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Chapitre 3 — Les Baltringues

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Par MrOriendo , Gae

Irotia, dock 42. 12 septembre 3224.

La pluie d'Irotia n'était pas une simple averse. Un déluge gris et glacial s'abattait sur les épaules des voyageurs, s'insinuait sous leurs cols de veste et douchait le moral des plus braves. En quittant le Palais du Gouverneur, Feris avait refusé la navette officielle proposée par Maz pour le raccompagner. Il avait besoin de marcher, de sentir le bitume sous ses bottes et d'évacuer la culpabilité amère que l'arrivée d'Oni avait fait naître au creux de son estomac. Il s’attendait à des retrouvailles difficiles avec son vieil ami, mais n’avait pas anticipé que la jeune femme puisse éprouver à son égard une rage froide et viscérale. Comprendrait-elle un jour qu’il était parti pour les protéger, afin que le spectacle de sa déchéance n’éclabousse pas le prestige de la famille Keltien ?

Il en doutait fortement.

Lorsqu’il atteignit enfin la zone sud du port spatial, le décor changea radicalement. Ici, les néons publicitaires des grandes corporations ne parvenaient plus à percer la brume. Le dock 42 n’était qu’une excroissance de métal rouillé, un cul-de-sac de béton suspendu au-dessus du vide, où les grues de déchargement gémissaient comme des bêtes à l’agonie. C’était l’endroit parfait pour ceux qui, comme lui, préféraient ne pas figurer sur les registres officiels. Trempé jusqu’aux os, les cheveux collés au front et l’esprit envahi par les reproches d’Oni, Feris s’arrêta devant la silhouette massive du Sol Invictus. La vieille corvette impériale ressemblait à un galet poli par des décennies de voyages stellaires, marqué par les cicatrices de ses rentrées atmosphériques et des soudures de fortune. Il posa sa main sur le scanner et le sas coulissa avec un sifflement hydraulique familier, libérant une bouffée de chaleur qui lui fit monter les larmes aux yeux. L’odeur le frappa en premier. Ce mélange unique de café trop fort, de graisse de moteur et de cuir usé.

C’était l’odeur de la maison.

« Ferme cette porte, l’Amiral ! On ne va quand même pas chauffer toute cette foutue planète ! »

La voix provenait de la soute principale, transformée en atelier de fortune. Feris sourit malgré lui. Il franchit le sas et laissa tomber son manteau dégoulinant sur une patère métallique. Au centre de la pièce, sous un projecteur halogène qui grésillait, Franz Anabellis était accroupi, une clé électronique entre les dents. Ses manches de chemise en soie étaient retroussées, révélant des bras fins mais nerveux, et une tache de cambouis barrait sa joue gauche, jurant avec l’élégance du gilet de son costume. À ses côtés, Santiago DiStefano, le mécanaute, s'acharnait sur les entrailles fumantes d'une console de communication.

Franz retira la clé de sa bouche et pointa un index accusateur vers Feris.

« T’as une mine épouvantable, patron. Et tu empestes le cognac de Maz à trois parsecs. Je parie qu’il ne t’a pas fait venir pour discuter de la météo.

Aye aye, capitán ! renchérit Santiago avec son accent chantant des planètes extérieures. J’ai l’impression qu’une mission bien pourrie vient de nous tomber sur le râble.

– C’est si flagrant ? grogna Feris en s’approchant d’un radiateur.

– Franz est peut-être le cerveau de l’équipe, mais moi, j’ai un doctorat en mauvaises nouvelles. Tiens, avale ça. »

Il fit glisser le long de l’établi une tasse en fer-blanc remplie d’un liquide noir et fumant. Feris l’attrapa au vol, savourant la chaleur qui se propageait dans ses doigts engourdis. À cet instant, une silhouette souple émergea de la coursive supérieure. Najima Sashen descendit l’échelle métallique avec une grâce féline, un tournevis planté en travers de son chignon improvisé. Elle atterrit sans bruit derrière le colosse de l’équipe, Arund Terk, occupé à nettoyer son arme sur une caisse de transport. Elle s'arrêta un instant, observant la nuque du soldat, avant de poser une main sur son épaule.

« Terk ? »

Le géant se figea, son chiffon imbibé d'huile suspendu au-dessus du canon de son semi-automatique.

« J'ai encore ce problème de vibrations sur le régulateur tribord, reprit-elle d'une voix traînante. Tu ne viendrais pas jeter un œil ? J'ai essayé la manière douce, mais je crois qu'il a besoin de plus de poigne. »

Terk posa son fusil avec une délicatesse qui jurait avec sa carrure. Il s'essuya les mains pour se donner une contenance, évitant de croiser le regard de la pilote.

« J'arrive, Najima, murmura-t-il de sa voix de basse. Laisse-moi juste remonter la culasse.

– Prends ton temps. Je ne m'envolerai pas sans toi. »

Elle lui adressa un sourire à faire fondre la coque du vaisseau avant de s’adosser à l’échelle pour l’observer travailler. Derrière l'établi, Franz leva les yeux au ciel. Feris dissimula son propre sourire en portant son breuvage à ses lèvres. Il observa ses compagnons par-dessus le rebord de sa tasse. Sous la lumière crue de la soute, dans le bourdonnement des générateurs et l’odeur du marc de café, ils formaient un équipage aussi improbable qu’hétéroclite. Ensemble, ils étaient sa seule famille.

Les Baltringues.

Le mot résonna dans son esprit avec une amertume teintée de fierté. Ce surnom, la générale Minatobi le leur avait craché au visage douze ans plus tôt, sur le pont de sa Vierge Aveugle. Elle débarquait de Lugori, bardée de médailles et escortée par ses régiments de fer, pour achever une guerre qu’ils avaient, selon elle, lamentablement sabordée. Sur le quai, une ligne invisible scindait les survivants. D’un côté, les loyalistes de Maz, accueillis en héros meurtris. De l’autre, parqués à l’écart comme des pestiférés, Feris et la poignée de mutins qui avaient refusé d’attaquer l’ennemi de front. Le mercenaire revoyait encore le mépris de la Lugorienne tandis qu’elle passait en revue leur groupe, juste avant de lui arracher ses galons.

« Regardez-vous, leur asséna-t-elle de sa voix sifflante. En brisant la chaîne de commandement pour jouer les stratèges, vous avez précipité la débâcle. Vous n’êtes qu’une bande de baltringues, indignes de porter l’uniforme. »

Elle voulait les anéantir, les humilier devant le reste de l’armée. Mais Feris, dans un geste d’insolence, s’était approprié l’insulte pour la transformer en étendard. Si servir l’Empire impliquait de sacrifier des milliers de vies, alors il porterait ce titre de Baltringue avec honneur.

Un claquement sec le ramena sur terre. Santiago venait de jeter sa clé dans la boîte à outils. Franz la ramassa, l'essuya du bout des doigts et la glissa dans sa mallette avec un soin maniaque.

« Bon. Maintenant que nous sommes au complet, crache le morceau, l’Amiral. Le vieux lion nous envoie dans la Ruche pour démanteler le gang de Willys, pas vrai ? »

Feris acquiesça en avalant une gorgée de café brûlante.

– Je m’en doutais. J’ai pris la liberté d'envoyer Phylie et Saul en éclaireurs. Allez, dis-nous tout. Maz est désespéré à quel point ?

– Assez pour tripler notre tarif habituel. Mais à une condition : il veut la tête de la Mort Rouge. »

Un silence de plomb s’abattit sur la soute. Terk cessa de nettoyer son arme, un éclair d’intérêt brillant soudain dans ses pupilles sombres. Santiago laissa échapper un juron fleuri dans sa langue natale. Adossée à l’échelle, Najima se raidit. Son sourire s’était évaporé, remplacé par une pâleur de glace.

« La Mort Rouge... murmura-t-elle comme si ce nom lui écorchait les lèvres. On raconte qu’elle décime des familles entières juste pour atteindre sa cible. C’est elle qui a brisé les reins du cartel d’Escodiaz pour offrir la Ruche à Willys. Ce n’est pas une simple tueuse, boss. C’est un démon.

– Statistiquement, cette mission est du suicide, renchérit Franz. Tu es sûr de ton coup, patron ?

Une lueur de défi s’alluma dans le regard de Park.

– Absolument pas. Mais vous vous plaigniez de tourner en rond dans cette coquille de noix, non ? Et bien voilà. Je vous offre le plus beau gibier d’Irotia. Un fantôme que personne n’a jamais coincé. La partie sera risquée, mais avouez que ça a de la gueule. »

Il y eut une seconde de flottement, vite rompue par le rire nerveux de Santiago.

« Madre mia... C’est complètement stupide. J’adore ! »

Terk approuva d’un grognement sourd et même Najima, encore pâle, adressa un hochement de tête résigné à son chef. Franz s’approcha de la console et activa le projecteur holographique. Une carte en trois dimensions de la ville apparut, avec une zone clignotante en plein cœur du quartier industriel.

« La Ruche est un labyrinthe d’usines désaffectées et d’entrepôts vides, expliqua-t-il. On y trouve de nombreuses passerelles métalliques qui surplombent des ruelles sombres.

– L’endroit rêvé pour une embuscade, commenta Terk de sa voix grave.

– Précisément. La Mort Rouge connaît ce terrain comme sa poche. Si vous voulez égaliser les chances, il faudra l’attirer dans un piège. »

Il pianota sur le terminal avec une dextérité impressionnante. La carte gagna en résolution, révélant un enchevêtrement de conduits à vapeur et d’immeubles à moitié délabrés.

« Oubliez les tactiques de siège, reprit Franz d’un ton calme. La Ruche n’est pas une forteresse, c’est un organisme vivant. Willys a des centaines de guetteurs postés dans ses artères.

– Les gringos, souffla Najima.

– Oui. Chaque gamin des rues, chaque vendeur de brumande est un espion potentiel à la solde du padrón. »

D’un geste fluide, presque théâtral, il fit apparaître un nuage de points rouges qu’il superposa au plan du quartier.

« Voici les rapports de la Sécurité Civile sur les incidents de ces cinq dernières années. Je les ai empruntés au commissariat central.

– Toujours aussi respectueux des protocoles, ironisa Feris avec un sourire.

– J’aime l’efficacité. Regardez. »

Nouveau concerto de ses doigts sur l’interface. Le nombre de pictogrammes diminua de manière drastique.

« J’ai appliqué un filtre pour ne garder que les meurtres attribués à notre cible. Si on élimine les contrats qu’elle exécute pour Willys, on voit apparaître un motif très net de protection du territoire. »

Najima s’approcha de l’hologramme, les yeux rivés sur la logique macabre qui se dessinait.

« C’est une toile d’araignée, murmura-t-elle. Sa planque se situe forcément à l’intérieur.

– Exactement. Notre veuve noire chasse dans toute la ville, mais le seul endroit où elle élimine des cibles sans contrat, c’est... Ici. »

L’image plonga vers un secteur où les raffineries et les usines de traitement d’air s’entassaient comme des cercueils de métal. Les marqueurs pourpres y étaient si denses qu’ils formaient une tache presque noire.

« Le quartier Vertigo. Si vous voulez débusquer Willys et sa tueuse, c’est là que vous devez chercher. »

Il se tourna vers Feris, ajustant un bouton de manchette imaginaire sur sa chemise, l’air satisfait.

« Phylie et Saul ne vont pas tarder avec les relevés de terrain. En attendant, la balle est dans ton camp, l’Amiral. »

Park s’écarta du mur pour venir se placer sous la lumière de l’hologramme. Le moment était venu d’enfiler son costume de chef de guerre.

« Bien. Nous avons tous déjà combattu les mafias des dizaines de fois. Vous connaissez la chanson : on les observe, on apprend tout ce qu’on peut sur notre ennemi, on infiltre leurs rangs en douceur et on monte une opération coup de poing pour les faire tomber de l’intérieur. Willys est un chef de gang comme les autres, et Maz m’a ordonné de faire preuve de tact dans cette affaire.

Un rictus moqueur étira le coin de ses lèvres.

– Je n’ai jamais aimé obéir aux ordres.

Terk et Santiago approuvèrent, une lueur amusée dans le regard.

– Cette fois, on change de méthode, annonça Feris d’une voix qui ne tolérait aucune contradiction. Franz a raison : si on essaie de s’infiltrer discrètement, on est morts. Willys a trop d’yeux et d’oreilles dans le secteur, et la Mort Rouge n’est pas une tueuse ordinaire. Alors, on va faire exactement l’inverse. On va se donner en spectacle.

Il balaya son équipe du regard.

– Rassemblez les hommes. Je veux dix groupes de trois Baltringues, répartis sur les axes principaux de la Ruche. Votre mission est simple : vous posez des questions. Vous emmerdez le monde. Vous demandez à chaque dealer, à chaque prostituée ce qu’ils ont vu ou entendu sur les corps repêchés dans la Palatine la semaine dernière.

– La Sécurité Civile a déjà mené l’enquête, boss, intervint Najima en fronçant les sourcils. Ils n’ont rien trouvé dans le quartier. Ils se sont heurtés à un mur de silence.

– Justement. On va le faire tomber à grands coups de bottes. Je veux que Willys sache qu’on est là. Je veux qu’il s’inquiète. En posant des questions sur la Palatine, on lui hurle qu’on est sur la piste de sa tueuse. On va jeter un pavé dans la mare et voir ce qui remonte à la surface. Si on secoue la toile assez fort, l’araignée viendra défendre son territoire. Et là, on lui tombera dessus. »

Un murmure d’approbation parcourut le groupe. C’était risqué, mais c’était le genre de plan qu’ils appréciaient. Terk se dirigeait déjà vers le sas pour haranguer le reste des Baltringues, mais la voix de Franz claqua à nouveau.

« Une dernière chose ! »

Le technicien fouilla dans sa mallette et en sortit une poignée de modules prismatiques noirs, qu’il distribua à la cantonade.

« La Ruche est une zone grise saturée de brouilleurs. Vos radios seront muettes et vos scanners aussi utiles que des briques. Ceux-là sont des prototypes de Park Industries. Fréquence adaptative, avec un chiffrage quantique. Ils perceront toutes les interférences. »

Il tendit le dernier boîtier à Feris, son expression devenant grave.

– Il y a un bouton de détresse. Si vous croisez la route de notre tueuse... ne jouez pas aux héros. On viendra vous chercher.

Le chef des Baltringues hocha la tête et se tourna vers Najima, qui fixait l’émetteur à sa ceinture.

– Pas toi, la coupa-t-il. Tu restes ici, Naj.

L’intéressée croisa les bras avec une moue dubitative.

– Sérieusement ? Je vais jouer les baby-sitters pour Franz pendant que vous vous amusez sans moi ?

– On a besoin d’une assurance-vie sur cette mission. Prépare la navette d’extraction. Fais chauffer les moteurs et reste en stand-by sur le canal prioritaire. Si on active cette balise, je veux que tu sois au-dessus de nos têtes en moins de trois minutes. C’est clair ?

La pilote lui adressa un sourire malicieux.

– Cinq sur cinq, boss. Si ça tourne au vinaigre, j’arrive plein gaz. »

Feris glissa le boîtier dans sa poche et jeta un coup d’œil vers l'écoutille. Phylie et Saul n'étaient toujours pas rentrés. L'impatience lui brûlait les veines. Il arma son pistolet avec un claquement métallique qui résonna dans la soute silencieuse. Tant pis pour le rapport des éclaireurs.

« Santiago, Terk, vous êtes les chefs de groupe. Prenez cinq trios chacun et quadrillez les rues. Moi, je m’occupe des bars et des commerces. Phylie et Saul me rejoindront. Franz, dès qu’ils arrivent ici, tu les briefes et tu les envoies vers moi. Allez vous équiper. On bouge dans dix minutes. »

Les Baltringues se dispersèrent dans un bruit de bottes et de conversations animées. Terk et Santiago filèrent à l’armurerie, tandis que Najima se dirigeait vers la baie d’amarrage. Le silence retomba brusquement dans la soute, ne laissant que le bourdonnement des générateurs. Feris resta immobile un moment, le regard perdu dans le vide. Ses épaules s’affaissèrent imperceptiblement. Son masque de leader se fissura, dévoilant une lassitude qu’il ne montrait jamais devant ses hommes.

Franz, qui l’observait par-dessus ses lunettes, s’appuya contre la console holographique. Son ton n’avait plus rien de formel.

« Tu as la tête des mauvais jours, Feris. Celle des nuits sans sommeil. »

Le mercenaire passa une main tremblante sur son visage. Il n’avait pas besoin de jouer un rôle devant Franz. C’était le seul devant qui il s’autorisait à douter.

« J’ai un mauvais pressentiment, confia-t-il. Maz est à cran, sa fille me hait, et cette histoire de Mort Rouge... ça pue le piège. Ce ne sera pas une mission comme les autres.

– C’est Irotia qui te fait cet effet-là, tempéra Franz d’une voix douce. Les fantômes du passé. Mais regarde autour de toi. Tu n’es plus cet amiral isolé qu’un général incompétent voulait envoyer au suicide. »

Il s’approcha, brisant la distance respectueuse que gardaient les autres, sa voix se faisant plus posée.

« Aujourd’hui, c’est toi qui décides. Tu n’as de comptes à rendre à personne. Ni à Maz, ni à l’armée. Tu as une famille, Feris. Tu as les Baltringues. Fais-moi confiance, on maîtrise la situation. »

Il serra l’épaule de son ami et planta son regard dans le sien avec une intensité farouche.

« N’oublie jamais notre règle d’or. On se protège les uns les autres. On ne laisse personne derrière.

Feris acquiesça, la gorge nouée.

– Personne derrière. »

Franz lui adressa un dernier sourire encourageant, avant de retourner à ses écrans pour guetter le retour des éclaireurs. Feris resta seul un instant au milieu de la soute, serrant la balise de détresse dans sa paume jusqu’à s’en écorcher la main.

« Plus jamais », murmura-t-il pour lui-même.

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