Les hivers ont toujours été très rudes à Qrevladal. Par conséquent, les premiers Qrevladalais chassaient abondamment dès la fin de l’été, puis emballaient et enterraient une grande partie de leur gibier afin de pouvoir le ressortir en cas de disette, lorsque le froid les contraignait à vivre cloîtrés. La viande ainsi conservée fermentait et n’était souvent pas très bonne, mais les gens d’alors s’en contentaient. Au cours des années 1700, les Qrevladalais vécurent plusieurs hivers particulièrement longs. Lorsque leurs réserves venaient à s’épuiser, certaines familles faisaient alors la chasse aux vermines qui traînaient au fond des caves et des greniers. Les rats étaient de loin ce qui s’y trouvait de plus nourrissant.
Les générations qui suivirent prirent l’habitude de ne faire plus que des réserves de viande de rat, puisqu’aux yeux de leurs parents et de leurs grands-parents, en manger était synonyme de festin en hiver. Ce fut à cette même période que les Qrevladalais commencèrent à laisser fermenter la chair des rats en les enterrant, comme leurs ancêtres faisaient pour toute viande. Les plus rigoristes en venaient même à blâmer les familles qui faisaient des provisions de gros gibier, pour l’hiver, et non seulement de rat.
À partir de 1850, il devint de plus en plus difficile de se procurer du rat en quantité suffisante. Pour le remplacer, de nombreux Qrevladalais commencèrent à consommer du poisson. Hélas, beaucoup en moururent, pour deux raisons cependant très distinctes. La première était d’ordre sanitaire : les Qrevladalais, habitués à laisser faisander la viande de rat, firent de même avec le poisson ; beaucoup décédaient alors des suites du botulisme, une grave intoxication alimentaire. L’autre principale cause de décès était l’assassinat : certains extrémistes jugeaient que manger autre chose que du rat en saison froide était un acte impie et qu’il devait être puni. Pour mettre fin à ce charnier tout en remédiant aux pénuries hivernales, les générations suivantes construisirent des fermes de rats. Les fermiers participèrent alors grandement à la propagation d’une croyance populaire – encore très ancrée aujourd’hui –, selon laquelle manger du poisson entre novembre et janvier porterait malheur.
Au cours du XXᵉ siècle, Qrevladal n’échappa ni à la mondialisation ni au phénomène culturel global qu’est Noël. Le rat fermenté devint le plat de fêtes typique des familles qrevladalaises et acquit simultanément le statut de spécialité culinaire traditionnelle de Qrevladal. On dit par ailleurs qu’il est de bonne augure de jeter un poisson pêché la veille par-dessus son épaule gauche juste avant d’entamer son rat.
Aujourd’hui, peu de personnes ont connaissance de l’origine de ce plat pour le moins insolite. Mais cela n’empêche pas de grands chefs cuisiniers de venir des quatre coins du monde pour goûter ce mets dit « de caractère », dont le goût serait à la fois « prononcé » et « ra(t)ffiné ».