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Pérégrinations

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« J’ai écrit mes Pérégrinations dans des lieux où l’on pensait que les histoires ne sortaient pas ; c’est là qu’elles apprennent le mieux à survivre. »

Marcelin le Saltimbanque, Pérégrinations dans les Trois Pays

La geôle était basse, pas assez pour obliger à se courber franchement, suffisamment pour rappeler que la verticalité était un privilège révocable, soumis à autorisation, tampon et délai.

L’humidité perlait sur les pierres avec l’obstination des choses qui ont le temps pour elles. Elle suintait la rouille, la paille souvent souillée et cette odeur particulière des lieux d’attente : non pas la peur vive, uniquement ce qu’elle devient quand on a déjà cessé d’espérer qu’elle soit brève.

Les chaînes d’Ilin étaient froides, posées avec cette compétence tranquille sachant combien de jeu laisser à un corps pour qu’il dure : ni trop serré, on ne voulait pas casser, ni trop lâche, on ne voulait pas croire à la dignité.

Depuis la pénombre, sur la droite, une voix surgit, claire, joyeuse, profondément déplacée.

— Ils ont fait ça avec amour ou avec un manuel. Dans les deux cas, c’est du beau travail.

Ilin leva les yeux.

L’homme était assis sur la paille, adossé au mur, les jambes étendues avec l’aisance inconvenante de ceux qui refusent obstinément le rôle prévu pour eux. Son chapeau reposait à côté, retourné avec soin, attendant encore quelques pièces, une générosité tardive, ou un public qui s’était trompé de salle.

Son regard glissa vers les poignets entravés d’Ilin, évaluant sans hâte.

— Pas trop serré, c'est bon signe. Quand ils serrent trop, c’est qu’ils ont déjà gravé l’épitaphe. Ici, ils hésitent encore.

Ilin prit le temps de le détailler avant de parler.

— Qui êtes-vous ?

L’homme parut goûter la question, à la fois nécessaire et parfaitement inutile.

— Qui je suis maintenant, ou ce que j’étais avant qu’on me démonte pièce par pièce ?

Un court silence. Enfin :

— Marcelin. Saltimbanque.

Il leva un doigt.

— Profession : déranger.

Un second.

— Statut : provisoire.

Il laissa la phrase retomber, puis ajouta avec une certitude paisible :

— Prisonnier temporaire. Très temporaire. Je déteste m’installer dans les lieux sans fenêtre. Et toi ?

— Ilin.

Le nom fut repris lentement, mâché, savouré.

— Ilin… Ça passe bien entre les dents. Pas d’arête. Pas d’éclat.

Le regard de Marcelin revint aux chaînes.

— Je comprends pourquoi ils te gardent. Tu dois entrer dans les cases. La Justice adore les gens qui entrent bien.

Ilin détourna les yeux vers les murs. Ils portaient les traces de ceux qui avaient essayé de laisser quelque chose derrière eux : encoches maladroites, griffures rageuses, tentatives de compte, noms gravés vite, dates souvent rayées. La Justice passait toujours après les prisonniers mais jamais assez soigneusement pour effacer complètement. Ilin reprit après un moment :

— Quelle est ta version officielle ?

Le saltimbanque répondit sans emphase :

— Les démons. Les trois. Toujours trois. En dessous, ça fait amateur. Au-dessus, ça demande des preuves.

Il abaissa aussitôt ses doigts.

— Je les débite sur toutes les places et dans toutes les tavernes. À force, on m’a sacré Prince des gobelets vides. Je les conte si bien, avec tant de détails, que la Justice en fait des sueurs froides. Elle, elle préfère le brouillard, les demi-mensonges et le flou. Ça lui laisse de la place pour respirer.

— Tu y crois ?

Marcelin réfléchit, ce qui chez lui ressemblait à une mise en scène.

— Croire est un mot exigeant. Disons que je les trouve très pratiques.

Puis, doucement :

— Et toi ?

— Je crois aux erreurs.

La réaction fut immédiate, éclatante.

— Magnifique. C’est infiniment plus solide que la foi.

Les chaînes de Marcelin tintèrent quand il se redressa. Il reprit :

— La Justice adore les histoires simples. Un coupable, une cause, une conclusion droite, un verdict fraîchement ciré.

Il marqua une pause.

— Moi, je raconte des choses qui débordent.

— C’est pour ça que tu es ici.

— Exactement.

Il observa Ilin plus attentivement.

— Tu as l’air d’être ici pour de mauvaises raisons très bien organisées.

— Je rattrapais.

Le mot eut l’effet d’un caillou jeté dans l’eau calme.

— Ah. Métier dangereux. Les rattrapeurs finissent toujours par être remarqués. Surtout quand ils réussissent.

Son regard se fit plus précis.

— Tu as travaillé près du Héraut. Ça se voit. Cette façon de ne pas prendre toute la place, de laisser croire qu’on pourrait, mais qu’on ne veut pas.

La phrase pesa.

— Ils ne savent jamais quoi faire de vous. Assez utiles pour disparaître vite. Suffisamment encombrants pour durer longtemps.

Ilin observa encore ses chaînes et dit :

— Tu n’as pas l’air inquiet.

— Je ne mourrai pas ici. J’ai encore beaucoup d’histoires à raconter. Mes Pérégrinations sont pleines de trous, sans final grandiose. Et puis… les geôles sont des lieux de passage. On y enferme ce qu’on n’a pas encore compris.

— Recevoir des conseils d’un homme enfermé…

Marcelin acheva avec un sourire qu'on entendait :

— …est rarement une bonne idée. Je sais. Je suis incurable.

Le goutte-à-goutte reprit quelque part. Le temps s’étira. Marcelin murmura :

— Dans mes Pérégrinations, j’écris ce qu’ils veulent étouffer. Je le rends racontable. Drôle parfois, faux souvent, mais dangereusement vivant.

— Et ça suffit ?

— Non.

Le silence pesa. Marcelin inclina légèrement la tête et montra d'un signe de tête la cellule autour d'eux :

— Tu connais ces geôles ?

— Comme un vieux refrain. Toujours la même rime, jamais la même sortie.

Après une courte réflexion, Marcelin posa la question dont il connaissait déjà la réponse :

— Tu peux changer quelque chose ?

— Peut-être.

— Mauvaise réponse. Ceux qui disent peut-être ont déjà commencé. Ils font juste semblant de réfléchir.

La main d’Ilin glissa imperceptiblement vers sa manche. Le cuivre du crochet caché répondit, docile.

Marcelin sourit.

— Ils croient que la liberté vient des grands gestes, des portes fracassées, des cris héroïques.

Un raclement discret, un cliquetis vexé de ne pas être théâtral.

— Mais non, elle vient des petites choses qu’ils ont jugées indignes d’attention.

La chaîne se détendit, puis céda.

— Voilà. Tu es officiellement devenu un problème.

Ilin se redressa, lespoignets encore marqués et grimaça :

— Et toi ?

— Chaque chose en son temps.

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