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Chapitre 2 - La rencontre avec Duke

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Par LogistiX

Le temple du renommé Ulm étincelait sous le soleil rasant qui se levait pesamment sur Almoria, la capitale du royaume d'Illadum. Sur le parvis resplendissant de la bâtisse la plus magnifique de tout le royaume - même devant le palais royal - Isilda regardait la ville s'éveiller. Contrairement aux autres villes, le moment le plus calme en Almoria n'était pas la nuit. Toutes les bonnes gens étaient couchés quand la lune était à son firmament, certes, mais la ville n'était pas majoritairement habitée par les bonnes gens. Ainsi, la plupart des arrangements, des accords, des transactions se faisaient-ils la nuit. Et c'était donc le matin, alors que la majorité de la population finissait de récupérer, que la quiétude la plus grande régnait en ville.

La prêtresse aimait ce moment de calme. On pourrait penser que c'était parce qu'elle pouvait profiter de ce moment pour se recueillir et entrer en communion avec son Dieu, mais croire que tous ces rituels étaient nécessaires était une lourde erreur. Oh, bien sûr, les dieux jouaient un rôle très important, et Ulm, le Dieu Premier, encore plus que les autres. Quiconque se défierait des dieux ferait une chose insensée, et un malheur s'écraserait sur lui sans le moindre doute dans les jours ou les semaines qui suivaient son blasphème. Il existait très certainement une autre vie ; le clergé du grand Ulm en était convaincu. Du moins, bien assez pour faire passer le message à la population tout entière, et leur rappeler que s'ils avaient pêché, il était possible, à tout moment, de se racheter une conduite auprès du Dieu Premier. Littéralement. En pièces sonnantes et trébuchantes. La somme que vous donniez dépendait de votre richesse, mais le sens commun voulait que ce rachat arrive au moment de la mort de l'individu, et qu'il s'élève à un montant très simple : tout. Ce n'était pas pour rien que le grand temple d'Ulm avait un partenariat privilégié avec la Banque Centrale almorienne. C'était toujours plus facile de cette façon. Il suffisait de transférer le contenu du coffre du défunt directement vers l'immense salle des coffres attribuée au temple. Cet argent était soigneusement investi pour deux éléments majeurs : préserver la magnificence du temple, car personne n'aurait confiance dans l'atteinte de l'au-delà s'il donnait son argent à un temple pieux, mais délabré. Et s'assurer que les gens se souviennent qu'Ulm était le meilleur moyen d'arriver dans l'au-delà dans les meilleures conditions. Cela incluait certains contrats permettant de convaincre les blasphémateurs de réfléchir à leur erreur et se racheter une conduite rapidement. Sous peine d'aller rencontrer le Grand Ulm en personne plus tôt que prévu, évidemment.

Isilda, elle, était affectée à la garantie de la magnificence du temple, et c'est d'un air désapprobateur qu'elle regarda la large tâche de suie qui maculait un des paliers de l'escalier menant au temple. Elle claqua des doigts, et un homme en guenilles s'approcha de la prêtresse d'un air révérencieux.

— Dites-moi, Morty, commença-t-elle d'une voix douce. Est-ce que vous croyez que le grand Ulm aime la couleur noire ?

— J'en doute, ô prêtresse Isilda, répondit celui-ci d'un air incertain. Le Dieu Premier préfère la blancheur étincelante, et il bénit ceux qui permettent à autrui de voir son reflet clairement dans le marbre du temple.

— Si vous voulez mon avis Morty, aucun fidèle ne verra son reflet au troisième pallier.

L'homme prit un air étonné, puis paniqué alors que son regard localisait la source de l'impureté. 

— Je vais m'en occuper tout de suite, ô prêtresse Isilda, déclara-t-il, la voix tremblante.

Elle hocha la tête, et il se précipita maladroitement vers l'endroit encrassé. Isilda le regarda faire un instant. Cet homme n'avait pas été pieux toute sa vie. Heureusement, le grand Ulm l'avait aidé à revenir dans le droit chemin avant que quelque chose de vraiment fâcheux ne lui arrive. Mais il n'avait clairement pas assez de richesses pour trouver l'absolution immédiatement, alors il effectuait un peu de volontariat auprès du temple pour revenir à l'équilibre. Isilda loua intérieurement le Grand Ulm avant de laisser son regard errer à nouveau dans la Grande Avenue d'Almoria. Au fond de l'avenue trônait le palais royal, et ses façades blanchâtres qui mériteraient d'être rafraîchies. Mais le Roi Yannick était un homme pieux, et il ne souhaitait pas faire concurrence au temple d'Ulm. Il avait donc jugé que le ravalement de façade pourrait bien attendre une ou deux décennies supplémentaires. Sage décision.

Ses pensées revinrent au présent alors que du coin de l’œil, elle avisait un homme qui marchait en boitant bas. Elle regarda plus en détail, et écarquilla les yeux. L'homme portait sur le dos plusieurs peaux de loup qui semblaient ne pas encore avoir été tannées. Et il portait sur son pantalon et sa veste de cuir plusieurs crocs qui, visiblement, appartenaient aux peaux qu'il transportait sur son dos. Il avait l'air jeune, peut-être vingt-trois ans, mais à la façon dont il se déplaçait, il en paraissait cinquante. Une de ses jambes semblait ne plus vouloir aider l'autre à avancer. Elle traînait derrière, tordue avec un angle légèrement étrange. Il commença à monter le long d'un escalier en pierre peu voyant qui menait au sommet du temple, évitant de souiller les marches de marbre. Un homme pieux, songea Isilda, en le regardant peiner pour monter les deux cent soixante-dix marches en pierre brute soigneusement tracées hors de la vue de l'esplanade principale. Elle continua à le regarder, alors qu'il gémissait sous son propre poids et celui de son chargement. Elle remarqua que son pantalon était taché par endroit, et que du sang dégoulinait lentement. L'homme affichait un masque de souffrance terrible, mais il continuait néanmoins son ascension. Il allait arriver sur le côté du temple, et Isilda décida d'aller l'accueillir en haut des marches.

Il était beau, pensa-t-elle quand elle le vit arriver en haut de l'escalier. En vérité, pas vraiment à l'heure actuelle, avec une odeur de loup et trois énormes balafres sur le visage. Mais une fois soigné, probablement. Il avait le visage fin, les cheveux bruns mi-longs, qui lui tombaient négligemment sur les épaules. Il était musclé, et son armure de cuir, aux endroits où elle n'était pas déchirée ou agrémentée de crocs de loup, semblait de bonne facture. Il leva les yeux vers elle, et ses yeux verts captèrent son attention. Sa voix était douce, subtilement aiguë, alors qu'il prit la parole :

— Le grand Ulm vous bénit, prêtresse.

Il reprit son souffle, alors qu'Isilda se contentait de hocher la tête. Ses joues avaient rougi, partiellement à cause du sang qui dégoulinait des griffures, mais aussi par l'effort de monter près de trois cents marches sur une seule jambe. Il finit par retrouver assez d'air pour parler :

— Je sollicite la mansuétude du Grand Ulm, car j'aurai besoin de quelque soin. Je dédierai la moitié de ma chasse à rétribuer le grand Ulm s'il m'accorde sa bénédiction.

— Un choix judicieux, déclara Isilda d'une voix cérémonieuse.

Un sourire de sollicitude apparut sur ses lèvres alors qu'elle l'invita à le suivre. Elle partit sur le côté du temple, et l'homme la suivit pesamment, soufflant, gémissant, traînant toujours la patte. Elle le fit s'asseoir sur un siège, le laissant poser son attirail à côté de lui. Elle se rendit sur une petite commode, attrapa un ensemble d'outils, dont une pince, et entreprit d'extirper un à un les crocs qui parsemaient la veste de cuir et le pantalon. Elle effectuait l'opération à bout de bras, ne souhaitant pas prendre le moindre risque de tacher sa soutane immaculée. L'homme gémit, mais décida de ne pas se plaindre du traitement.

— Je prie pour que vos compagnons de chasse s'en soient mieux tirés que vous, prononça-t-elle d'une voix cérémonieuse.

— Quels compagnons ? Je chasse seul.

— Vous chassez le loup seul ?

— Les loups. De nos jours, il faut optimiser les processus. Même si, là, j'ai peut-être voulu trop en faire.

Elle jeta un œil sur les peaux de loup, et en compta quatre. Son attention fut distraite un instant, alors qu'une question faisait surface dans son esprit, et elle reprit conscience en entendant le gémissement plaintif du rôdeur. Elle arrêta de tordre violemment une canine de loup dans l'avant-bras de l'homme, avant de reprendre :

— Quatre loups. C'était en effet quelque peu téméraire.

— Ah. Non. Quatre, ça va. Ils étaient huit. Les quatre autres se sont enfuis, et... hé bien, je n'ai pas pu les poursuivre. Surtout qu'ils ont mangé mon cheval en repartant.

Isilda ouvrit les yeux ronds en tirant un peu trop fort sur sa pince, cisaillant par erreur l'artère humérale gauche. Elle se maudit intérieurement, puis commença une incantation pour arrêter le saignement. Elle voulut poser une autre question au rôdeur, mais cette fois, il avait tourné de l’œil pour de bon. Elle s'occupa de lui pendant près de deux heures, incantant lentement, sollicitant le pouvoir de son dieu. En réalité, elle savait que son dieu était bien incapable de soigner qui que ce soit. Son domaine, c'était l'autre monde, pas vraiment le monde ici-bas. Si tout le monde associait aux êtres doués de magie curative le titre de prêtre, c’était uniquement parce que les temples les détectaient tôt et leur offraient des avantages indécents, afin de s’assurer un monopole dans le domaine. Monopole extrêmement pratique, et surtout vraiment lucratif. Mais le folklore avait donné l'habitude à Isilda de prononcer des paroles en son nom pendant qu'elle psalmodiait dans sa tête les formules de soin des blessures.

Il émergea à la fin du traitement. Il cligna des yeux, la regardant intensément. Les premières paroles qu'il eût firent rougir la prêtresse :

— Alors, je suis dans l'au-delà ?

— Pas encore. Et pas tout de suite. Le grand Ulm a d'autres desseins pour vous apparemment. Et moi, de fait, par la même occasion. Puis-je connaître votre nom ?

— Duke.

— Et bien, Duke, vos talents pourraient peut-être servir un plus grand but que la chasse au loup.

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