention envers Alec. Ce qui est vrai, nous sommes juste ami.
Cela fait quelques temps déjà que je n’ai pas fait de nouveaux cauchemars. Mon psy est plutôt fière de moi, il dit que j’avance. Personne ne sait pour ma psychothérapie. Je n’ai pas envie de parler à quelqu’un, mais c’était l’une des conditions pour que mon oncle accepte que je revienne ici. Je me débrouille toujours pour caler les entretiens quand il n’y a personne à l’appart. J’ai pas envie que les gens le sachent. Ils poseraient des questions auxquelles je n’ai pas envie de répondre. J’ai toujours du mal à m’ouvrir, même au psy, et finalement j’ai tendance à parler de la pluie et du beau temps. Il n’est pas dupe, mais il respecte mes défenses. Parfois, je lui parle un peu plus, ça reste très factuel quoi qu’il en soit. Parler de mes émotions est au-dessus de mes forces. À chaque fois, j’ai l’impression de me briser à nouveau. Alors, voir Alec aussi mal me touche. Harry aussi souffre de la situation, je le vois. Il ne semble pas en colère pour autant, il est juste fermé. Ça ne lui ressemble absolument pas, mais je sens que dans le fond il est solide, sans doute plus que moi, et plus qu’Alec. Il n’est pas comme nous, c’est un roc et il s’en sortira, j’en suis convaincue.
Je décide d’aller parler à Lucas. Lui, au moins, je sais que j’arrive toujours à le faire craquer. Et puis, je peux toujours compter sur Suzanne pour m’aider. Elle aussi a remarqué le changement de comportements de ces trois-là. Je lui donne rendez-vous dans un petit café pas très loin de la fac. Quand je l’aperçois il affiche un grand sourire et semble rayonner. Il a déjà commandé pour moi et une tasse encore chaude m’attend devant le fauteuil le plus confortable. Je ne suis pas du genre à apprécier ces gestes à leur juste valeur, contrairement à Suzanne qui y est très sensible, je le remercie tout de même. Je m’installe et comme à mon habitude, je vais droit au but.
— Lucas, est-ce que tu sais ce qu’il s’est passé entre Alec et Harry ? J’ai l’impression qu’ils se font la gueule.
Bingo ! Vu sa tête, il sait. J’attends qu’il me réponde. Le silence s’éternise mais j’attends. Je le fixe pour lui montrer que je ne lâcherais pas l’affaire.
— Je sais pas Elena, c’est leurs affaires et c’est pas à moi d’en parler.
Celle-là, je ne m’y attendais pas. Ce ne sera peut-être pas aussi facile que je le pensais…
— C’est à propos d’une fille ? Demandais-je.
Cela n’a jamais posé de problèmes entre eux, mais le temps est passé et j’imagine que c’est potentiellement un point de crispation possible entre deux potes, bien que j’ai du mal à y croire moi-même. Harry et Alec tiennent bien trop l’un à l’autre pour laisser une fille s’immiscer dans leur relation. Enfin c’est ce que je croyais, parce que quand je vois la tronche de Lucas, je sais que j’ai visé juste.
— Alors c’est bien d’une fille dont il s’agit.
Il devient rouge écarlate et bafouille.
— Putain Elena. Arrête de me poser des questions, si j’avais su que c’était pour ça que tu voulais me voir, je serais jamais venu. Tu sais que je veux pas en parler. C’est mes potes et j’ai pas envie de parler de choses qu’ils n’ont pas envie de te dire.
— C’était mes potes avant d’être les tiens Lucas ! Répliquais-je sèchement, attirant les regard sur nous. C’est pas sympa de ma part de lui parler ainsi, mais il croit quoi ? Que je lui pose des questions pour faire la mégère ? Je m’inquiète pour eux, merde !
Lucas porte sur moi un regard perplexe. Je n’ai jamais levé le ton sur lui et je crois qu’il a tendance à voir uniquement le meilleur chez les gens. C’est mignon, mais pas toujours réaliste. C’est un idéaliste, il est si naïf, si innocent, un peu comme Suzanne… Moi, ça fait bien longtemps que j’ai appris que la vie était une belle salope. Elle donne pour mieux reprendre, broyer morceau par morceau le cœur qui bat dans notre poitrine jusqu’à nous mettre à terre et nous abandonner. Je sens les fourmillements annonciateurs d’une crise débuter. Ce que mon esprit ne peut affronter, mon corps me le fait sentir. Quel traître. J’inspire profondément comme on m’a appris à le faire et j’essaie de penser à un endroit agréable où je me sens en sécurité. Une image d’Alec me tenant dans ses bras sur le canapé s’impose à moi et je sens mes joues chauffées. Depuis quand j’ai ce genre de pensées ?
— Elena, je suis vraiment désolée si je t’ai blessé. C’est juste que je peux pas te le dire. Toi aussi tu m’as fais promettre de ne rien leur dire sur les filles qui t’ont emmerdé en début d’année… Comprend-moi…
Je souffle, il n’a pas tord. Je suis dure avec lui. Il a l’air si peiné, comment rester en colère contre lui ? Lucas est adorable. Je voix ce que Suzanne aime en lui. Il n’est qu’amour et guimauve.
— C’est moi qui m’excuse de t’avoir parler sur ce ton. Je n’aurais jamais dû te balancer ça à la figure. C’est juste que je m’inquiète pour eux. Ce n’est jamais arrivé, jamais. Je trouve ça dingue qu’ils se soient pris la tête à propos d’une fille. D’ailleurs, je comprends même pas pourquoi. Alec est comme moi, il est pas du genre à vouloir d’une relation sérieuse alors comment peuvent-ils en venir à se disputer pour une nana ? Ça me dépasse.
— Peut-être que c’est juste parce que tu n’as pas rencontré le bon ? Quelqu’un qui prenne soin de toi et te soutienne quelque soit la situation.
— Non. Ça je peux te l’assurer. Je ne m’engagerais pas avec quelqu’un. Les relations durables je n’en veux pas, c’est rédhibitoire.
Lucas semble peiné pour moi. Il ne devrait pas, c’est mon choix et je déteste que les gens aient pitié de moi.
— Bref, je ne sais pas comment les aider à se réconcilier.
— Tu devrais pas trop te poser de questions Elena. Harry et Alec sont comme les doigts de la main, ils sont inséparables et ils finiront par trouver un moyen de se réconcilier.
— Je sais pas. Ça me met mal à l’aise de les voir s’éloigner comme ça sans réagir tu comprends ? Je déteste me sentir impuissante... Ils comptent tous les deux énormément pour moi et j’ai pas envie de voir leur amitié se briser sans rien faire. C’est, insupportable.
— Ils tiennent l’un à l’autre. Ils trouveront un moyen pour dépasser tout ça, j’en suis sûr. Et s’ils ont décidé de ne pas t’en parler tu devrais peut-être respecter tout ça. Il y a parfois des sujets qui ne nous concerne pas.
Je finis par soupirer.
— J’imagine que tu as raison. Il faut juste que j’accepte de les laisser faire, c’est pas facile.
— Harry est ton frère mais, j’ai l’impression qu’Alec compte énormément pour toi aussi, n’est-ce pas ?
Lucas un peu hésitant, je n’arrive pas à savoir ce qu’il pense. En même temps, je n’ai jamais été très douée pour ça, sauf avec Alec. Tout me semble limpide avec lui, et j’ai même parfois l’impression d’être celle qui le comprend le mieux. Du moins jusqu’à maintenant… Il est claire que là, je ne le comprends pas.
— Harry a toujours compté énormément pour moi. Même si nos chemins se sont séparés pendant des années il a toujours eu une place particulière dans mon cœur. C’est pour lui que je suis revenue ici, j’espérais…
Je m’interromps, j’en ai déjà dis trop.
— Ça va aller ?
Je me reconcentre sur Lucas et lui offre mon plus beau sourire. Certes ce n’est qu’une façade, mais j’ai besoin de maintenir l’illusion, autant pour les autres que pour moi. Peut-être surtout pour moi.
— Oui t’inquiète. Je vais toujours bien.
Lucas me regarde avec compassion et je déteste ça. Si les autres voit mes blessures, ce sera plus dure de faire comme si elles n’existaient pas. Je me racle la gorge et baisse la tête sur ma tasse de café devenue soudainement extrêmement intéressante.
Lucas ne me lâche pas du regard.
— Qu’est-ce qu’il y a exactement entre toi et Alec ? Je croyais qu’au début vous vous disputiez, mais ce n’est plus le cas depuis longtemps n’est-ce pas ?
— C’est vrai. Je crois que j’ai appris à redécouvrir Alec et malgré le fait qu’il me tape parfois sur le système je dois avouer tenir à lui, tout comme je tiens à Harry. Ce n’est pas de la même façon. Harry est mon frère. On ne partage pas le même sang, toutefois ça ne change rien à ce que je ressens pour lui. Pour Alec, c’est différent… C’est un ami avec qui je suis devenue très proches. J’en suis la première surprise. J’ai l’impression qu’il est toujours là pour moi, que je peux compter sur lui quelque soit la situation. Il est devenu important.
Le dire à voix haute me rend bizarre. Je me rend compte qu’un lien précieux s’est tissé entre Ales et moi. Aussi précieux que celui qui me relie à Harry. Différent, mais tout aussi important. C’est troublant. Je m’étais promis de ne plus m’attacher à personne en venant ici et j’ai l’impression que tout m’échappe. J’ai peur de perdre le contrôle, j’ai peur que le barrage ne cède et finissent par tout détruire sur son passage. Si je perd à nouveau quelqu’un, je ne me le pardonnerais jamais.
Je me sens étouffer, j'ai besoin de faire le vide, d'oublier. Je me rends compte que cela fait longtemps que je ne me suis pas lâchée. Avec les règles imposées par Harry et la soirée avortée avec Suzanne, j'ai dû mettre en sourdine mes besoins et il est peut-être temps que j'y remédie. Je sais que mon oncle ne serait pas d'accord avec le fait que je sorte ainsi en soirée étudiante. On est jamais à l'abri d'être photographié et exposé sur les réseaux sociaux, mais si je ne fais rien, je sens que je vais perdre les pédales. Me noyer dans l'alcool ce n'est pas mon truc. Moi, mon truc c'est la luxure. Je me demande si pour Alec aussi c'est une façon de lâcher prise, d'oublier et d'avancer.