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Le voile déchiré

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« Le monde ne change pas quand il se révèle ; ce sont les yeux qui cessent enfin de mentir à ce qu’ils regardent. »

Marcelin le Saltimbanque, Pérégrinations dans les Trois Pays

De retour de la clairière, elles marchaient sous un ciel chargé. Le vent traînait derrière elles des lambeaux de pluie. Les troncs de la forêt s’épaississaient en remparts, étouffant le jour, vrillant le passage, forçant les pas. Le sol se boursouflait de racines, l’eau courait dans les creux.

La Vieille Mésange avançait devant, souple, indifférente à la vie. Marjine suivait, attentive au craquement grave de l’humus sous leurs semelles.

La chaumière surgit au bord d’un talus : murs de torchis, lichen épars, porte basse, œil rond taillé dans la façade. Une fumée grise s’élevait, fil ténu aspiré par les branches. Devant, le potager s’agenouillait dans la terre : les plantes n’obéissaient pas au monde ordinaire. Pavots dressés comme des cierges, choux massifs, mandragores en suspension, fenouils en arabesques, racines serpentant dans une terre d’un noir gras. Des os blanchis, fémurs, cubitus, côtes d’agneau, servaient de tuteurs.

La Mésange ouvrit la porte.

La chaleur du foyer prit Marjine à bras-le-corps. La suie, l’herbe sèche dessinaient un parfum épais. Les jours précédents, la pièce ressemblait à la pauvreté honnête des ermites : paillasse, table, foyer, herbes suspendues. Ce matin, le voile se fendillait. La seconde couche du réel apparaissait.

Les herbes formaient un alphabet ; belladone voisine d’armoise, datura cousu en croix, tanaisie liée par un fil de cheveux. Marjine reconnut d’abord la teinte, puis la texture : les siens, coupés lors de la fièvre. La Mésange les avait prélevés, utilisés. Pour quoi ? Rien ne répondait.

Les bocaux ne conservaient pas, ils opéraient. Un insecte flottait dans un liquide clair, œil ouvert, une ronce enroulée dormait dans un jaune visqueux, une plume grise demeurait verticale dans une jarre sans remous, un organe minuscule, cireux, patientait dans un bain d’herbes. Sur la table : silex, aiguille de cuivre, cercle de sel, livre sans lettres, cuir strié, tranche brûlée, reliure d’os. Autour, des griffes fêlées trempaient dans une vasque noire.

Le foyer brûlait une résine sans fumée. La flamme battait, stimulait les tempes. Le mortier à côté contenait une pâte verte qui s’étirait en filaments. Des fragments d’os servaient de cuillers. Dans un coin, une corde portait un bouquet d’objets : coquillages percés, lucioles séchées, éclat de verre, anneau de bronze. Près de la porte, un cercle de cendre blanche. Au centre, une fleur fossile. Une craie gisait, émoussée.

Les jours précédents, Marjine avait traversé la pièce avec les yeux d’une fiévreuse, sans insister, sans voir. Beaucoup de choses lui étaient apparues pour ce qu’elles n’étaient pas. Ce qu’elle avait pris pour un chapelet de coquillages se révéla être une suite de vertèbres d’oiseau. Le filet près de la fenêtre, qu’elle croyait destiné aux poissons, portait des cils humains incrustés dans la fibre. Un petit moulage en terre cuite, qu’elle pensait jouet de potier, recelait une incisive plantée au centre. Le tabouret sur lequel elle s’était assise avait des pieds taillés dans des tibias polis. La petite clochette de cuivre, qu’elle avait trouvée charmante, n’était faite que de trois rotules assemblées. La ficelle qui servait de corde à linge était un cordon ombilical, séché puis huilé. Et la petite statuette qui gardait la cheminée, qu’elle croyait idole ou superstition, portait au front un clitoris de brebis, cousu en guise de gemme.

Elle n’avait jamais rien vu. La fièvre avait fait un écran. Les concoctions avait fait le reste. La Mésange prit place dans le fauteuil bas, près du foyer. Ses mains se posèrent sur les accoudoirs.

— Maintenant tu vois.

Ni triomphe, ni reproche, une simple constatation. Marjine parcourut la pièce comme si elle la voyait pour la première fois. La Mésange suivait des yeux l’itinéraire du regard. Elle ne parlait pas. Elle laissait la vérité se déposer. Enfin :

— On ne voit jamais ce qu’on n’est pas prêt à avaler. On me cherche, on me nie, on me prend pour un conte, puis on me redoute. L’ordre varie, jamais le besoin.

Elle leva les yeux vers Marjine.

— Nuri faisait partie des chercheurs.

Le nom coupa son âme comme un couteau. La douleur qu'elle croyait apaisée remuait, vivante. Avant la fièvre, avant le potager hérétique, avant les bocaux où les choses ne dorment pas vraiment, il y avait eu la route.

Ils l’avaient prise à deux. Chercher la Mésange n’était pas une lubie : c’était une direction. À l’origine, l’idée appartenait à Nuri. Lui parlait d’aventure, de gloire, de destin avec la voix de ceux qui n’ont jamais vu la guerre mais qui croient la deviner. Il racontait qu’il existait des êtres dont le nom continue de marcher une fois leur corps dans la terre, et qu’il voulait en faire partie. Mourir sans disparaître. Ce fut la première phrase qu’il lui donna.

Dans les auberges, on lui avait décrit une femme qui guérissait, ou punissait, ou simplement montrait ce qui était déjà là. Les rumeurs ne s’accordaient pas, mais Nuri en avait tiré un fil. Il avait tenu des cartes griffonnées, avait compilé des noms, des marais, des villages désertés, des sources d’où les malades rentraient debout. Chaque fois qu’une piste mourait, deux renaissaient. Il en avait tiré argument : une chose facile à trouver ne valait pas d’être trouvée.

Marjine avait marché à côté. Elle ne croyait à rien de tout cela. Pour elle, la Mésange appartenait au royaume où les contes n’ont de preuves que leur insistance. Elle n’était pas allé pour l’exception, ni pour le miracle, ni pour la gloire : elle était parti pour lui. On ne demande pas des raisons au feu quand on aime la lumière qu’il fait. Elle avait regardé Nuri vivre à l’avance, puisque sa grande affaire était à venir. Elle ne l'avait jamais contredit.

Ainsi ils avaient suivi les rivières, l’aube des clairières, la rumeur des foires. La route les avait usés, puis soudés, puis usés de nouveau. Au bout, il y avait eu le Héraut écarlate, l’accusation, le bûcher, les hurlements, ce qui reste d’un homme quand le feu a fini son travail.

— Le Héraut l’a brûlé. Toi, il t’a laissée. L’indifférence a ses choix, la stratégie aussi.

Le foyer craqua. Une lueur rouge glissa sur les bocaux. La Mésange dit, la voix douce et maternelle :

— Les hommes ont des mots pour moi. Sorcière, Dame des os, Mangeuse de causes, et d’autres moins polis. Je ne corrige pas. Les noms appartiennent à ceux qui les donnent.

Elle inclina la tête.

— Toi, c’est autre chose. Tu portes un usage.

Elle la fixa. Les pupilles se creusèrent.

— Tu appelles le ciel. Tu fais chuter la foudre. Tu as vu ces deux hommes, la peau brûlée, le ciel métallique. Ce n’était pas un accident.

L’éclair. Le sang. La panique. Et ce silence absolu où même les oiseaux cessent de bouger. Derrière la fenêtre, le potager bruissait.

La Mésange reprit, plus bas :

— Je t’ai montré les Hommes ces derniers jours. Leur justice, leur bonté, leur ordre.

Elle eut un sourire sans dents.

— Ce sont des costumes. Quand on gratte, il n’y a que la cruauté.

Silence. Résine. Cendre blanche.

— Je te propose de nettoyer la crasse. Ce n’est pas un devoir, c’est une direction. Et tout commence par le Héraut.

Le souffle de Marjine se suspendit. La Mésange était vraie. Elle l’avait été pour Nuri, elle l’était désormais pour elle. Ce qui n’était que songe prenait corps.

La Mésange leva une plume, bénédiction retournée, et murmura :

— Je peux t’apprendre à guider ce que tu portes, si tu le veux.

Flamme. Souffle. Puis tomba la phrase :

— Tu peux tout changer.

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