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Un monde à partager

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« La vraie épreuve ne consiste pas à frapper ou à épargner ; elle consiste à rester soi quand tout invite à devenir autre chose. »

Marcelin le Saltimbanque, Pérégrinations dans les Trois Pays

Avant de revenir au monde, il connut cette lente noyade de l’esprit où le réel cesse d’obéir. Ce n’était ni le sommeil, ni l’évanouissement, seulement l’intervalle où les certitudes battent en retraite. Tout ce qu’on lui avait enseigné, la grandeur du Parakoï, l’inviolabilité de la loi, l’impossibilité du magique perdit sa certitude. Il se souvenait du moment précis où les doctrines avaient cédé : un phénomène sans nom, sans précédent, sans place dans la langue des Hérauts. On l’avait dit chimère, superstition, simulacre de barbares. Pourtant cela s’était produit sous ses yeux, nu, incontestable. Alors il avait voulu nier. La négation exige un monde immobile, et ce monde soudain remuait. Il fut pris d’une torpeur large comme un fleuve, où l’orgueil descendait par étages. Dans cette torpeur, une question persistait, insolente, impossible : et si le Parakoï mentait par omission ?

Quand il tenta de bouger, la chair se heurta à la corde. Le Héraut était déjà fixé à la chaise, porcelet ficelé à son destin, le dos tiré bien droit, les jambes contre les pieds d’os poli. On l’avait placé au centre de la chaumière, entre le foyer et la table, là où les fumées se croisent et où les mots prennent feu.

Il redressa la tête. La corde mordit son torse, grogna contre sa chair.

— Qu’on me détache. Je porte le Parakoï. Celui qui pose la main sur moi encourt la colère.

La Mésange, assise dans son fauteuil bas, ne répondit pas. Elle plissait seulement les yeux, attentive au feu qui cliquetait contre la suie. Les bocaux sur l’étagère frémissaient sous les éclats de braise. Dans l’un flottait un poumon miniature battant au ralenti ; dans l’autre, une plume dressée ; dans un troisième, un œil d’insecte ouvert sur l’homme, vif et incorruptible.

— Je suis la voix du Parakoï. La Loi descend de l’En-Haut par nos bouches. Vous vous rendez coupables d’atteinte sacrée. Les armées viendront.

La Mésange se leva enfin. Son pas coula dans la cendre et souleva un halo léger autour de la fleur fossile incrustée dans le sol. Elle répéta :

— Les armées. Toujours les armées. Vous n’avez donc jamais rien d’autre ?

Elle s’approcha de la chaise, passa ses doigts sur un fil sacramentel cousu à sa manche, un serpent de métal couché sur le tissu, et tira. Le fil céda.

— Dehors, tu es Héraut. Ici, la Loi des hommes s’arrête.

Elle posa le morceau de fil sur la table, près du livre sans lettres.

— Et le Parakoï ne regarde pas.

Le Héraut pinça les lèvres, son regard demeura dur.

— Il n’y a que la Loi.

La Mésange corrigea :

— Il n’y a que la dette. Tu n’es plus Héraut ici. Tu n’es même plus un homme. Seulement un corps qui doit répondre.

Elle ouvrit alors le livre. Les pages blanches frémirent sous le courant d’air. Elles attendaient, prêtes à boire.

— Il y a plusieurs voies. Ces voies-là, ce sont les hommes qui les ont inventées. Je n’ai jamais surpassé leur ingéniosité.

Elle prit une plume grise, la plongea dans l’encre noire et écrivit.

— Première voie : les pieds salés. On fend la plante avec une coquille, on verse le sel, et on laisse le temps faire la besogne. Très prisé chez les pêcheurs.

Elle nota. Le Héraut ricana, superbe et glacé :

— La douleur ne purifie rien. Seul le feu...

Elle le coupa :

— Oh, le feu viendra. Il finit toujours par venir. Les hommes l’adorent. Ils l’ont mis partout : sur les bûchers, dans les cuisines, dans les temples et dans les guerres. Vous l’avez même glissé dans vos prières.

Elle tourna la page.

— Deuxième voie : les os. On casse ceux qui servent à marcher, ceux qui servent à prier, et ceux qui ne servent à rien. Les anciens disaient que l’homme possède trois os de trop. Je n’ai jamais eu le temps de vérifier.

Note. Les murs écoutaient.

— Troisième voie : les aiguilles. Sous les ongles, dans les coudes, dans la lèvre. Très artisanale. Beaucoup de cris pour peu de progrès.

Note. Le foyer lança une poudre de cendre qui retomba sur les épaules du Héraut. Au filet accroché à la fenêtre, les cils humains frémirent, pris dans la fibre, et regardèrent la scène sans paupières.

— Quatrième voie : l’écorchage. Travail propre si l’on respecte les angles. Le souci, c’est l’odeur de cuir. Elle attire les chiens.

Elle leva les yeux.

— Cinquième voie : le trou. On ouvre sous les côtes, on retire ce qui gêne, on garde ce qui bouge. Très instructif.

Elle referma le livre d’un claquement sec.

— Sixième voie : on le tue. Lentement. En développant la conscience du chemin parcouru.

Un silence plein de nerfs se posa. Le Héraut planta son regard dans celui de la sorcière, sans pitié ni repentir :

— Vous oserez peut-être. Le Parakoï ne pardonne pas la profanation. Ceux qui m’écorchent mourront dix fois avant de descendre.

La Mésange sourit, sans chaleur :

— Il existe une septième voie. La plus coûteuse. Celle que seuls les innocents osent tenter. Vous venez de l’évoquer Héraut.

Ses yeux glissèrent vers Marjine.

— Le pardon.

Restée en retrait, Marjine pâlit. Sa gorge se serra, aucun mot ne quitta ses doigts, elle avait perdu le stock de ses phrases. On avait oublié qu’elle se tenait là. À la lisière de la pièce, dans l’ombre du mur, une fille aux mains maigres qui serrait contre elle un panier de feuilles sèches. Ni servante, ni apprentie, peut-être parente, on ne savait pas et le Héraut moins que les autres. Il la dévisagea en silence, mesurant la fragilité, flairant déjà qu’entre tous ceux qui l’encerclaient, c’était peut-être la seule qui ne portait pas le poids de la cause. Dans le regard de la Mésange, il n’avait vu que sentence ; dans celui de la fille, il entrevoyait soudain une fente, mince mais suffisante, où se glisse la survie.

Le Héraut tourna la tête, flairant l’ouverture, animal perdu dans la battue.

— Oui. Toi, fille. Si tu me libères, le Parakoï te regardera avec faveur.

Marjine cligna. Nuri sur le bûcher : le hurlement, l’odeur, la peau qui se plisse avant de disparaître. Son ventre se noua. Sa main trembla. La Mésange effleura le livre sans le regarder.

— Alors ? Quel monde veux-tu prolonger, petite ? Celui qui brûle les hommes pour leurs idées ? Ou celui qui les ouvre, pour voir si quelque chose en eux mérite d’être gardé ?

Le crochet de cuivre attendait sur la table. Dans le bocal, le poumon miniature se dilatait et se rétractait, avertissement, métronome, oracle.

Marjine avança d’un pas.

Puis d’un autre.

Puis d’un autre.

Le Héraut ne respirait plus. La Mésange, elle, respirait pour trois.

Marjine demeura immobile, la main suspendue au-dessus du métal, et ce fut alors que son âme se retourna contre elle-même car elle n’était pas née pour ces décisions-là. Rien dans son enfance ne l’avait préparée à choisir entre l’homme et l’abîme. On lui avait appris le respect de l’autre, la main tendue, la parole qui apaise, le regard qui ne juge pas vite. Elle avait poussé comme poussent les herbes au bord des chemins : sans haine, sans doctrine, respirant le monde tel qu’il se présentait, avec sa douceur imparfaite. La Mésange lui avait montré l’autre versant du monde, celui où la blessure réclame le droit de répondre, où la larme exige sa réplique en sang. Marjine, par instants, avait senti cette idée l’effleurer mais jamais elle n’avait su si elle la désirait vraiment ou si elle en avait seulement peur. À présent, tout se resserrait autour d’elle : le feu qui craquait, le Héraut qui murmurait sa grandeur, et la Mésange qui l’observait avec cette patience terrible des êtres qui savent que la justice n’est pas un choix mais une fracture. Dans la tête de Marjine, deux mondes se heurtaient : celui d’avant, le monde de l’innocence, des repas partagés, des pardons possibles et celui de maintenant, le monde où l’on ouvre les hommes pour savoir ce qu’ils valent. S’il fallait venger Nuri, alors ce serait au prix de tout ce que Marjine avait été. Mais s’il fallait rester fidèle à la bonté, alors il fallait trouver la force de regarder le Héraut en homme, non en ennemi. Cette bonté, en cet instant, ressemblait à une falaise trop haute. Ainsi le dilemme prit figure : venger, c’eût été céder à la brûlure que la Mésange avait éveillée en elle ; pardonner, c’eût été trahir la douleur qui lui mangeait le ventre. On naît doux et on devient dur ; mais parfois l’Histoire demande l’inverse : rester tendre là où tout vous pousse à mordre. Marjine comprit que c’était là sa grande épreuve, non pas tuer ou libérer, seulement choisir quel monde elle consentait à prolonger.

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