Corneige 3650, Anorin
Oran
C’est l’heure de se décrasser à la rivière !
L’eau est fraîche !
Sébas s’éclabousse avec Théo, ils barbotent et on dirait deux loupiots. Sébas a toujours aimé s’occuper des plus petits. Avec mon frère Gaspard, ils prenaient part à l’éducation des orphelins hybrides d’Elovon. Le sourire des loupiots faisait le leur.
Il est le grand frère qu’il n’a jamais eu. Non… Lilou, sa grande demi-sœur, n’a aucune empathie pour lui, et elle lui impose une distance qui le fait souffrir.
Lilou est née une nuit de lune croissante : elle est née sans pouvoir et a grandi sans jusqu’à l’adolescence. Alors, l’instinct lupin a commencé à grignoter l’humain.
Les lycans nés à la lune croissante n’atteignent pas la trentaine, emportés par la folie bien avant. Lorsque Lilou se fera dévorer, par résonnance, Sébas en deviendra fou. Lilou a vingt-quatre ans, à chaque pleine lune, son état empire et Sébas le subit. Il résonne trop d’elle.
Il pense qu’elle le repousse pour son bien, pour tenter d’atténuer cette résonance trop forte entre eux.
Je pense qu’elle le déteste.
Mais… il y a aussi son son adorable nièce de cinq ans, Ninon. Une petite douceur de vivre. L’énergie de Théo me la rappelle : une force de vivre à laquelle nous pouvons nous accrocher.
Je voudrais me joindre à leur jeu.
J’aperçois Calio qui quitte la rivière avec une grimace.
Calio n’est pas d’humeur.
Calio n’est jamais d’humeur.
Sisko se cantonne dans un coin isolé de la rivière.
Les autres se joignent aux jeu de Sébas et Théo.
J’aime bien la trappeuse.
Je l’approche.
J’aime bien traquer avec elle. Elle est sûre, prudente et sage avec les proies.
Elle interrompt sa toilette et s’immerge jusqu’aux épaules en me dardant de ses yeux durs.
Le regard des corbeaux boréaux.
Rapaces gris et noir, à la prunelle froide, au bec crochu, le profil aiguisé.
Méfie-toi, ils traquent jusqu’au renard et défient les aigles.
« Tu te caches ?
- Mon corps n’est pas aux yeux des autres.
- Et pourtant, on s’offre tous les jours aux tiens. Un corps nu n’est que l’humain à sa plus simple nature, un corps nu s’accepte autant que l’esprit. »
Elle maugrée quelque chose dans sa langue.
« Qu’est-ce que tu dis ?
- Les esprits sont morts. Si tu parles de vivant, il faut que tu parles d’âme. »
Je m’accroupis près d’elle.
« Très bien, alors… Un corps nu s’accepte autant que l’âme. Craindre d’appartenir à un regard, c’est s’enfermer et refuser de s’assumer pleinement. Est-ce que le corbeau cache son plumage ? Le lynx, son pelage ? Il n’y a que l’humain pour se paralyser dans une croyance aussi naïve. Le nu, c’est celui qui s’émancipe et qui retrouve son instinct le plus simple. Le vêtement protège des brises, de la pluie, des coups, mais tu ne lui appartiens pas. »
Elle plisse les yeux et se raidit un peu.
« Esh… j’ai l’idée de ta philosophie. J’adhère pas. »
Je souris.
On avance ! Dans quelques temps, peut-être qu’elle s’ouvrira un peu plus à nous.
Elle commence à refaire sa tresse.
« Je peux la faire ?
- Comment tu pourrais savoir faire ?
- Ma mère était blanche, elle m’a appris à en faire il y a longtemps…»
Son regard est froid, elle hésite et sur le ton du refus : « Fais.
- Merci ! »
Elle me tourne le dos et je perçois sa méfiance. Je reprends doucement la tresse. Elle a le cheveu long, raide, épais et agréable. J’ai un discret sourire satisfait pour Loïc qui nous observe.
Regarde, j’apprivoise la Nordique.
Elle n’est pas si brute.
« Tu pourras me faire la même ?
- C’est pour les guerrières.
- J’en suis une aussi.
- Tu es prédatrice, pas guerrière.
- Y a-t-il vraiment une différence entre nous Sisko ? »
Elle n’a rien répondu et je n’ai pas cherché à la tourmenter davantage. La réflexion fait son chemin. J’ai confiance en elle.
Elle me fera une tresse.
Cyriac
« Eh ! Sale gueule ! »
C’est la recrue Stroan qui m’interpelle.
Yans ne pose pas ses cartes. Il se garde de faire le malin quand Stroan et ses compagnons traînent. Il se plie à la hiérarchie plus facilement que moi.
Les recrues vartiones ont vingt-et-un ans. Ils ne vont rester à la caserne qu’un an puis s’en retourneront dans les jupes de leurs mères soumises et dans l’argent de leur père rentier. Nous, les « carne-aciers », les « enfants-soldats », devons toujours fermer notre gueule. C’est une règle qui ne me dérange pas tant qu’on me laisse jouer aux cartes avec Yans.
Yans ne joue pas, Stroan se tire une chaise et s’assoie à côté de moi. Je le regarde.
« Il parait que le capitaine t’a offert une place au théâtre…
- Non.
- Non ?
- Il m’en a donné trois. »
D’ailleurs, je ne comprends pas pourquoi il m’en a offert, cela n’est d’aucun intérêt.
« Trois ?
- Yans, c’est ton tour. Tu joues ?
- Tu l’as sucé pour en avoir trois ? »
Je le regarde à nouveau. Il est presque dans le vrai, mais les places de théâtre c’est pour mon silence. Il est uni, et par ici, désirer les hommes – ou les femmes quand on est une femme – ce n’est pas bien vu par les règles gouvernementales. Au rythme où vont les lois, je serai bientôt criminel. Il faudrait que je sois discret mais…
« Tu es jaloux ? » Il ne perd pas son sourire. « Tu joues, Yans ?
- Il ne va pas jouer, n’est-ce pas ? » fait Stroan en se penchant sur mon camarade.
Yans hésite à poser sa carte.
Je sais qu’il ne la posera pas parce que nous avons fini à l’isoloir la dernière fois. L’isoloir n’est jamais agréable mais l’effroi sur le visage de Stroan en vaut le détour. Et ne pas pouvoir jouer aux cartes avec mon camarade commence à me tendre.
Bien sûr, Yans ne joue pas, il n’a pas envie de contrarier Stroan cette fois-ci. Je considère donc qu’il abandonne la manche, je prends sa mise. Il n’apprécie pas quand je fais cela : c’est le quart de sa paye qui part avec moi et nous savons tous que la partie s’arrête là. Ce sont les règles du jeu.
Stroan se penche vers moi maintenant, comme si sa réputation vartione allait m’impressionner. De nous, c’est moi le plus grand en taille et je dois avoir cinq ou six ans de plus. Je le regarde indifféremment.
« C’est quelle pièce que tu vas voir ?
- L’enculé, le lâche et la sale gueule. »
Il n’a pas aimé. Pas du tout.
Il est bientôt l’heure de la ration alors je me lève pour me diriger à la cantine. Stroan se lève aussi vite, me prend par le col.
« Qu’est-ce que tu as dit ? Hein ?
- L’enculé, le lâche et…
- Tu as dit que j’étais un enculé, hein ?
- Ce n’était pas assez clair ? »
En quoi être un enculé est vexant ? En étant moi-même un… Ça m’amuse un peu. Ils sont au moins quinze, je vais encore m’en prendre une belle et je vais finir à l’isoloir. C’est la règle.
Il me frappe à la joue, ça pique.
« C’est bien ce que j’ai dit. Un enculé. »
Il recommence, ça ne me fait pas grand-chose. Une piqûre de mouche par rapport au poing de Luchia qui m’a déjà cassé la mâchoire. À la troisième fois, je lui rends son coup. Le nez a craqué. Il recule, le sang lui dégouline sur le visage. Il m’insulte et ses camarades me cernent.
C’en est lassant.
La trompe de chasse nous interrompt. Pendant que les recrues se jettent des airs hagards, Yans et moi prenons nos mousquets. Toute la caserne s’active. Les loups attaquent.
Il me lance sept balles d’alliage de flexus et quatre balles d’argent. Je siffle, un peu admiratif de toutes ces riches munitions.
« Rends ma paye. » fait-il.
Je charge mon mousquet avec une balle d’alliage. « C’est vrai que ça les vaut bien. On verra ça après la chasse. »
Nous emboîtons le pas à Soline et Luchia. Stroan est parti à l’infirmerie, les autres tremblent comme des enfants. Ils peuvent : les évadés de Riveren ce ne sont pas que des loups, ce sont des bêtes acharnées. Le dernier a tué onze camarades dont le commandant, décapité. Carne-aciers ou recrues, sans le capitaine, nous n’aurions pas survécu. Il a gardé une lucidité admirable et Roland a pu lui coller de l’argent dans le cœur.
En première ligne, j’écoute les instructions du capitaine :
Une meute de roux est entrée en conflit avec une autre meute indépendante. Il y aurait le loup de Marbre et au moins un bâtard. L’attaque aurait mal tourné des deux côtés, la meute indépendante a fui par le col de Vandry, les roux par le val d’Ochor. Les roux sont sûrement des borgnés – selon certaines sources – quelques meutes détachées rôderaient sur Lavergo. Sur leur chemin se trouve respectivement les petites villes d’Iandy et d’Econor qui ravitaillent Anorin en laine et en bois.
« Si on veut avoir de quoi se réchauffer aux prochaines saisons froides, il va falloir défendre nos terres ! »
Le capitaine est lucide, mais il perd trop de temps à parler. Avec ses explications qu’il étire, les loups auront déjà massacré Iandy et brûler toutes les laines avant même que nous partions. La compagnie du capitaine Piory est déjà partie pour Econor. Nous grimpons sur les chevaux, au grand galop nous rejoignons Iandy encore intacte.
Nous y passons la nuit mais les loups ne viennent pas.
J’ai gardé l’argent, rendu sa paye à Yans puis j’ai perdu une partie de la mienne face à Luchia. Les cartes étaient avec elle, c’est le jeu.
Nous tenons notre position le reste de la journée et le bruit commence à courir que les loups ne viendront pas, qu’ils ont obliqué par le nord, vers le Melrempar.
Soline s’est trouvé un forgeron avec qui passer la nuit et Lucien nous ramène trois bouteilles de kerkov qu’il a troquées contre quelques-unes de ses balles d’argent.
À la fin de la journée, la première ligne de défense se détend, il se dit que le capitaine nous fera rentrer et que les loups de viendront pas.
Puis un corbeau d’Econor arrive. Pas de loup à Econor non plus mais des empreintes ont été trouvées. Les roux ont fait demi-tour pour traquer l’autre meute qui s’est dispersé derrière le col d’Iandy. Lucien, Agathe et Luchia discutent sur ma gauche.
« Éventuellement, il y a deux meutes qui nous arrivent dessus.
- Éventuellement…
- Il parait qu’il y a Zaol…
- Tu te chies dessus ?
- Non, je me dis qu’il ferait un bon tapis de sol.
- Tu crois qu’ils nous le laisseraient ! Ah !
- Skandi viendrait nous le piquer. »
La Maréchale louvetière Skandi, la sœur du président.
Les louvetiers et leur matérialisme futile, toujours à vouloir s’essuyer les pieds sur du poil de loup, à porter les peaux et les fourrures plutôt que des armures. C’est un jeu de provocation qui marche surtout avec les noirs et les bruns. Ils préfèrent tirer au flexus et rechignent à se charger d’argent : ils doivent capturer pour les arènes. L’argent pur, ils l’utilisent pour la torture ou tuer. Tuer, c’est le rôle de l’armée : le nôtre. Le mien. Ce sont les règles.
Douze balles d’argent, c’est une paye. Tous les filons sont au Royaume du Nord, et les Nordiques ne coopèrent pas. L’armée ne s’en offre pas tous les jours.
Si la moitié de la paye de Yans est partie dans ces balles plutôt que dans ses économies, c’est à cause de l’incompétence des louvetiers de Riveren. C’est à eux de chasser le loup. À trop rire des loups, ils se sont fait avoir par les chiens. Ils sont tous morts maintenant, et qu'est-ce qu'il reste pour défendre l'Humanité ? Les carne-aciers, les remparts qui protègent.
« Tu crois que le pelage d’un louveteau l’intéresserait ? Le pelage duveteux de Zaol, elle en a rien à foutre, c’est le Démon qu’elle veut !
- Elle veut tout, tant que c’est du loup.
- Sale gueule. »
Je me tourne vers Roland qui me fait signe d’approcher.
Il est toujours dans sa cape verte et brune avec son long mousquet bricolé pour tirer loin et précis. Il est svelte et sec, son visage caché derrière ses longs cheveux noirs. Il n’a jamais raté ses tirs. À chaque embuscade, il faut savoir le placer pour piéger l’ennemi. Il n’est pas bavard, alors je l’écoute quand il me présente une balle de plomb.
« Qu’est-ce que tu vois ?
- Une balle de plomb.
- Elle est fourrée d’aconit. »
Il la pose dans ma paume.
Elle est plus légère mais rien d’autre ne la différencie. S’il y a bien une chose encore plus cher que l’argent… L’aconit n’a même pas de prix car elle ne pousse que sur les Hauts Sommets de Wesniat et la Meute Noire arrache les fleurs chaque été. Les espions collecteurs ne reviennent jamais.
« Tu as l’air étonné.
- Impressionné.
- Je n’en ai qu’une.
- Tire-la au bon moment.
- Sur la bête que tu veux, sale gueule.
- Nous verrons. »
Je lui rends.
La nuit approche quand Yans revient de son éclairage au grand galop. « Cinq borgnés gammas et un zêta à cinq kilomètres plein sud, ils vont sur Fkani. Un bâtard et deux borgnés à sept kilomètres nord-est-est, ils s’en vont au nord. »
Le capitaine coupe la compagnie en trois : la section de la sous-lieutenante Baye part pour la meute des borgnés, les escouades des caporaux Skabelt et O’staash restent en défense à Iandy, et les escouades de Varney et Dupork traquent l’hybride – le lieutenant Marcaday nous accompagne.
Une escouade de recrues et une escouade de soldats me paraissent léger pour un bâtard et deux borgnés mais le capitaine a donné les ordres. Le lieutenant Marcaday est un prégâté après tout : il peut lancer des bombes lumineuses pour éblouir le terrain.