« Le danger n’a pas besoin de forcer les portes : il attend qu’on les ouvre avec le sourire. »
Marcelin le Saltimbanque, Pérégrinations dans les Trois Pays
Solan chérissait les veillées au coin de l’âtre, instants suspendus entre le souffle du feu et les soupirs de la nuit. Les flammes dansaient devant ses pieds déployés, frémissant sous leur lumière douce tandis que son esprit dérivait au rythme des récits murmurés par son grand-pépé, tissés de souvenirs et de sagesse.
Dehors, les flocons glissaient contre les vitres, effleurant la maison d’un silence ouaté. La tisane tiède entre ses mains apaisait les morsures du froid rapporté des corvées du soir, tandis que le feu le berçait de sa respiration rougeoyante.
Mais plus encore que la laine sur ses épaules, c’était la chaleur des paroles anciennes qui l’enveloppait. Le vieux récit de la Mésange grise coulait de la bouche du conteur, porté par une voix usée par le temps, accordée au battement régulier d’un cœur qui n’avait jamais oublié la fin de l’histoire.
— …elle hante nos bois depuis l’Aube du monde, elle attend patiemment qu’enfançons frappent à sa porte. Elle sait les séduire, afin de les happer. Une fois la barrière franchie, personne ne revient. Gardez-vous, jeunesse, d’assouvir de vilaines curiosités car, des plus mauvais travers l’indiscrétion conduit sans faute à la perte.
Un silence empreint de recueillement s’installa à la fin du récit. L’éclat du feu sculptait les rides du vieillard en reliefs mouvants, dessinant sur son visage les traces du temps. Dans la danse des flammes, ses yeux bleus s’attardaient, vastes et profonds, traversés par une vie entière qui revenait s’asseoir chaque soir dans le creux de la maison.
Sur son visage hâlé, un sourire édenté apparut alors et la solennité du moment fut brisée dans un rire malicieux.
— M’enfin, tout ça n’est que faribole. Les vieux croûtons ont mieux à faire qu’à supporter la marmaille beuglante. La fin de nos vies a déjà bien ses maux, n’allons pas ajouter à la vieillesse, votre fougue débordante. Cette Mésange, si elle avait vraiment engouffré des mioches à la pelle, elle en serait morte prématurément.
Solan porta son infusion à ses lèvres, imaginant la répartie qu’il savait, par avance, inefficace. Bon joueur cependant, il tenta sa chance :
— Si elle est aussi aigrie que toi, grand-pépé, il est certain qu’aucun enfant ne s’approcherait d’elle.
— Bien tenté jeune galopin ; ce n’est pas de l’aigreur, juste l’expérience d’une vie mouvementée.
Le vieillard leva alors un doigt professoral et ponctua la joute à peine ouverte :
— Cette soirée a bien assez duré, une longue journée t’attend demain, comme celle de la veille, comme celle du surlendemain. Mes vieux os resteront bien au chaud pendant que ta carcasse…
— … traînera le poids de notre petit monde, je sais. Bonne nuit, grand-pépé.
Solan posa son gobelet encore chaud, se leva et déposa un baiser sur la joue de son ancien. Il s’allongea alors sur sa couche, dans un coin de la pièce et, éreinté par le labeur, il s’endormit lentement, l’ombre du vieillard se balançant devant le foyer ; sa silhouette fixe, immuable, imperturbable.
La nuit s’effaça lentement. Les braises, veillant à la place des flammes, finirent par céder leur chaleur aux cendres pâles, qui laissèrent le frimas s’infiltrer dans la chaumine. Le chant du coq salua les premières lueurs venues d’Orient. La campagne étincelait, prise dans un écrin de givre, figée, blanche, sous un ciel d’un bleu céruléen.
Une pellicule de neige veillait sur les champs endormis. Tout reposait encore dans le silence de l’hiver.
Solan, seul, ouvrait les yeux.
De sa longue liste de corvées, la sortie de la couche était, de loin, la plus pénible. L’esprit entre deux mondes, il s’extirpa de la chaleur de sa couverture, enfila ses chausses rembourrées, ses houseaux et ses bottines. Après avoir avalé sa bouillie et quelques fèves, il alimenta un nouveau feu, et pour dernier geste avant de sortir, déposa un baiser sur la joue de son grand-pépé, emmitouflé dans son plaid.
Malgré les responsabilités qui lui incombaient, Solan n’en demeurait pas moins un enfant. Ses premiers pas craquaient sur le duvet blanc ; tout autour, la nature immaculée lui soufflait une idée. Il avait encore du temps devant lui avant que le vieux Machel ne s’inquiétât de son retard. Et puis, le petit détour que Solan envisageait, valait bien une taloche du maçon. Il descendit à grandes enjambées la colline, traversa le petit bosquet argenté et, le souffle encore court, se cacha derrière un muret, au croisement des chemins. Une boule de neige dans la main, il attendait, tout excité, qu’elle arrivât.
Solan jeta un coup d’œil curieux par-dessus sa cachette. D’ici, il la verrait sur le sentier et alors, quand elle se présenterait à sa hauteur, il bondirait, projectile glacé à la main et ne lui laisserait aucune chance. Le calme environnant le força à l’observation ; il se demandait si ses traces de pas dans la neige n’allaient pas le trahir. Il était trop tard pour les effacer, d’un moment à l’autre, elle apparaîtrait.
Un chardonneret se posa devant lui, seule trace de vie dans une campagne léthargique et, devant elle, vint le doute. Si, exceptionnellement, elle n’empruntait pas ce chemin ce matin-là ? Couperait-elle à travers champs pour rejoindre la tannerie ? S’il devait se faire réprimander par le vieux Machel, sans avoir rendu la pareille à la coquine, il n’était plus sûr que le guet apens en vaille la peine. Encore quelques instants et sa virée devrait prendre fin, ses obligations bousculant les rares moments d’innocence qu’il avait découvert avec la joliette.
La veille, c’était elle qui l’avait surpris à la sortie de l’appentis de son maître et lui avait déversé dans le col une poignée de neige. Son rire espiègle et ses yeux rieurs l’avaient invité à une course à travers les ruelles du bourg. Solan ne s’était pas fait prier et avait pris plaisir à la poursuite, jusqu’à rattraper la farceuse et, par maladresse ou envie commune, tomber ensemble dans la poudreuse. Le baiser furtif qu’elle lui avait alors offert, l’avait laissé pantois et avait permis à la belle d’échapper à la chamaillerie glacée, l’écho de son rire derrière elle.
Ce tendre contact sur le coin de ses lèvres, avait accompagné le jeune apprenti jusqu’à la chaumière du grand-pépé, où la tisane et le foyer, n’étaient en rien responsables de la chaleur qu’il ressentait.
Perdu dans ce souvenir enjôleur, Solan ne remarqua ni le chardonneret s’envoler, ni le projectile arriver. Du haut du chêne qui surplombait le muret, la farceuse avait tout anticipé ; encore une fois, elle avait triomphé. Agile comme un écureuil, elle descendit de sa branche, et un brin charrieuse et charmeuse, plaisanta :
— La neige te va à ravir.
Solan voulut répliquer en un magnifique lancer avec, dans un coin de son esprit, l’espérance que la disputaille à venir, vînt à se finir comme celle de la veille. Cependant, son geste s’arrêta avant même qu’il ne débutât ; la joliette baissait le menton, l’éclat de l’inquiétude dans le regard. Était-ce un nouveau stratagème pour le désarmer ou le chambouler ? Pourtant, la voix de la mignonnette ne laissait place au doute ; son mal-être était sincère et appelait à l’écoute :
— Le fils du meunier a disparu, certains disent que la Mésange l’a emporté. Après la chandelière voilà qu’un deuxième s’évapore.
Solan voulait se montrer mature et responsable devant autant de détresse. Il rapporta, presque mot pour mot, les paroles de grand-pépé :
— Faribole et conte pour enfants que cette Mésange. Que ferait une vieille dame de tant de marmots ? Le fils du meunier est aussi robuste qu’un taureau, une maigrelette ne pourrait le contraindre.
— La petite Olive raconte à tout va qu’elle l’a vue à l’orée du bois.
Solan fit un pas en avant. Les yeux rieurs qu’il aimait habituellement à voir, retenaient une larme ; elle s’écoula sur la joue rosée au premier battement de paupières. Solan resta un instant interdit, ne sachant comment se comporter devant cette situation inédite. La vieille Mésange, objet de moqueries au coin du feu devenait subitement le plus sérieux des sujets. Pour épouser un peu la détresse de la mignonnette, il était prêt à donner consistance à toutes ces rumeurs, prêt à s’investir dans cette légende afin de lever le voile sur cette superstition populaire. Il pourrait alors partager quelques moments complices avec la jouvencelle, devaient-ils affronter des peurs enfantines, il en serait des plus heureux. Convaincu qu’il ne pouvait pas mieux faire, Solan fit un autre pas et murmura :
— Rejoins-moi chez le vieux Machel à la midi, je prétexterai une course urgente pour grand-pépé. Nous retrouverons ensemble le fils du meunier, sois en certaine, je te le promets.
Elle lui sourit et acquiesça. Avant qu’il s’en retournât sur le sentier du bourg, elle lui déposa à nouveau, un tendre baiser sur le coin des lèvres.
L’exaltation du frisson l’accompagna toute la matinée, matinée qui s’éternisait. Heureux comme un castor dans un ruisseau, Solan s’appliquait à la tâche. Il guettait la course du soleil dans le bleu du ciel et lui trouvait, en ce jour si particulier, une lenteur exceptionnelle. Entre deux coups de maillet sur la roche, une œillade de côté espérait accrocher la présence tant attendue.
Par où les investigations infantiles devraient-elles débuter, le moulin brillait d’évidence ; il improviserait pour la suite.
Ces bécots bien trop proches des lèvres, Solan les sentait encore. Émoustillé par ces sensations jusqu’alors inconnues, il se surpasserait pour rassurer la jeune avenante.
L’attente – l’impatience – prit fin, quand du coin de la rue, le visage séraphique apparut. Le cœur battant à tout rompre, Solan déposa sa massette et sa gradine sur un établi et s’éclipsa non sans prévenir le vieux Machel. Trop empressé de rejoindre la joliette, Solan entendit que quelques bribes des souhaits de bon rétablissement que son maître lui chargeait de transmettre à son grand-pépé. Un sourire niais sur le visage, Solan arriva devant la jeune fille et souffla :
— La tanneuse t’a laissée partir sans reproche ?
Elle hocha la tête et sourit. Alors, elle lui prit la main et l’emmena en une marche rapide jusqu’à la sortie du bourg. Ce contact glacé fit frémir Solan, cette nouvelle intimité occulta un instant la perspective incertaine de la mission qu’il s’était donné. Comment lui, plus qu’un garçonnet mais pas encore homme, pourrait-il donner une réponse rationnelle aux deux disparitions ? Si personne n’avait retrouvé trace de vie de la chandelière et du jeune meunier, comment, lui, pourrait-il y parvenir ? Pourtant, seul comptait en ce moment, la main fraîche dans la sienne et la promesse d’un moment privilégié à passer avec la plus renversante des colombes.
Ne lâchant plus la délicate menotte, Solan prit l’initiative des opérations une fois le ponceau franchi.
Sur la sente qui remontait au moulin, il se permit un premier arrêt. Après tout, le jeune homme n’était pas pressé que leur investigation prît fin ; il en venait même à espérer que le fils du meunier fût bel et bien disparu : s’il avait retrouvé le chemin de la maisonnée, le mystère serait déjà levé et l’aventure complice prendrait prématurément fin.
Les ailes du moulin tournoyaient, la toile brune barrant le bleu du ciel par intermittence. Depuis le flanc de la colline, la vallée offrait à voir un monde en plein scintillement. Le lit de la rivière ondulait tout en courbe jusqu’à l’horizon, les bois enneigés marquaient à l’ouest une barrière naturelle avec la contrée voisine, les fumées des cheminées du bourg serpentaient dans l’air saisissant. Si les échos de la battue et des aboiements des corniauds à l’orée de la futaie ne rappelaient le drame en cours, l’on aurait cru que le silence hivernal se fixerait éternellement dans ce paysage.
Dans un nuage de condensation, la voix cristalline de la jeune fille répondit à l’agitation en contre-bas :
— Où allons-nous maintenant ? Les chiens ont bien meilleure truffe que nous, s’ils doivent trouver quelque chose dans les bois, ils le feront avant nous. Je ne pense pas que le meunier soit au moulin pendant que tous retournent les buissons à la recherche de son gamin.
Solan opina du chef et proposa sans trop de conviction :
—Tu as dit qu’Olive avait vu la vieille Mésange au moment de la disparition. Bien que ses mots ne pèsent, la plupart du temps, pas plus qu’un moucheron, allons voir si elle n’a pas plus de détails à donner.
L’idée paraissait à la première écoute simple de réalisation. Cependant, la petite Olive passait ses journées à gambader à droite à gauche exemptée des contraintes traditionnellement dévolues aux enfants de son âge. Sa gaité naturelle et son esprit rêveur – certains diraient simplet – bien qu’innocents effrayaient les superstitieux. Personne ne la voulait dans les pattes, si bien qu’elle vivait à demi comme une sauvage. Après avoir crié à tue-tête avoir vu la Mésange, la pauvrine devait, en cet instant, se cacher du danger qu’elle avait aperçu.
Quel versant descendre pour débusquer l’Olivette ? Cachettes ne manquaient pas sous les frondaisons du pays d’Astirac ; grottes, bergeries à l’abandon ou bien terriers, une palette infinie s’offrait à qui voulait s’éclipser.
Parfaitement conscient de la difficulté qui se dressait devant eux, Solan soupira mais n’eut pas le temps de se lamenter. La joliette, qui ne lui avait toujours pas lâché la main, le traîna à sa suite dans une course folle. Son rire enchanteur emplissait Solan d’une joie nouvelle, ses nattes au vent devançaient ses mots encourageants :
— Je sais où elle est !
Les deux complices dévalèrent la colline vers le nord, laissant le bourg et les jappements de la meute dans leur dos. Ils manquèrent de glisser sur le sentier rocailleux, mais se rattrapant l’un à l’autre, les rires l’emportaient sur les petites frayeurs. Des oreilles de lapereaux se dressaient au passage de cette joyeuse cavalcade ; les deux enfants par leurs jeux innocents trahissaient chemin faisant la nature grave de leur expédition. Les mains enlacées, les cœurs semblaient se rapprocher. Qui penserait les voyant là, que le matin même, une larme coulait sur la joue de l’une et que le second partait pour une rude journée de travail. Le temps ne comptait plus, la campagne leur appartenait, entre ruisseaux enjambés et branchages écartés, chacun profitait de l’autre mais gardait enfouis ses sentiments secrets.
Dans le creux d’un vallon préservé de l’activité humaine, enfin, ils s’arrêtèrent. La mignonnette tendit son doigt en direction d’une faille sur un versant rocheux. Ralentissant le pas, ils gravirent la pente jusqu’à ce qu’une grotte leur apparut.
— Es-tu sûre de toi ? Que viendrait faire Olive si loin du bourg ?
— Crois-moi, la surprise qui t’attend dedans t’éblouira.
Solan bien trop aveugle déjà suivit sa belle dans la pénombre de la cavité. À l’intérieur, une simple paroi courbée offrait au mieux un abri ; rien à explorer. Solan voulut le faire remarquer ; il n’en eut pas le temps car la jeune entreprenante lui prit le visage dans les mains et, sans prévenir, l’embrassa non plus sur le coin des lèvres mais pleinement.
Un frisson lui parcourut le corps qu’il ne sentait plus ; les yeux fermés, il profitait de ce contact légèrement salé. La tendresse des lèvres de son amour le rendait plus vivant qu’il n’avait jamais été. La surprise qu’elle lui avait promise outrepassait ses espoirs inavoués. Voulant sublimer ce moment, il releva la main à la recherche d’une joue à caresser. Le contact le fit frémir ; la peau lisse et fraîche à laquelle il s’attendait fut, au contact, plus rugueuse qu’il ne se l’était imaginé.
Solan ouvrit un œil intrigué ; devant lui se tenait une vieille dame à la peau fripée. La peur l’envahit en un instant : des visions d’horreur, le sourire de la vieille Mésange était la plus frappante.