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Le sort de la trappeuse

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Par Sim

Primneige 3650, Riveren

Sisko

J’ai suivi la troupe de Camille sans rechigner. C’est mon salut. Des évadés affamés nous attaquent de temps à autres, à moitié fous. Si ce n’est pas une des louves ou les dagues d’argent de ce Camille, c’est la fronde que j’ai improvisée qui les repousse. Je ne me risque pas à viser les louves ou Batiste. Pas encore. La survie prime avant la haine et ce groupe garantie ma survie – ou du moins, en augmente les chances. Mais le mauvais regard que me lance le tanneur ne me fait pas oublier mes comptes : il a voulu m’égorger et j’ai voulu le jeter aux louvetiers.

À l’aube, on atteint la crête du Mont Grandeur, encore plus au nord que mon secteur de trappe. Mon ancien secteur de trappe. Les loups dévastent tout. Je pense au jeune lynx et au jeune ours. Seuls les corbeaux s’en sortent. Il y en a deux perchés dans les sapins et je suis devenue la proie qu’ils surveillent. Aux lueurs du jour, j’observe la vallée et Riveren qui scintille encore en silence. Riveren a brûlé.

Je pense à Golfy, surtout. Il est mort. Dans la gueule d’un loup ou dans les flammes de sa taverne, il est mort. Il ne verrait pas ses cinquante ans ni l’argent qu’il avait prêté au boucher. Golfy, c’était un petit homme grassouillet aux joues rouges qui ne parlait qu’un patois vulgaire et qui ne connaissait pas la politesse. Il ne jurait que par le profit. Il avait voulu faire de moi une serveuse – autrement dit une putain – mais je l’ai mordue comme une sauvage la première et dernière fois qu’il a voulu m’obliger à lui rendre ce service. Je suis née trappeuse. Je suis née Nordique. Je lui ramenais de la viande moins cher et il me gardait la chambre à l’étage. On s’en est contentés. Il est mort, maintenant.

Et les économies que j’ai planquées sous mon plancher ont brûlées. Remonter Lavergo, atteindre Chorma, prendre un navire pour le Grand Continent, traverser l’insupportable désert, et enfin retrouver le Royaume du Nord… Je n’ai plus aucune ressource financière ni relation pour rentrer à Girsil’Dor. Mais Camille les a certainement.

On passe la crête et oblique à l’est, pour Nanama.

« Nanama va être dans le même état que Riveren. » déclare Caliope.

La louve brune, une silhouette grande et élancé, un nez franc, des dents en avant, un sourire en coin et des yeux dédaigneux. Les loups bruns entretiennent leur réputation de fourbe et de stratège. Toujours se méfier des loups bruns, ils auront toujours un coup d’avance sur toi.

« Ça ne sera peut-être pas si pire… » fait Kassor en attisant le feu.

Un petit jeune aux yeux noirs en amende avec l’accent de Sour qui mange les r, transforme tous les an en in, les oi en a, les é en è et rajoute des d partout. Le frère de Kassor – Gergov – n’est pas bien plus grand, mais a une dizaine d’années de plus et le crâne rasé à blanc. Il lance de mauvais regards à tout le monde – et surtout à son cadet.

« On est obligé d’aller chercher Salinéo et Merida. » rétorque le Camille.

J’écoute. Camille n’est pas le plus vieux. Il a le profil typique des hommes des cités libres de Région Centre. Blond, svelte et sec, l’ossature saillante, l’air arrogant et la parole rapide. C’est lui le chef et personne n’a l’air de le remettre en cause. C’est lui qui a les dagues d’argent. C’est lui qui décide.

Puis il y a Phaul, un autre Sourien trentenaire à la barbe broussailleuse qui se plaint de tout avec un flegme agaçant. Il découpe la viande d’une telle manière que je me retiens de lui arracher le couteau de la main. En jetant un coup d’œil aux tanneurs, je constate que Batiste regarde aussi de travers cette horrible démonstration de découpe. On s’accorde au moins sur une chose : Phaul coupe mal et gaspille la viande.

Enfin, il y a Oran, la bâtarde noire et blanche. Elle a de longs cheveux blancs où se parsèment quelques mèches noires. Ses yeux sont bleus sombres et calmes comme la nuit. Pas d’accent mais une voix grave et cassée.

Oran berce le loup de Marbre – Théodore – qui a été incapable de faire un pas depuis son évasion. Il est sévèrement brûlé du cou jusqu’au ventre comme si une langue de feu lui avait léché le torse. Il est plongé dans un sommeil entrecoupé de cauchemars. Il gémit, la respiration courte et sa fièvre s’aggrave. Un miracle s’il passe une autre nuit, celui-là…

« Calio’, viens le prendre, s’il te plaît. » demande la bâtarde, Oran, avec sa voix éraillée.

La louve brune la remplace au chevet du loup blessé et grimace en le prenant dans ses bras. La bâtarde réajuste le col de sa veste, j’aperçois son cou irrité et rougeâtre. Le mythe du partage des blessures entre les loups est bien réel.

« Tu pourrais nous aider, toi. » marmonne la louve brune en toisant Batiste.

Batiste

Je l’ignore, tout à fait indifférent au sort de ce louveteau-là. Je ne toucherai pas le fils de Zaol. Un monstre parmi d’autres. Qu’il crève, ça en fera un de moins.

Camille s’accroupit devant Sisko avec ce sourire détestable. Il joue avec l’une de ses dagues d’argent.

Je veux grogner.

« Alors, alors… Sisko… C’est ça ? Trappeuse de Riveren… Que veux-tu à rester avec nous ?

- Elle ne veut pas rester parmi nous, fais-je.

- Arcar… » me jette-t-elle.

Je n’ai aucune notion de Nordique mais ça ne sonne pas très amical. Je continue : « Elle chasse le lycan. Elle a essayé de me vendre votre hybride tricolore.

- Oh… je vois… »

Ça nous en débarrassera peut-être.

Sisko

Je reste stoïque alors qu’ils me dévisagent tous.

« Qu’est-ce que tu as fait à Sébas ? » s’inquiète la bâtarde.

Comme si j’allais adresser la parole à cette créature maudite.

« Bah, alors ? Tu ne réponds pas ? Ou tu ne sais parler que ton vieux patois du nord ? » roucoule Camille en se penchant avec sa lame. Je sens sa pointe me piquer la gorge. Je ne vais pas avoir peur d’un petit prétentieux dans son genre. Il insiste : « Où est notre hybride ?

- Votre bâtard, j’ai aucune idée d’où il se traine.

- Il est en vie ? s’alarme la bâtarde.

- Où tu l’as vu ? questionne Camille.

- Au nord-ouest de Riveren. »

Camille recule sa lame, intéressé. «  Comment allait-il ?

- Assez en forme pour m’attaquer.

- Qu’est-ce que tu lui as fait ? » gronde la brune.

Je ne daigne pas lui répondre. Les deux louves me harcèlent de quelques questions et je prends soin de bien les ignorer.

« Tu ne leur réponds pas ? demande Camille.

- Lah cawaeda sate gayorx. (Je ne parle pas avec les loups.)

- Écoute-moi bien, personne ici ne parle ton patois et je te conseille de ne pas jouer à la plus maligne avec moi, prévient-il en approchant sa lame de ma joue. Qu’est-ce que tu lui as fait ? »

Je le déstabilise. Je gagne, il n’a pas l’habitude de ceux qui ne tremblent pas et ça l’agace.

« Je lui ai fait comme à ta bâtarde, là. Un coup dans le museau. Il est reparti la queue entre les pattes.

- Sale putain  ! » crache la louve brune.

Je ne l’entends même pas et le Camille n’en fait pas cas non plus. « Et après ça ?

- Je suis rentrée et Riveren est tombée. »

Il fait tourner sa dague avec un air satisfait. « Eh bien, ce n’était pas si compliqué, mademoiselle Sisko… Sisko, Sisko, Sisko… Pas très original comme prénom pour une Nordique…

- Margafia, j’insulte.

- Tu veux qu’on se la traîne jusqu’à Nanama ? s’indigne la brune.

- Pourquoi pas ?

- Tu vois bien qu’elle n’est pas de notre bord. » argue Phaul.

Et je vois bien la cuisse de sanglier que tu es en train de massacrer, pauvre tâche de foutre.

« Dès qu’on aura le dos tourné, elle dégainera l’argent et nous plantera.

- Alors qu’est-ce vous voulez qu’on en fasse ?

- Tuons-la tout de suite, ça nous évitera des emmerdes, propose Gergov le chauve.

- Non, attendez… bredouille Fernand.

- C’est un peu radical… émet Kassor.

- Toi, on t’a pas sonné. »

Kassor baisse les yeux. Soumis à son frère…

« Eh bien votons. Qui pour la tuer ? »

Camille, Gergov le chauve, la louve brune, Phaul le charcutier. Kassor est le dernier à lever la main, sous la pression de son aîné.

Ils veulent me tuer ? Qu’ils essaient seulement.

« Non, non, attendez, attendez, elle est avec moi, intervient de nouveau Fernand.

- Et qu’en pense ton neveu ?

- Allez-y, tuez-la.

- Batiste ! Elle m’a sauvée la vie !

- Et elle nous la prendra sans remord ! s’exclame la brune.

- Doucement, Calio, doucement… tempère la bâtarde.

- Tue-la et tu ne vaudras pas mieux que les gouvernementaux, Camille. » déclare finalement Fernand.

Camille lui jette un mauvais regard… S’il hésite, ce n’est pas le cas de la brune qui en rajoute : « Elle nous hait !

- Elle a peut-être ses raisons. » ose Oran.

La louve brune ne me porte pas dans son cœur et la bâtarde me prend en pitié. Je n’ai pas besoin de ça.

Kassor me défend : « Oui, et pour avoir sauvé Fernand, elle mérite une chance… » S’il appelle ça de la chance… Gergov lui donne un coup de coude, le faisant taire.

Camille se tourne de nouveau vers moi. « Au moindre geste de travers, je lui tranche la gorge. »

Essaye, eskarnit (sudiste).

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