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Chapitre 8 — Jens Harold

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Par MrOriendo , Gae

Irotia, casernes militaires, 13 septembre 3224

Jens Harold savoura la sensation de l’air frais qui descendait dans ses poumons. Il faisait un temps glacial ce matin-là, mais la météo maussade ne décourageait pas la soixantaine de Gingers qui avalaient les kilomètres en courant avec lui. Chaque jour, les hommes du commando Vipère se levaient à l’aube pour leur décrassage matinal : un footing d’environ deux heures autour des casernes, suivi d’une séance de musculation. Ce rituel sportif leur permettait d’évacuer les toxines de la veille et de conserver la forme physique indispensable pour porter leurs exoarmures de combat. Pour lui, c’était surtout l’occasion de relâcher la pression qui pesait sur ses épaules depuis que Maz Keltien lui avait confié le commandement de son armée.

Contrairement à ce que Johan Tyu semblait penser, Jens ne prenait aucun plaisir à provoquer sa déchéance. Pendant plus d’un demi-siècle, le vieil amiral avait servi l’Empire avec une dévotion qui forçait le respect. C’était un officier loyal et compétent, mais ses ambitions politiques nuisaient à son discernement. Jens n’oublierait jamais le jour où Maz Keltien avait envoyé l'armée se faire massacrer sur les plaines lunaires d’Edidris. En quête d’un exploit retentissant pour gagner les élections, le général avait mené ses hommes tête baissée dans une embuscade. À présent, l’amiral Tyu semblait lui aussi disposé à tout sacrifier pour devenir le nouveau gouverneur. Mieux valait pour tout le monde qu’il reste sur Irotia et profite de sa retraite plutôt que de mettre en danger la vie de ses soldats.

Un halo glacé se forma devant sa bouche lorsqu’il expira. L’effort lui faisait du bien. Jens aimait sentir la douleur contracter ses muscles et la sueur s’écouler dans son dos. Chaque nouvelle foulée le rapprochait de ses limites. C’était un combat contre lui-même pour endurer la brûlure dans ses mollets et le froid mordant qui lui fouettait le visage. Le plus dur était d’ignorer ses poumons qui réclamaient grâce. Devant lui, le peloton prenait de l’avance mais il n’y prêta pas attention. Il devait se concentrer sur sa course, faire le vide dans son esprit et avancer un pas après l’autre en calmant sa respiration. Il lui restait moins d’un kilomètre à parcourir pour battre son record de la saison.

« Tu t’entraînes pour le championnat des casernes ? C’est mal barré, j’ai connu des grabataires plus rapides que toi. »

Cette voix. Il connaissait cette voix !

Jens jeta un coup d’oeil vers le bord de la piste et se figea sur place.

« Mon dieu ! s'exclama-t-il d’un air stupéfait.

– Tu peux m’appeler Feris, ça suffira. »

Le baltringue lui lança un clin d’œil moqueur. Jens le fixa pendant une longue seconde avant de comprendre la plaisanterie. Un large sourire fendit son visage.

« Par l’Empereur, Feris ! Ça doit faire au moins dix ans qu’on ne s’est pas vus !

– Douze, corrigea le mercenaire. Depuis que j’ai démissionné de l’armée. Alors, pas trop dur de succéder au meilleur amiral de tous les temps ?

– Toujours aussi modeste ! Il faudrait réviser ton classement, l’ancêtre. Je t’ai dépassé depuis longtemps ! »

Les deux hommes éclatèrent de rire et s’accolèrent chaudement. Ils s’étaient connus sur les bancs de l’école militaire quand Feris exerçait comme instructeur. Jens était son plus brillant élève. À la fin de ses études, Park l’avait promu officier et choisi comme aide-de-camp. Ils avaient gravi les échelons de la hiérarchie ensemble jusqu’à l’épisode tragique de la bataille d’Edidris. À cette époque, ils étaient inséparables.

« Depuis quand es-tu de retour sur Irotia ?

– Seulement quelques jours. Maz m’a fait venir pour lutter contre un padrón dont les ambitions commencent à l'inquiéter. Un certain Ludo Willys, tu connais ?

Le visage de l’amiral se renfrogna.

– Qui ne connait pas la bande à Ludo ? soupira-t-il. Ses hommes ont pris le contrôle de la Ruche, dans le quartier est. Le vieux secteur industriel est devenu leur terrain de jeu, la Sécurité Civile n’ose plus y mettre les pieds. Tous les jours il y a des fusillades et de nouvelles agressions. Pas plus tard qu’hier, ils ont incendié un bar et plusieurs usines désaffectées.

– Je sais, j’étais sur place quand le bistrot a explosé. Mais ce n’est pas le gang de Willys qui a fait le coup, les hangars lui appartenaient. Il s’en servait pour stocker son alcool de contrebande.

Jens fronça les sourcils d’un air inquiet.

– Tu n’es pas seulement venu saluer un ancien camarade, pas vrai ? Tu as besoin d’un coup de main dans cette affaire ?

– Oui, j’ai une faveur à te demander. Le troquet de Willys a été attaqué par un commando en exoarmures. J’ai reconnu le modèle, il correspond à celui employé par tes unités. J’en ai vu une identique dans le bureau de Maz, hier.

L’amiral se crispa.

– Tu insinues que mes hommes sont responsables de cet attentat ?

– Bien sûr que non. Je suis convaincu que ces lascars n’étaient pas des soldats. En revanche, je pense que leur matériel provenait de tes armureries. Ce genre d’équipement est très difficile à se procurer sur le marché noir.

– C’est impossible ! Tous nos entrepôts sont hautement sécurisés et aucune alarme n’a été déclenchée. Nous procédons à un inventaire chaque semaine et nos exoarmures sont équipées de balises qui transmettent leur position en temps réel.

– Ils auraient pu engager un technicien pour faire le coup. Quelqu’un capable de pirater vos traceurs.

– Même si c’était le cas, nous avons des sentinelles, Feris ! Des verrous électroniques, des lecteurs d’empreintes, sans compter qu’il faudrait sortir le matériel de la base sans être vu !

Le mercenaire baissa la voix et ajouta, sur le ton de la confidence :

– Justement. J’ai de bonnes raisons de croire que les coupables ont bénéficié d’une complicité interne. Si tu m’autorises à jeter un œil à ton armurerie, je pourrais peut-être... »

Ils furent interrompus par un cortège de cris de joie. Un groupe de militaires ne tarda pas à les encercler. Les hommes du commando Vipère avaient terminé leur footing et venaient saluer leur ancien amiral. Feris accueillit avec le sourire ceux qu’il connaissait, échangea quelques poignées de main et bavarda avec les nouvelles recrues. Soudain, un grand gaillard au crâne dégarni émergea de l’attroupement et se jeta sur le mercenaire. Il lui écrasa son poing dans la figure et le fit tomber par terre. Ivre de rage, il lui décocha plusieurs coups de pied dans les côtes.

« Ça, c’est pour ceux que t’as laissé crever sur Edidris, espèce de salopard ! »

Feris encaissa une longue rossée avant que les soldats ne parviennent à maîtriser leur camarade. L’homme qui le frappait était bâti comme un gorille avec une mâchoire carrée, un gros nez calleux et des yeux bleu clair qui brillaient d’un éclat assassin. Une vilaine cicatrice partait de son oreille gauche et barrait son cou en diagonale jusque sous le menton, comme si quelqu’un avait tenté de l’égorger.

« Wil, ça suffit ! » hurla Jens Harold.

Park se redressa sur le coude, massa son nez endolori et gratifia son agresseur d’un sourire sanglant.

« Salut, Butler. Moi aussi, je suis content de te voir. »

Le colosse se débattit pour le frapper à nouveau mais ses équipiers l’immobilisaient fermement. Danwil Butler, que ses amis surnommaient Wil, faisait partie des soldats que Feris avait abandonnés sur Edidris pour sauver le général. De toute évidence, le bonhomme était plutôt rancunier.

« Je vais te buter, Park ! Tu m’entends ? Si je te croise encore dans les casernes, je te jure que j’aurai ta peau !

– C’est drôle, répondit le mercenaire. Une jeune femme m’a fait la même promesse hier, je ne pensais pas avoir autant d’admirateurs. Cela dit, elle était beaucoup plus agréable à regarder que toi. Tu es trop bête pour utiliser correctement ton rasoir ? »

Il fit courir un doigt en travers de sa gorge pour mimer la cicatrice qui défigurait le soldat. Danwil tempêta et déversa sur Feris une impressionnante collection de noms d’oiseaux. Dans sa tirade il était question de gros canard, de fils de huppe et de sombre merle. Pour finir, il lui suggéra d’une voix tonitruante d’aller se faire emplumer. Le baltringue grimaça et se remit debout pendant que le reste du commando Vipère emportait au loin son ornithologue du dimanche.

« On dirait que je me suis fait un copain, grogna-t-il en se massant les côtes.

– Son frère est mort sur Edidris quand tu as ordonné le décollage. Wil a reçu un éclat de mortier qui lui a presque tranché la jugulaire en essayant de le sauver. Tu n’aurais pas dû faire cette plaisanterie devant lui.

– C’est de l’humour noir, Jens. Pour que ça prenne, il faut un bon public.

L’amiral lui adressa un sourire navré.

– Tu sais Feris, je commence à comprendre pourquoi tu as autant d’ennemis. Suis-moi, il faut mettre de la glace sur ton nez. »

Ils prirent en silence le chemin des casernes, traversant la cour sous un fin rideau de pluie. Sur le terrain d’entraînement, le commando Vipère fut remplacé par un groupe de recrues pour une initiation au tir. De l’autre côté, une femme seule traversait l’esplanade en direction du monorail qui permettait de rejoindre les quais orbitaux. Grande et svelte, la cinquantaine, ses cheveux courts commençant à grisonner, il se dégageait d’elle un mélange de charisme et d’assurance qui ne laissait personne indifférent. Sur son uniforme de Ginger, un galon d’amirale jouxtait le Soleil d’Or impérial, la plus haute distinction remise des mains de l’empereur à une poignée de héros de guerre. Intrigué, Park observa cette silhouette qui surgissait tout droit de son passé. Elle les salua d’un hochement de tête sans chaleur et s’engouffra sous la halle du spatioport d’un pas pressé. Le mercenaire se pinça pour s’assurer qu’il n’avait pas rêvé.

« On aurait dit Milicent Kirkov, remarqua-t-il.

– C’est bien elle, opina Jens. J’imagine qu’elle se rend sur les appontements pour inspecter ses vaisseaux. »

Ce nom lui évoqua un flot de souvenirs amers. Douze ans auparavant, l’amirale Kirkov avait combattu à ses côtés lors de la guerre contre Polaria. Les sourcils arqués, il s’étonna :

« Elle ne faisait pas partie des victimes d’Edidris ?

– Nous l’avons cru. Mais comme Wil, Mili a été capturée par les polarians et retenue en otage. Ils ont été libérés quand les troupes impériales ont remporté la guerre. »

Park hocha la tête avec compassion. Il connaissait le récit de la victoire de l’Empire. Deux mois après le massacre d’Edidris, la générale Minatobi avait écrasé la flotte polarianne avec des renforts venus de la capitale. Mais plusieurs semaines de combat avaient été nécessaires pour vaincre les dernières poches de résistance et contraindre les Primaux polarians à la reddition. La libération des captifs n’était intervenue que de longs mois plus tard, lors de la signature officielle des accords de paix. Feris se livra à un rapide calcul : au total, Kirkov et Butler avaient passé plus d’un an enfermés dans les prisons polariannes par sa faute. Tout comme Danwil, l’amirale devait certainement le haïr.

« On dirait le regard d’un chien battu, constata Jens en lui tapotant l’épaule. Cesse de te tourmenter avec cette défaite. Tu as fait le meilleur choix possible.

– À cause de moi, des centaines de familles ont connu le deuil.

– C’est vrai. Mais si tu n’avais pas ordonné la retraite, les Polarians auraient abattu nos vaisseaux et toute l’armée se serait retrouvée prise au piège. Tu as sauvé la moitié de nos hommes, Feris. À mes yeux, tu mérites ce Soleil d’Or autant que Milicent.

Le mercenaire adressa un rictus sans joie à son ami.

– C’est gentil d’essayer de me remonter le moral.

– Toujours là pour toi, vieux frère. Fais-moi penser à t’envoyer la facture. »

Cette fois, le baltringue sourit de bon cœur. Délaissant le spatioport, ils franchirent un portique de sécurité gardé par quatre sentinelles et contournèrent le réfectoire pour atteindre le quartier des officiers. Une vague de nostalgie submergea Feris devant ces bâtiments en pierre grise qu’il avait arpenté si longtemps. L’infirmerie se situait au premier étage, juste à côté du bureau de Johan Tyu. Jens déverrouilla la porte au moyen d’une carte magnétique.

« J’imagine que tu sais où sont les compresses et les antalgiques. Je vais prendre une douche rapide et enfiler mon uniforme. Ensuite, nous pourrons inspecter l’armurerie ensemble. »

Park acquiesça et son ami s’éloigna d’un pas vif. Il pénétra seul dans la salle et se retrouva aussitôt plongé des années en arrière. Les murs d’un blanc délavé, les armoires en métal chromé, le vieux lit qui grinçait lorsqu’on s’allongeait dessus : tout était conforme à ses souvenirs. Il se revit cadet, attendant de passer sa visite médicale pour commander sa première frégate. Sur cette table de campagne, le major Brixon lui avait remis l’épaule en place suite à un entraînement de lutte qui avait mal tourné. Au cours de l’hiver 3205, il était resté deux mois en quarantaine dans cette petite pièce, enfermé à cause d’une fièvre infectieuse qu’il avait contractée sur Edona. Et le jour de sa nomination au poste d’amiral, il avait tellement picolé avec Jens qu’il avait fini ivre mort sur la paillasse de l’infirmerie. Le lendemain, Maz était venu le chercher pour une revue des troupes et lui avait passé un savon monumental. Cette anecdote le fit sourire. Sa carrière chez les Gingers n’avait pas compté que des moments faciles, mais il n’aurait voulu les échanger pour rien au monde.

Feris ouvrit le compartiment réfrigéré du meuble à pharmacie et posa une poche de glace sur son nez. Puis il souleva sa tunique et observa son flanc gauche dans un miroir. Un hématome violacé recouvrait ses côtes à l’endroit où Butler l’avait cogné. Il entreprit de se palper pour vérifier qu’il n’avait rien de cassé. Malgré la douleur, il ne sentit pas de fracture au niveau des os. Pour en avoir le cœur net, il devrait réaliser un bioscan. En attendant, il se tartina d’une généreuse quantité de pommade et utilisa un strap pour maintenir une compresse sur sa blessure. Il fut interrompu par un raclement de gorge sinistre.

« Dégage, mercenaire. T’as rien à foutre là. »

Feris pivota et se retrouva nez-à-nez avec son agresseur. Danwil se tenait dans l’encadrement de la porte et frottait ses phalanges abîmées avec un regard de tueur. Cette fois, il semblait déterminé à finir ce qu’il avait commencé. Park se redressa de toute sa taille et le toisa d’un air de défi.

« Un problème, Butler ?

– Ouais. Mon problème, c’est que j’veux plus voir ta sale gueule sinon je te casse en morceaux. »

Il serra les poings et dégaina un cran d’arrêt d’un geste menaçant. L’homme ressemblait à un dogue prêt à se jeter sur sa proie pour la mettre en pièces. Derrière son assurance de façade, le baltringue n’en menait pas large. Butler était un membre des commandos d’élite, une machine à tuer surentraînée. S’il décidait de se servir de son arme, Feris ne donnait pas cher de sa peau. D’un rapide coup d’oeil, il évalua ses possibilités. La fenêtre de l’infirmerie était solidement verrouillée, de même que la porte de la réserve. Il était pris au piège, et Butler l’avait bien compris. Au mieux, il pourrait utiliser un tabouret pour frapper son agresseur. Celui-ci lança quelques taillades dans le vide pour l’intimider.

« Pose ce couteau, Wil ! »

Jens Harold déboula dans le couloir, une serviette en travers des épaules. Il paraissait calme mais Feris remarqua que sa main tremblait à proximité de son holster. Butler foudroya son supérieur du regard, hésita un instant puis raffermit sa prise sur le manche de son arme. Si cet imbécile refusait d’obtempérer, cette histoire risquait de très mal finir.

« Tout va bien, Jens, intervint Feris. Danwil venait s’excuser de m’avoir frappé tout à l’heure. Il me prêtait son tranchelard pour couper mes compresses. »

L’intéressé lui jeta un coup d’oeil assassin et Park se mit instinctivement en garde. Mais le soldat eut l’intelligence de comprendre qu’on lui offrait une porte de sortie. Il rétracta sa lame, la confia au mercenaire avec une injure silencieuse et tourna les talons. Les deux amis ne relâchèrent pas leur vigilance avant d’entendre claquer la porte du bâtiment.

Jens se tourna alors vers Feris et s’exclama :

« Tu peux m’expliquer à quoi tu joues, avec Butler ? On dirait que ça t’amuse de le provoquer !

– Non mais j’hallucine ! Tu plaisantes, j’espère ? Ce type s’apprêtait à me saigner comme un jambon et tu prends sa défense ?

– Je connais Wil depuis des années, Feris. Il t’a cogné dans la cour sous l’effet de la colère, mais venir te menacer à l’arme blanche, c’est un acte qui aura des conséquences beaucoup plus graves. Si cette histoire remonte aux oreilles de Maz, il peut faire une croix sur sa carrière. Dis-moi la vérité : s’il a tiré le couteau, c’est parce que tu l’as encore poussé à bout, pas vrai ?

Le mercenaire se renfrogna.

– Tu te trompes. Je n’ai pas eu besoin d’asticoter le molosse pour qu’il montre les crocs. Je pense que tu as un sérieux problème avec Butler. C’est un chien enragé, il ne te respecte pas. Il va falloir songer à lui mettre une muselière avant de te faire mordre.

– J’ai confiance en Wil. C’est un excellent lieutenant dont l’attitude a toujours été irréprochable. Il sera sanctionné pour son comportement, mais je refuse de me séparer de lui simplement parce qu’il a perdu ses nerfs.

– Il a agressé un vétéran à deux reprises ! s’énerva Park. Tu as vu de quelle façon il t’a défié, quand tu lui as ordonné de ranger son couteau ? Par l’empereur, Jens ! Si j’étais encore amiral, j’enverrais ce taré à l’isolement et je me précipiterais chez Maz pour le dégager de mon unité !

– Justement ! Tu n’es plus un officier de l’armée, Feris ! Tu n’as pas d’avis à donner sur la manière dont je gère mes hommes !

– Alors débrouille-toi pour mieux les encadrer, parce que ton putain de lieutenant était à deux doigts de me larder comme un saucisson ! »

Le regard glacial de Jens fit comprendre à Feris qu’il était allé trop loin. Son ami avait raison. La conduite de Danwil était intolérable, mais il n’avait plus aucune autorité dans les casernes. Pour la seconde fois ce matin-là, Park éprouva un étrange malaise. À la nostalgie de son retour sur Irotia succédait le sentiment d’être devenu indésirable. Ce constat amer fit naître une boule en travers de sa gorge. Où qu’il aille avec ses Baltringues, on leur réservait ce même accueil froid, ces mêmes regards chargés de mépris et de méfiance. Pourtant, il avait espéré qu’ici, en présence de ses vieux amis, la situation serait différente.

« D’accord, soupira-t-il à contrecoeur pour ne pas agraver leur dispute. Je te laisse gérer le cas Butler comme tu l’entends. Mais promets-moi de garder un œil sur ce lascar.

– À la moindre incartade, il sera exclu du commando. Tu as ma parole d’honneur. »

Jens inspira lentement, comme s’il comptait mentalement jusqu’à dix. Puis il poussa la porte de l’infirmerie et jeta un coup d’oeil dans le couloir, s’assurant que personne ne traînait à portée d’oreille.

« Ecoute-moi bien, Feris, reprit-il d’une voix ferme. Cette altercation avec Wil n’a jamais existé. Maz vient tout juste de me confier le commandement de son armée. J’ai besoin de mon bras droit à mes côtés. Je ne peux pas le perdre. »

Le mercenaire acquiesça à contrecoeur. Jens hésita quelques secondes, puis sortit son terminal et pianota sur l’écran d’un geste sec.

« Danwil Butler, convocation immédiate au bureau de discipline. Je veux qu’on lui retire son arme. Confinement dans ses quartiers exigé jusqu’à nouvel ordre. Dossier confidentiel. Accès restreint à l’amiral Jens Harold. »

La voix douce et féminine de Résine, l’intelligence artificielle des casernes, s’éleva de l’appareil pour lui répondre.

« Bien reçu, amiral. J’ai enclenché la procédure disciplinaire. Le dossier a été scellé. Vous seul pourrez le consulter. »

Il leva les yeux vers Feris.

« C’est tout ce que je peux faire sans déclencher un rapport officiel.

– Ça ira. Mais ne laisse plus jamais ton bouledogue rôder autour de moi. Sinon, je serai obligé d’en référer à Maz. »

Un silence pesant s’installa. Le mercenaire serra les dents. Il avait conscience de marcher à nouveau sur un terrain miné. Au moindre pas de travers, leur amitié volerait en éclats. Jens venait de lui tendre un drapeau blanc. C’était à son tour de le saisir.

« Merci », conclut-il avec sincérité.

Le mot n’effaçait rien, mais il avait le mérite d’être honnête. L’amiral hocha la tête, puis posa une main ferme sur son épaule.

« Je suis content de te revoir, Feris. Malgré tout ça.

– Pareil. »

Ils se dévisagèrent une seconde, comme autrefois, quand un simple regard suffisait à balayer toutes les tensions entre eux. Puis Jens déclara d’un ton sec :

« Bien. Maintenant que cette histoire est réglée, voyons si je peux t’aider. Tu voulais inspecter mes armureries, c’est bien ça ?

– Oui. Je suis convaincu que la Murcia est responsable de l’incendie du Troquet des Parieurs, hier soir. Ils l’ont attaqué avec des exoarmures semblables à celles de ton unité.

– La Murcia ? répéta Jens, incrédule. Tu as des preuves ?

Park sortit de sa veste la puce d’identité récupérée sur le truand dans les souterrains.

– Demande à un technicien de l’analyser, dit-il. Je l’ai trouvée sur le cadavre d’un mafieux, juste avant que le commando débarque. Il portait leur tatouage caractéristique.

L’amiral fixa le composant électronique comme s’il s’agissait d’une bombe à retardement.

– Bon sang, Feris ! s’exclama-t-il. Si ce que tu dis est vrai, la situation est grave. Tu penses qu’ils ont volé du matériel dans nos entrepôts ?

– Non, je ne crois pas. La Murcia ne cambriolerait pas un site militaire. C’est trop risqué, même pour eux.

Le mercenaire se pencha en avant, plantant son regard dans celui de son ami.

– En revanche, je les imagine très bien faire pression sur un officier pour qu’il sorte du matos de la base. Que ce soit sous la contrainte... Ou contre une rémunération.

Le visage de l’amiral se décomposa.

– Tu insinues que l’un de mes hommes...

– Je pencherais plutôt pour un gradé de l’état-major. Quelqu’un qui a les codes d’accès, et qui peut faire sortir des exoarmures en signant un simple bordereau de transfert.

– Tu soupçonnes Johan ou Milicent ?

– Peut-être. Je suis venu te voir parce que j’ai confiance en toi, Jens. Mais Tyu vise le poste de gouverneur aux prochaines élections, ce qui le rend influençable. Quant à Mili Kirkov, elle a passé plus d’un an enfermée dans les prisons polariannes. Un désir de vengeance a tendance à obscurcir le jugement. Je ne veux pas les accuser sans preuve, mais la Murcia exploite souvent ce genre de faiblesses pour manipuler ses victimes.

– Bordel, Feris...

– Voilà ce que je te propose, poursuivit le Baltringue. On agit discrètement. On se rend à l’annexe Vipère tous les deux. Maintenant, et sans escorte. Tu ouvres les portes, on jette un œil à l’intérieur et on ressort avec une certitude. S’il manque du matériel, on pourra alerter Maz avec du solide. »

Jens se passa une main sur le visage, visiblement ébranlé. Le silence s’étira, seulement troublé par le grésillement des néons de l’infirmerie.

« D’accord, céda-t-il. Mais à une condition. Si l’on découvre qu’un de mes hommes est mêlé à cette histoire, tu me laisseras gérer la situation.

– Marché conclu. »

Ils quittèrent le bâtiment d’un pas rapide, évitant les zones les plus fréquentées. Dehors, le climat irotien, fidèle à ses habitudes de la saison, était devenu morose. Une pluie drue s’abattait sur le complexe militaire et un vent glacé fouetta les deux amis lorsqu’ils franchirent les portes. Heureusement, ils n’eurent pas besoin d’aller très loin. Un zipper les attendait sur l’appontement réservé à l’état-major.

« Décollage, Résine ! » ordonna Jens en montant à bord.

Les rotors s’enclenchèrent et l’appareil s’éleva en silence au-dessus des casernes. Feris fixa par le hublot les bâtiments qui s’éloignaient à toute vitesse.

Dix minutes plus tard, l’Annexe Vipère surgit de la brume. C’était un vaste complexe hexagonal situé en bordure de la ville, posé comme une excroissance à l’écart des casernes. Le zipper atterrit sans une secousse et les deux amis quittèrent le véhicule sous une pluie battante. Feris fut envahi d’un élan de nostalgie en retrouvant la silhouette familière du bâtiment qu’il connaissait bien. C’était là qu’il avait appris tout ce qu’il possédait de plus précieux. La valeur de l’effort, le sens de la camaraderie, le dépassement de soi. Le courage de se mettre en danger pour sauver des vies, l’abnégation nécessaire pour placer l’intérêt du plus grand nombre au-dessus du sien. Sous son commandement, Vipère s’était imposée comme l’une des forces de frappe les plus redoutables de l’empire. Ses hommes formaient un groupe d’intervention d’élite, tous animés par la volonté farouche de servir leur patrie. Lorsque Feris avait fondé son groupe de mercenaires, il s’était largement inspiré de ce qu’il avait connu ici.

« Bienvenue au bercail, lui souffla Jens avec un sourire de connivence. Tu verras, ça n’a pas beaucoup changé.

Le mercenaire grimaça.  

– J’imagine que la sécurité a été renforcée depuis mon dernier passage ?  

– Hélas, non. Ça fait des années que je harcèle le général à ce sujet, mais il refuse de débloquer des fonds. Avec toutes les armes et la technologie de pointe que nous conservons ici, ce serait pourtant utile.

– Qui d’autre peut accéder à ces locaux ?

– En dehors de mes hommes ? Une poignée de techniciens, mais ils doivent bénéficier d’une accréditation que l’on renouvelle tous les mois. On utilise des automates pour l’entretien, et les hauts gradés de l’état-major disposent d’un badge qui leur permet de se déplacer partout. Mais je ne t’apprends rien que tu ne saches déjà. Pourquoi cette question ?

– J’ai un mauvais pressentiment. Il n’y a pas de sentinelles. »

Effectivement, personne ne vint les accueillir. En temps normal, plusieurs soldats patrouillaient autour de l’héliport.

« C’est inquiétant, confirma Jens en fronçant les sourcils. Le complexe est surveillé vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

– Il y avait des gardes quand tu l’as quitté ce matin ?

– Oui. Je les ai même salués avant de partir m’entraîner. »

Park lui jeta un regard éloquent. L’endroit semblait désert et silencieux. L’annexe Vipère se dessinait sous la pluie comme un manoir tiré d’un roman d’épouvante, une masse sombre et menaçante dissimulée en partie sous une chape de brouillard. Feris frissonna. Pour la première fois de sa vie, le complexe lui paraissait hostile et dangereux. Or, son instinct le trahissait rarement. Il dégaina son seize-coups et glissa une cartouche de plasma neuve dans son chargeur.

« Allons-y », dit-il d’un air sinistre.

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