Lupa a faim.
C’est un jour ordinaire, pourtant. Tout ce qui est Autre est en elle.
Le ciel est lourd de nuages et tapisse l’horizon de blanc indistinct, comme elle l’aime. L’air est frais, tendrement humide. Les rues sont dégagées : quelques voitures matinales, peu de passants. Mais ni le silence – vide de paroles, vide de gens, enfin assez de place pour elle – ni le temps – tourne à la pluie et à l’orage, un truc qui hurle et qui craque, un monstre de foudre et de nuées qui pourrait se pointer à l’horizon, rouler de derrière les immeubles et lui répondre dans un mugissement de tonnerre – ne peuvent l’apaiser.
La douleur contrôle tout.
Un serpent aux écailles gluantes lui remonte la colonne. Sous le mucus se trouve du fer et des fibres de verre qui grattent avec un plaisir mauvais contre ses vertèbres. Il siffle, la bête, et sa langue vibrante résonne os par os jusqu’à ses tympans qui en vrillent. Il s’enroule sur ce tuteur plein de sang, il resserre sa prise sur les nerfs frissonnants. Ils sont délicats, ils sont à fleur de peau : ils ressentent tout et partagent l’expérience avec la nuque, les reins, les doigts. La chair de Lupa est pleine de nœuds. Son corps crépite d’électricité.
Elle aimerait retourner la tête et décapiter ce dragon de jardin d’un coup de dents. Mais elle a la nuque trop courte, ou il est trop rapide, toujours est-il qu’il reste hors d’atteinte. La femme reste sous l’emprise du serpent. Alors elle marche, elle mâche sa propre viande, elle mord l’intérieur de sa joue avec amertume. Surtout, elle pense.
« J’aurais ta peau, saleté. Un jour, un jour, je me retournerai comme une chouette et je t’arracherai de là. Et là… ! »
Les mots ne valent rien. Les pensées, presque autant. Lupa a mal, la douleur la met en colère, et la colère lui donne faim.
C’est au tour de son bassin. Il porte le feu, il fait rouler ses reins dans les braises. Lupa a besoin d’une distraction. Mais les rues sont désertes, il n’y a que le feu rouge qui clignote comme un cyclope aveugle. Le bitume est rêche sous ses bottes, pas de flaque, pas de poissons. Même les corbeaux se taisent, eux qui d’habitude braillent tue-tête leurs chansons du lever au coucher du soleil. Lupa lève la tête : ils sont là, coincés dans les chênes du jardin public. Ils trônent au-dessus du grillage, sagement rangés. Ils sont muets. Ils la regardent.
Ce n’est pas bon signe.
Son poignet la lance. Le venin joue avec ses articulations. Lupa met la méchante sensation de côté. « J’ai oublié quelque chose, » réalise-t-elle tandis que de nouveaux oiseaux noirs prennent place sur les branches alentour. Mais il y a ce poids dans ses os et ce bouillonnement dans son ventre, elle n’arrive pas à se concentrer. Ça grince dans son estomac, ça claque des mâchoires, ça appelle comme des fils de vautour du fond de leur nid. La faim creuse son ventre avec une petite cuillère. Elle prend ce qui reste, quitte à manger les murs. N’importe tant que ça comble le trou, même si ce n’est que pour une seconde. Elle ravale sa salive. La tête lui tourne, elle a la nuque pleine d’explosifs.
Puis elle se mord dans sa main, d’un coup, d’un grand coup de dents sauvage. Elle sent ses canines pousser, dépasser sa conscience fragile qui veut garder sa patte, et enfin percer la peau. Il y a du sang qui roule. Elle le suce sans même s’en rendre compte. Ses paupières frémissent de plaisir. C’est chaud. C’est bon…
« On est mercredi, » chantonne une petite voix derrière le voile rouge qui imbibe son esprit. « Mercredi, c’est le jour des enfants ! »
Lupa écarquille les yeux. Ses pupilles jaunes se fendent brusquement.
— Merde.
Il faut qu’elle parte. Il faut qu’elle dégage, maintenant, avant que l’autre timbrée ne débarque. Foutus corbacs ! Ils auraient pu la prévenir ! Elle leur lance un regard assassin ; ils ne cillent pas. Tout est un spectacle pour eux. Il faut dire que depuis qu’on les a nommés Juges du Divertissement, ils prennent leur rôle très au sérieux.
La terre commence à trembler. Les gravillons sautillent, les feux de circulations et les poteaux vibrent sur place. Des crissements de pneus se font entendre quelques rues plus loin. Ça commence à crier. La musique de la parade s’élève : on dirait une boîte à musique qui se rapproche de plus en plus vite.
Lupa n’a pas la moindre envie d’être là quand elle arrivera.
Elle prend les jambes à son cou. Ça croasse de manière désapprobatrice derrière elle. Tant pis ! Qu’ils lui collent un deux sur dix, comme la dernière fois ! Elle s’en moque. Le roulement des tambours et des trompettes se fait plus fort. Elle accélère. Ses longs cheveux noirs se gonflent comme une voile de bateau et s’emmêlent. Sa peau blanche se marbre de rouge sous la claque du vent. Elle passe d’une rue à l’autre. Les manches de son gilet bleu marine lui glissent sur les avant-bras, la frustrent et la gênent ; elle les raccourcit à la va-vite.
La jeune femme dessine un chemin sans queue ni tête. Parfois, elle revient sur ses pas et prend des chemins de traverse. Elle frotte même sa main blessée contre un mur avant de faire demi-tour : avec un peu de chance, ça les mettra sur la mauvaise piste jusqu’à la fin de la partie. Mais toujours, comme par magie, la musique devient plus claire.
Lupa connaît la ville comme sa poche du samedi au lundi. Le reste de la semaine, les cartes se brouillent et tout est à recommencer. Même si elle commence à comprendre comment la ville se reforme. Elle sort d’une poche un carnet et en feuillette les pages à toute vitesse, sans ralentir. Rue du Rossignol, puis cul-de-sac À Main, et la semaine dernière, c’était l’allée des Pins et le square des Boute-en-train. Elle avait détesté cet endroit : plein de clowns et de wagons à vapeur. Soudain, elle s’arrête, pile juste à temps face à un tas de briques qui n’était pas là deux heures plus tôt. Lupa renifle l’air : ça sent le béton frais. L’espace d’un instant, elle envisage de l’escalader, mais la musique est trop forte, les pas des majorettes claquent férocement sur les pavés, encouragés par les barrissements des éléphants de fête. Lupa jette un coup d’œil autour d’elle : la rue qu’elle longeait mène sur une place ronde, entourée d’ arbres plein d’oiseaux – pigeons vénérables, mésanges farceuses et même un canard, perché sur une souche –et de buissons. Une gigantesque statue de bronze s’élève en son centre : une femme aux longues boucles, sceptre dans une main et un livre dans l’autre, porte une couronne imposante. Sa robe de métal dégringole en vagues délicates jusqu’au socle. Même elle, malgré ses boulons bien vissés, tremblote. Les boutiques qui voient leurs produits bondir dans leurs devantures ferment leurs portes une par une, à double tour. Un parfum sucré se répand sur la place des Dames, une joyeuse odeur de barbe-à-papa et de pommes d’amour. Lupa se force à respirer par la bouche. Le fumet rose lui colle à la langue et lui donne la nausée.
Au bout de la rue s’avance désormais la cohorte royale. Un grand ramassis d’instruments annonce sa venue : cymbales, tambours, cors et trompettes, violons et harpes portées bon gré mal gré. Il doit y avoir une partition commune pourtant, car la musique n’est pas mauvaise, et l’air est toujours le même. Des adolescentes en tenues blanches et roses lancent des bâtons dans les airs et les rattrapent au vol avec adresse. Puis viennent les dignitaires et les nobles, des plus faibles au plus puissants : dindons de l’ordre de la Farce, moutons du conseil des Sages, crocodiles de la Banque royale, vaches, cochons, poulets, grenouilles et hérons et bien d’autres encore se pressent en ordre devant les carrosses de Sa Majesté et de ses Bien-Aimés. Lupa se cache derrière un arbre à leur vue.
Les voilà : en premier vient le Doux Prince, un bellâtre aux cheveux dorés et au sourire guimauve. Le Fée des Neiges, une gamine en tenue de ballerine, est assise à côté de lui, refuse de lui lâcher le bras. Le Chevalier Chiendent chevauche auprès de leur carrosse sur un beau destrier pommelé. Une deuxième voiture suit, conduit par le Valet Coquin, au chapeau garni de plumes et à la mine moqueuse. Le toit de cet étrange cabriolet est ouvert : la Princesse Hippocampe et le Duc de la Montagne y sont installés. Ils discutent d’un sujet sérieux, à en croire les sourcils froncés sur leurs visages délicats. Lupa remarque leur inconfort et s’en régale. Elle donnerait cher pour être l’épine dans leur pied et les faire grimacer à son tour. Leurs voitures font le tour de la place et s’arrêtent de chaque côté de la statue.
Lupa espionne aussi discrètement possible le cortège, à l’affût d’une autre figure parmi ces Personnages Principaux. Elle ne trouve pas celui qu’elle cherche. Lupa ne sait pas si c’est bon signe.
Soudain, quatre éléphants claironnent. Un paon descend gracieusement du dos de l’un d’entre eux, queue en éventail. Il s’éclaircit la gorge et s’exclama d’une voix puissante :
— Sa Majesté, la Reine Éternelle !
Un superbe carrosse de conte de fées, blanc et or et guidé par quatre chevaux blancs, trotte jusqu’au centre de la place. Il s’arrête devant la statue. De part et d’autre, des gens commencent à apparaître : ils sortent timidement de leurs maisons, poussent la porte de leurs boutiques, et viennent voir ces nobles personnes qui les attendent.
Lupa manque de sursauter quand des enfants passent près d’elle en gloussant. « Marrez-vous tant que vous le pouvez, va, » pense-t-elle en les voyant rejoindre leurs parents. « Y’a vraiment pas de quoi rire. » Mais c’est vrai qu’ils sont ridicules, dans leurs accoutrements de carnaval. Elle comprend pourquoi ces gamins se gaussent de ces adultes habillés comme des poupées. Elle leur en veut de rire pourtant ; par honnêteté, elle doit bien l’avouer, au moins par devers elle, que c’est parce qu’elle aussi aimerait pouvoir se moquer sans risque.
La porte du carrosse blanc s’ouvre. Lupa se cale un peu plus contre le tronc qui la protège.
Apparaît alors la plus belle jeune femme que Lupa a jamais vue. Ses boucles miel tombent en cascade enchantée sur ses épaules délicates, rebondissent, taquines, sur son front de la couleur du bois laqué. Son visage en forme de cœur porte vraiment le plus joli minois qui soit. Elle pose ses grands yeux verts sur la foule qui l’admire, bat des cils. Enfin, elle lève la main – sa robe blanche étincelle à ce geste – et les salue avec un sourire gracieux.
La foule explose en applaudissements.
« Péquenauds. Crétins. Pigeons ! » pense Lupa en se mordant la lèvre jusqu’au sang.
À nouveau, le beau liquide vint rouler dans sa bouche. Elle l’avale malgré elle. Elle plante ses ongles dans l’écorce avec un frisson. Jamais le vin n’a eu un goût pareil. Ni la liqueur, ni le rhum, ni le whisky… C’est plus bon que l’alcool, c’est plus rafraîchissant que l’eau. C’est plus fort qu’elle.
— Chers citoyens, dit la Reine éternelle de l’autre côté de la place. Bienvenue au Jeu du Jour !
Nouveaux applaudissements. Un lèche-botte se risque même à lancer un cri de joie. Lupa lève les yeux au ciel.
— Aujourd’hui, nous allons jouer à la Danse des Fleurs. Tout le monde connaît les règles ?
— Euh, pas moi… répond une voix hésitante.
Le public se fend en deux autour de l’individu. C’est un jeune homme en tenue de ville. Il écrase sa basket par terre en se dandinant, gêné par cette attention subite. Néanmoins, il parvient à dire :
— Je comprends pas trop… J’étais sorti faire les courses, mais en sortant de chez moi, il a commencé à y avoir de la brume et puis… En fait, je crois que je me suis perdu.
Est-ce les regards pesants sur lui ? Est-ce l’atmosphère, qui se tend à chacun de ses mots ? Ou son instinct de survie décide-t-il simplement de se réveiller à ce moment précis ? Toujours est-il qu’il recule en grimaçant un rire nerveux, un bruit qui sonne faux et qui pue la peur à plein nez :
— Je crois que je vais juste y aller. Désolé du dérangement.
— Pas du tout ! s’exclama la Reine. C’est moi qui suis désolée. Je ne savais pas qu’il y avait un nouvel arrivant. Qui n’est jamais venu ici ?
Une dizaine de mains s’élèvent, hésitantes. Le beau visage de la Reine s’illumine.
— Oh vraiment, quelle joie de tous vous rencontrer ! N’ayez crainte : tout va bien se passer.
Le ventre de Lupa gronde. Faute de mieux, elle arrache un morceau d’écorce et le mastique avec énergie. Le goût est immonde, elle aura du lichen entre les dents pendant des jours, mais mieux vaut ça que continuer à souffrir. Elle sait pourtant que ça ne la satisfera pas.
— On va vous expliquer tout de suite. En fait, j’ai exactement la personne qu’il nous faut. Lupa ! Viens ici !
Lupa plante ses griffes dans l’arbre, mais trop tard : la parole de la Reine l’attrape comme un lasso et la ramène séance tenante à ses pieds. Elle s’écrase sans ménagement aux pieds de la jeune femme. Lichen et boue : quel repas !
La Reine se penche vers elle, ses mains sagement rangées dans ses jupons, enfouies dans les froufrous de sa robe. Lupa peut sentir l’effluve piquante de son vernis à ongles, l’amande de sa crème pour les mains, la rose et l’iris sur ses poignets. Elle devine les flots rouges battants sous le nuage de parfum. Ses dents la démangent à l’intérieur de sa bouche. Son estomac se tord avec violence et elle doit faire un effort titanesque pour ne pas se rouler en boule dans la poussière. La Reine lui sourit :
— Bonjour, mon Loup.
Une idée folle lui traverse l’esprit. Un instinct d’abord, un plan qui grandit et se construit en un éclair, un besoin impérieux qui prend toute la place à l’intérieur de son esprit.
— Bonjour, Majesté, dit-elle d’une voix rauque.
Elle sait enfin comment vaincre sa faim.
Un jour, Lupa se fera les crocs sur la Reine éternelle.