« L’enfance est une piste ronde :
on y rit, on y pleure… mais on revient toujours au même endroit. »
Marcelin le Saltimbanque, Pérégrinations dans les Trois Pays
Les jours passaient sans heurt, les veilles jumelles des aurores.
Dans sa chaumière penchée, Sotrelle tournait en rond dans son éternel présent, étrangère aux remous d’un monde qu’elle laissait glisser sur elle.
Parfois pourtant, un panier au bras, le pas faussement boiteux et le regard d’enfant cousu de feinte candeur, elle s’aventurait parmi les hommes. Elle y humait la crasse de l’âme, y cueillait les fanges de la bassesse et de cette bile mûrie au contact des autres, elle faisait un oreiller pour ses longues nuits sans voix.
Quel âge avait-elle ? Elle aurait pu être un soupir glissé entre deux légendes, un murmure plus vieux que les loups. L’écorce des arbres s’était glissée sous sa peau, et le vent courbait l’échine en silence.
C’est lors de l’une de ses rares incursions dans le monde des mal-vivants que quelque chose troubla le voile gris de ses pensées.
Au détour d’une venelle graisseuse, un soupir de musique grinça jusqu’à elle : une ritournelle fausse, mâchée par les rouages d’un carrousel mécanique. Il tournait dans un halo de poussière et de copeaux. Pas de rires d’enfants, pas de foule. Juste cette machine obstinée, rouillée d’espoir, qui grinçait sa complainte pour des fantômes.
À la manivelle du monde, un homme pédalait. Son dos, cassé par le temps ou par le désespoir, dessinait un accent grave sous la toile rapiécée d’un manteau bien long. Un œil fuyait, l’autre louchait sur un point perdu dans l’ombre ; sa barbe était taillée à la fourchette et ses doigts squelettiques, noircis de cambouis, suivaient des gestes si précis qu’ils en devenaient rituels. Il appartenait à la machine autant qu’elle à lui.
Le manège n’avait plus d’âge. De bric et de broc, il était assemblé par caprice ou par oubli. Un cheval sans tête se balançait à côté d’un cygne maigre, et un carrosse de bois vomissait des clous rouillés. Le tout tournait lentement ; à chaque tour, le bois grinçait et les ressorts criaient l’effort. Passage après passage, les créatures de bois vieillissaient un peu plus, perdaient un éclat et gagnaient une ride de bois.
Sotrelle s’était arrêtée, muette. Une poussière s’était logée dans sa gorge. Le monde, tout à coup, s’était mis à tourner avec ce manège-là.
Mais pour qui donc pédalait-il ?
Aucun enfant en vue, aucune main minuscule tendue vers les cimes grises du carrousel. Personne de sensé n’aurait confié son marmot à cette mécanique titubante, prête à s’effondrer sous le poids du moindre éclat de rire. Pourtant, l’homme pédalait. Inlassablement. Les yeux mi-clos, bercé par un vieux souvenir.
Était-ce pour les ombres ? Pour les échos d’un passé bruyant ?
Quand le tour finissait, il hochait imperceptiblement la tête, pour saluer un passager invisible. Ses lèvres remuaient parfois : pas des mots, non, mais des souffles, des bribes. Une litanie sans auditoire. On aurait dit qu’il conversait avec un être invisible, ou avec quelque chose d’autre, tapi dans le bois moisi des montures.
Sotrelle ne bougeait plus. Le temps lui avait refermé les doigts autour des chevilles.
Quelque chose, dans ce manège vidé de tout public la fascinait. Pas la musique. Pas l’homme. Le vide entre les deux.
Elle se revoyait, enfant ; car oui, elle le fut, jadis, en des temps qui semblent rêvés, perchée sur une machine du même acabit, les mains crispées sur l'encolure en bois d'un cheval sculpté, les joues fendues de rires. Sotrelle avait été cela, un jour : une petite fille parmi tant d'autres, légère d’ignorance, heureuse de ne rien savoir du monde.
Et maintenant ? Que restait-il de cette fillette aux joues rouges et au rire innocent ? Un corps faussement tordu par le temps, des gestes prétendument hagards, un nom qu’on ricane derrière son dos. Dans son patelin, on la désignait d’un haussement d’épaule ou d’un sourire en coin : la cloche, la fêlée, la pauvrette qui parle aux corbeaux. On se moquait d’elle avec la cruauté distraite des vivants qui ne voyaient rien. Car nul ne savait.
Nul ne devinait que sous ses haillons crasseux, derrière ce regard brumeux qui suivaient les mouches, se tapissait la légende.
La Vieille Mésange.
L’ombre qu’on disait rôder les soirs de brume, celle qui murmurait aux lucarnes et faisait claquer les portes, le frisson des enfants, la menace glissée entre deux berceuses. Celle qui, croyait-on, n’existait pas vraiment, mais dont tous parlent à voix basse, une main sur la bouche, l’autre sur le cœur.
Elle était là, sous leurs yeux. Elle traînait sur la place, elle marmonnait aux chiens, elle cueillait les mûres derrière le lavoir.
Comment cette enfant rieuse sur un carrousel, innocente et pure, avait-elle pu devenir cet objet de légendes ? Il suffit de remonter aux premiers clairs de l’aube de sa vie, à l’âge où les songes s’impriment plus fort que les souvenirs, où le monde chuchote déjà à l’oreille des cœurs ouverts. C’est là, dans ces lueurs fragiles, que s’est noué le fil tordu de son destin.
Il y a longtemps de ça...
A l’aube à peine levée, des hommes avaient érigé, au centre de la place, une haute structure de bois sec soigneusement entassé. Les fagots, liés de corde rêches, formaient un cône menaçant dont le sommet voulait toucher le ciel. Autour, la terre avait été gratté, dégagée de toute herbe pour offrir un écrin net au feu à venir. Des seaux de poix et de résine, laissés à proximité, exhalaient des effluves âcres, promesses d’un brasier rapide et vorace. Le silence des charpentiers improvisés n’avait été trouble que par le crissement du bois et le cliquetis métallique des outils. Déjà, la place s’impatientait devant l’autel de cendres qui s’élevait.
Cette place s’étirait au cœur du village, vaste arène pavée de pierres usées, rongées par le temps et les saisons, leurs fissures profondes creusées par la mémoire des pas anciens. Sous un ciel d’encre, alourdi de nuages bas, le pavé vibrait sous les voix étouffées et le grondement d’une foule mêlée, un dédale mouvant d’ombres entassées, venues avaler la peur dans un silence vibrant.
Tout autour, les maisons à colombages dressaient leurs ossatures noires et blanches. Leurs poutres gémissaient sous la morsure du vent, et leurs fenêtres aux vitres ternies reflétaient des éclats de lumière brisée, éclaboussant les façades d’un éclat blafard. Les volets, souvent clos, portaient les stigmates d’un passé agité, bois fendu, peinture écaillée, tandis que de petites gargouilles de pierre observaient, figées, la peuplade rassemblée.
Les toits, couverts d’ardoises sombres, ondulaient en un chaos de lignes brisées, sous lesquelles s’étaient nichées des cheminées qui soufflaient en soupirs lents des volutes de fumée pâle. Ici et là, une enseigne pendait de guingois, témoignant d’un commerce désormais à l’abandon ou à l’agonie.
Dans cette vaste cuvette où l’atmosphère s'épaississait d’angoisse, une foule bigarrée s’était agglutinée, traversée de murmures étouffés. Les vêtements, déchirés ou rapiécés, alternaient avec des étoffes neuves, témoins d’une pauvreté mêlée d’espoir vain. Dans les regards, sous le masque fragile des sourires forcés, l’effroi s’était logé, tapi dans l’ombre mouvante de cette attente.
Sur les visages dansait l’hypocrisie usée d’un sinistre divertissement, un bal masqué où l’horreur s’invitait, drapée en fête macabre.
Des femmes serraient leurs enfants contre leurs poitrines tremblantes, des hommes fronçaient le sourcil, arrogants juges d’un bien et d’un mal qu’ils définissaient à leur guise. Certains s’étaient glissés jusqu’au premier rang, étalant un courage mal placé, avides de jeter la première pierre, jouissant d’une honte secrète.
Au milieu du tumulte, Prune avançait à pas menus, tirant la manche de sa mère. Ses yeux larges absorbaient la colère brute, l’excitation tranchante, la soif noire d’un spectacle attendu. Sa joue ronde, éclat d’innocence, tranchait avec la gravité du moment, une pureté fragile noyée dans le venin d’une haine collective.
Un vieillard au visage buriné crachait ses mots durs, un refrain d’intolérance usé par la répétition. Non loin, un groupe de jeunes se moquait en silence, leur ironie sifflante glissant entre les pierres.
Ce théâtre d’ombres retenait son souffle : nul ne parlait, mais tous hurlaient en dedans.
Sur une estrade branlante, trois silhouettes s’érigeaient en remparts d’arrogance. Les juges, drapés dans des toges noires absorbant toute lumière, tenaient leur posture, figures sculptées dans le marbre de la morgue.
Le premier, bouche pincée, lançait ses paroles comme des lames glacées :
— Cette femme est poison, corrosif fléau qui ronge les fondations de notre ordre. La laisser respirer serait offrir un pacte au chaos.
Le second, regard perçant et voix mielleuse, ajoutait :
— Ses pratiques tordent le cours naturel des choses. Elle s’acoquine avec des forces que la raison bannit. Sa mort rétablira l’équilibre brisé.
Le troisième, mâchoire serrée, cracha enfin :
— Le tribunal ne connaît ni faiblesse ni pitié. Son âme vendue à l’ombre doit être purgée par le feu.
À ces mots, la foule exhala un souffle mêlé de soulagement et d’avidité, goûtant la sentence tel un spectacle à dévorer en communion.
Les juges tournaient le dos, protégés par une hauteur infranchissable, hors d’atteinte de toute compassion. Leur parole s’imposait, loi sans appel, et écrasait l’inconnu sous un verdict implacable.
La sorcière, silhouette frêle immobile, releva le menton. Sa voix, posée, coupa l’assemblée :
— Vous me traitez de poison, fléau, juges de la peur et du mensonge. Mais dites-moi, quelle part de votre âme avez-vous offerte au crime de bonté ?
Un murmure agacé secoua la foule, étouffé par la force tranquille qui émanait d’elle.
— Vous condamnez des ombres ignorées, brandissez lois en chaînes pour enfermer la vérité. Que proposez-vous en échange ? Un monde où la peur déforme les cœurs, où la haine règne en despote.
Elle tourna ses yeux perçants vers les villageois, traversant les rangs :
— Vous, qui applaudissez la fin d’une vie pour apaiser vos consciences, vous répandez le poison dans vos veines. Que votre faux courage vous dévore plus sûrement que le bois qui m’attend.
Un rire amer glissa sur ses lèvres :
— Vous dites être justes, mais vos mains tremblent au souffle du moindre inconnu. Vous parlez de lumière, mais vous marchez dans une nuit faite de silence et de cendres. Moi, j’offre la vérité, nue, crue, douloureuse. Vous, vous n’êtes que spectres d’un ordre agonisant.
La foule frissonna, mêlant effroi et excitation. La sorcière restait droite, elle défiait le monde. Le premier juge s’éclaircit la gorge :
— Par la puissance qui nous est confiée, par la volonté de préserver l’équilibre fragile, nous te déclarons coupable d’avoir souillé le tissu sacré du Parakoï.
Le second juge enchaîna :
— Pour tes offenses à la pureté des traditions, pour avoir défié lois humaines et célestes, ta peine sera ta purification par le feu. Gloire au Parakoï !
Le troisième, ferme, imposa la sentence :
— Que ta chair se consume, que ton âme brûle en flammes éternelles, que ton nom devienne avertissement murmuré dans l’ombre. Au nom du Parakoï !
La foule accueillit ces mots d’un souffle unanime et les goûtait avec satisfaction et impatience. Le feu d’artifice promis se changerait en cendres.
Prune, perchée sur un banc près de sa mère, sentit une ombre glisser en son cœur. L’enfant ignorait quel feu allait bientôt la consumer autrement.
Le bûcher dressé, sinistre édifice de bois sec, était prêt à dévorer innocence et révolte. Les flammes naissantes léchaient le ciel avec une faim dévorante et dansaient en serpents dorés dans l’ombre grandissante. La sorcière, offerte au ciel indifférent, n’avait plus peur. Sa voix s’échappa en ultime cri, souffle fendu par la nuit :
— Que le feu consume mes peines, qu’il porte ma malédiction aux enfants innocents, aux âmes pures qui, sans le savoir, porteront mon poids.
Le feu s’éleva, vorace et cruel, et dévorait d’abord les brindilles, puis les bûches entassées, jusqu’à embraser la peau frêle et tendue. Une langue ardente lécha la peau qui crissait sous la morsure insatiable des flammes. Les cris, d’abord étouffés, se muèrent en râles étirés, des murmures déchiquetés par la chaleur, des mots calcinés que le vent emportait sans pitié.
La fumée noire, âcre et suffocante, s’insinua dans les poumons, gonflant les silhouettes tordues dans une danse macabre, tandis que les gouttes de sueur se mêlaient aux perles de cendre qui tombaient en pluie funeste. La chair se déformait, se craquelait et offrait au regard des éclats rouges, des muscles noircis et croustillants, un spectacle d’agonie lente et sauvage.
La foule, suspendue à ce rite impitoyable, frissonnait d’un mélange cruel d’horreur et de fascination, prise au piège d’un spectacle où la mort consumait tout, et la peur se changeait en ivresse sombre. Les yeux brillaient d’un feu insensé, avides de voir s’achever ce supplice que certains appelaient justice.
Prune, yeux grands ouverts, sentit la voix de la suppliciée et ses mots maudits s’enrouler autour d’elle. Une empreinte invisible venait s’accrocher à son âme, glissant sous sa peau, ombre furtive et indélébile.
Les flammes éclairaient son visage figé et l’innocence qui ce soir recevait un poids inouï.
Les jours suivants la nuit du bûcher, le village reprit son souffle ordinaire, indifférent au fardeau invisible posé sur l’enfant. Pourtant, Prune changeait.
Un matin où le soleil s’étira paresseusement, elle éclata en un rire qui n’était plus celui d’une enfant. Il roulait, rauque, chargé d’une mélancolie muette. Sa mère fronça les sourcils, inquiète.
Plus tard, dans la cour, elle cueillit une rose fanée, serrant la fleur contre son cœur avec une étrange tendresse, comme si la mort pouvait être une amie fidèle.
Les villageois murmuraient derrière les portes et chuchotaient que la fillette avait attrapé un mal inconnu. Mais personne ne savait que la sorcière brûlait désormais en elle, que l’éclat de colère ou de tristesse reflétait cette âme emprisonnée.
Quelques semaines plus tard, Prune surprit tous ceux qui la connaissaient. Dans un accès de colère, elle brisa d’un geste le jouet favori de son frère, ses yeux brillants d’une lueur inconnue.
Puis vinrent les nuits où, seule dans son lit, elle parlait à voix basse à des ombres invisibles, à des voix étrangères à la maison et au village.
Les parents commencèrent à craindre l’enfant, ne comprenant pas la métamorphose silencieuse qui la gagnait. Pourtant, dans le cœur de Prune, un combat s’engageait : une innocence déchirée, une présence née des flammes, un murmure venu d’outre-tombe.
Puis un jour, elle disparut.
Derrière elle, sa maison brûlait, dévorée par le feu, et à l’intérieur, trois corps calcinés reposaient, témoins muets d’un foyer consumé, emportés par un incendie qui n’épargnait rien, ni vie ni mémoire.