ELENA
Enfin arrivée devant leur immeuble, je regarde l’interphone sans parvenir à appuyer sur le bouton d’appel. Malgré l’air détaché que j’affiche en toute circonstance, je dois bien avouer être plutôt anxieuse de cette rencontre. Cela fait dix ans que je n’ai pas vu les garçons. Quand mon oncle m’a dit qu’ils vivaient en colocation, ça ne m’a pas vraiment étonné. Déjà petit, "niño" squattait toujours à la maison, normal finalement qu’aujourd’hui encore, ils soient aussi proches l’un et l’autre. Et puis, au moins, grâce à Alec et Gary, mon frère n’a jamais été seul au moins. Bien que nous ne partagions pas le même sang, Harry est comme un grand-frère pour moi. On s’est toujours chamaillé, mais je lui collais toujours aux basques, ou peut-être que c’est lui qui n’arrivait pas à me lâcher. Enfin bref, on avait une relation très fusionnelle lui et moi. Du coup, j’étais toujours fourrée avec Alec, son meilleur pote. Ma relation avec lui ne pouvait pas être plus différente. On s’entendait comme chien et chat. Il avait le don pour me faire sortir de mes gonds, et ça le faisait marrer à chaque fois. Sale gosse ! Il faut dire que je lui rendais bien aussi, mais comme on va vivre ensemble tous les trois à présent, il va falloir que je compose avec lui malheureusement.
Alors que la chaleur de l’été m’écrase, je me remémore le jour où nous nous sommes vu Harry et moi pour la dernière fois. Je m’accrochais à lui comme une moule à son rocher, refusant de faire face à Carl, un oncle paternel dont je n’avais jamais entendu parlé. Harry me serrait de toutes ses forces tandis que son père, Gary, essayait de me faire entendre raison. Avec douceur, il me frottait le dos, et la voix tremblante, il m’assurait que tout se passerait bien. J’étais encore jeune, et je venais tout juste de perdre ma mère. Comme elle et Gary n’étaient pas mariés, il n’avait pas eu d’autres choix que de laisser Carl m’emmener avec lui.Je n’avais plus de père, cet homme que je n’avais jamais rencontré, était mort quelques années plus tôt. Il était le seul membre de ma famille encore vivant à avoir accepté de me prendre avec lui. S’il ne l’avait pas fait, j’aurais certainement dû me rendre dans un centre d’accueil pour mineur. Quelque part, il m’a sans doute éviter bien des souffrances, mais à cette époque-là, je ne le voyais pas comme ça. Carl était juste un inconnu venu n’emmener avec lui à New-York, loin de Harry, loin d’Alec, loin de Gary, loin de ma famille.
Les premiers temps, je suis restée en contact régulier avec Harry. J’en avais besoin, mais je me suis vite rendue compte que ma peine ne faisait qu’accentuer la sienne. J’avais du mal à avancer, chaque jour me semblait une épreuve.Ce n’est pas pour autant que j’avais envie de l’entraîner avec moi au fond du gouffre. Il fallait donc que je prenne mes distances et que je ravale ma peine, que je fasse semblant, pour lui. Faire semblant… Je suis devenue experte dans ce domaine. Au début, Harry m’a harcelé, s’inquiétant pour moi, je ne répondais plus que par message de plus en plus espacé. Si nous avions habité plus près, je suis sûre qu’il serait venu me retrouver. Peut être qu’une part de moi l’a d’ailleurs espérer secrètement, mais il n’est jamais venu.Avec le temps, il a finis par abandonné. Notre lien s’est petit à petit étiolé jusqu’à disparaître, ou pas. C’est maintenant l’heure de vérité.
Revoir Harry après toutes ces années me fait peur. Mon oncle m’a assuré qu’il était ravi de m’accueillir, mais j’ai comme un doute. Comment pourrait-il me pardonner mon silence durant toutes ces années ? Pourtant, une part de moi ne peut s’empêcher d’espérer pouvoir retrouver un peu de ce bonheur qui était le mien autrefois à ses côtés, à leurs côtés.
C’est avec une pointe d’appréhension tout de même que j’appuie sur l’interphone. J’attends qu’on me réponde enfin tout en veillant à ne pas faire tomber les victuailles que j’apporte en signe de réconciliation.
— Ouais ?
— Hey, Harry c'est Elena. Ouvre-moi, ça crame dehors !
Mmh, je sais ce que vous pouvez penser en m’entendant parler ainsi, un tantinet directif et peu chaleureux comme première approche. C’est vrai, mais c’est ma façon à moi de me protéger.
— On est au dernier étage, appartement 402, l'excitation s'entendait dans sa voix, ce qui me rassurait légèrement. Moi aussi j’étais à présent pressée de le retrouver et c’est pourquoi j’accélérais le pas.
À peine arrivée devant la porte de l’appartement 402, qu’un jeune homme plutôt canon ouvrait en grand. Devant moi se tenait Harry, il avait grandie en taille et en musculature. Il avait à présent de larges épaules, signe qu’il avait dû continuer la natation. Je me souviens qu’il était plutôt bon à l’époque. Lui et Alec passaient leur temps dans les bassins lorsqu’ils n’étaient pas affalés devant la console. Avant que j’ai le temps d’ouvrir la bouche, Harry me prit dans ses bras et me serra avec affection. La même que quand j’étais petite. Je ne pus m’empêcher d’humer son doux parfum, il avait l’odeur de mon enfance, l’odeur de mon foyer. Je me laissais aller un instant dans ses bras.
— Tu m'as tellement manqué, Sparky !
Ce petit surnom m’avait tellement manqué. Il n’y avait que lui et Gary pour m’appeler ainsi.
J’ai flippé pour rien. Carl avait raison, Harry est tout aussi content que moi de pouvoir partager cette colocation. J’aurais adoré que Julia soit à mes côtés, quoi que... à coup sûr, elle aurait eu un crush pour mon frère et à tout les coups il lui aurait brisé le cœur. Ce dernier avait tendance à papillonner à l’époque et je ne suis pas sûr qu’il soit plus sérieux à présent. Si je le laisse m’étreindre ainsi plus longtemps je risque de craquer, et il est hors de question que je me laisse aller devant quiconque, même devant lui. Alors, comme je m’écarte de lui et use de sarcasme, mon arme favorite.
— Hey, attention ! Si tu renverses la bouffe, on va avoir un sérieux problème toi et moi.
— Bah dis donc, t'as même pensé à nous, c'est royal ! Sourit Harry en apercevant les pizzas.
— Pour vous ? Tu rêves ! C'est mon cadeau de bienvenue à moi-même, ne puis-je m’empêcher de répondre. J'avais surtout peur que votre frigo soit vide et, honnêtement, j'ai la dalle. Un mensonge assurément mais, j’aime bien taquiner les garçons, tout spécialement Harry et Alec.
Quand on parle du loup, on en voit le bout de la queue. Lui non plus n’a pas tant changé finalement, toujours cet air suffisant. L’espace d’un instant, je le surprend à me regardé de haut en bas. Ben ouais connard, je suis plus une gamine et j’assume mes formes sans problème. Je sais que je plais et le voir troublé, même un court instant, me fait sourire. Je sens que cette colocation va être amusante.