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Chapitre 2

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Par Hylla

J-854

Tandis qu’ils fixent le défilé des nuages allongés sur le ponton aux lattes irrégulières, Sofia pointe du doigt une tête qui hurle et lui rappelle Le Cri de Munch. Peut-être qu’une semaine plus tôt, elle se serait concentrée sur la fusée qui se dessine dans la nébuleuse voisine, mais depuis plusieurs jours, l’image de cet enfant à la maternité la hante. Elle doit devenir folle. Baptiste, lui, préfère parler hydrométrie, vitesse de déplacement et cycle de l’eau. Il se retourne, appuyé sur ses coudes, déclenchant les foudres du bois qui craque et dépose un baiser sur les boucles brunes de Sofia. Elle ferme les paupières.

Dans sa tête, le sujet tourne en boucle, jaillissant parfois dans des moments impromptus comme mardi dernier, au travail, pendant que Jérôme détaillait le rétroplanning du lancement de la nouvelle gamme de produits.

Elle doit parler à Baptiste. Ainsi, espère-t-elle, ils pourront ensemble braver cette tempête, pendant que son bateau dérive. Baptiste l’aidera à tenir le cap. Et dans le cas contraire… la question le concerne aussi. Mais à chaque fois qu’elle a voulu initier la conversation, lorsqu’ils préparaient ensemble les lasagnes, quand ils ont été prendre un verre sur un coup de tête jeudi soir, et toutes ces fois où ils étaient ensemble à l’appartement, elle a trouvé mille raisons de ne pas le faire : il ne faudrait pas que les oignons accrochent (elle a besoin de toute sa concentration pour éviter une telle catastrophe), ils doivent se coucher bientôt ou, tout simplement, pourquoi n’aborderait-elle pas le sujet plutôt le lendemain.

La communication, répète souvent Baptiste, qu’il s’agisse de commenter la situation des enfants dont il a la charge au travail, du couple d’Ana qui cache ses problèmes sous un épais tapis de poussière, ou de louer les forces du leur, c’est le nerf de la guerre. Et Sofia n’a jamais cessé d’acquiescer à ce credo, trop habituée avant leur rencontre à un ex qui ne prenait pas la peine de dire des choses aussi élémentaires que « je ne suis plus disponible ce soir » et « je pars faire un tour du monde sans toi. »

De la pulpe de son pouce, Baptiste caresse le visage de Sofia. Elle connaît par cœur ces pupilles dilatées, ces lèvres narquoises qui se retroussent.

— Pas maintenant, souffle-t-elle.

Baptiste baisse la tête, murmure un « d’accord » contrarié.

Ce ponton a l’habitude de leurs ébats. La première fois, quatre ans plus tôt, ils avaient si peur que le bois craque qu’ils se sont collés à la cahutte dans l’espoir que là, les lattes résistent davantage. Avec le temps, quel que soit le lieu, ils ont pris ainsi l’habitude de conclure leur pique-nique par ce dessert.

Pas cette fois.

— On y va ? Cette photo ne va pas se prendre toute seule.

Baptiste laisse tomber sa tête entre ses bras un instant, puis se relève et regagne la rive, basculant sur son dos un tote bag délavé. Sofia ne quitte pas le ponton et saisit son appareil photo pour réaliser les réglages. Avec la lumière qui transperce les nuages, le temps est parfait pour la session d’aujourd’hui. Tandis qu’elle calibre les couleurs, elle saisit quelques mots à la volée de ce que lui raconte Baptiste. Le petit Corentin. Changer de service. Ne s’arrête-t-il jamais de penser au travail ? Jamais elle ne le baratinerait avec les nuances de rouge sur lesquelles elle planche, pour le rebranding de l’iconique crème de nuit de Natama. Hors de question de gaspiller salive et neurones sur de tels sujets une fois son Mac éteint et la porte de son bureau refermée. Encore moins de contaminer sa session photo avec ce job à la con. Et pourtant, elle donnerait tout pour, comme Baptiste, pouvoir dire que ce pour quoi elle est payée lui tient à cœur. Elle aurait aimé trouver, dans le marketing, le compromis entre son amour pour la création et le besoin d’avoir un toit sur la tête. Elle a depuis longtemps arrêté de croire à ces conneries qui ont fondé son orientation.

Sofia caresse son appareil du bout des doigts, ajuste l’objectif, prend un arbre en photo et ajuste la balance des blancs. Puis elle s’accroupit au niveau des hautes herbes. Plus rien n’existe d’autre que son sujet. Une brindille, une sauterelle, un caillou… Ecrira-t-elle aujourd’hui la photographie qu’elle enverra au concours de Lumière Sauvage ?

À quelques pas d’elle, Baptiste attend, les bras croisés. Sofia le rejoint, veut le prendre dans ses bras, mais il demeure stoïque.

— Et donc, Corentin, sa mère l’a inscrit au foot, finalement ? demande Sofia.

— C’est bon. Je sais que tu t’en fous, bafouille-t-il en recommençant à marcher.

— N’importe quoi.

Sofia saisit sa main dont elle caresse le dos du bout des doigts.

— Parfois, je me demande si tu ne tiens pas à cette pellicule plus qu’à moi.

Sofia ne croit ni à son sourire, ni à son ton détaché. Pour la communication socle de leur couple, il repassera. Et elle aussi.

— Ce n’est pas un appareil argentique, il fonctionne avec une carte mémoire ! Tu n’as pas de souci à te faire.

Pendant quelques instants, seul résonne le chant des grillons. Baptiste accélère le pas, et Sofia n’essaie même plus de prendre le temps d’un cliché. Elle se dépêche de le rattraper pour marcher à ses côtés. Flanquée contre son bras, elle l’interroge sur son planning des jours à venir, véritable roulette russe d’une semaine sur l’autre. Et ce tofu mariné, ces petits friands aux épinards qu’il a préparés pour leur pique-nique ! Les papilles de Sofia gardent encore le goût caramélisé de la marinade, elle n’a qu’à passer sa langue sur ses dents pour en profiter plus longtemps. Baptiste gonfle le torse. Il retrouve le sourire, jusqu’à ce qu’une écorce aux reflets bleus lui vole la vedette. Sofia n’a plus d’yeux que pour son cadre. Combien de personnes passent ici sans prêter attention à ce détail qui fait la beauté de la nature ? Beaucoup ne doivent même pas remarquer l’arbre. Ils marchent, marchent, mais ne prennent pas le temps d’observer. Peut-être ne viennent-ils pas ici pour ça, après tout. Alors qu’elle, elle trouve là une nouvelle façon de représenter son sujet de prédilection : l’individualité dans la masse. L’unicité au sein d’un tout. L’interdépendance des choses et des êtres pour donner quelque chose de plus grand : cette fois, un arbre. Oui, cette écorce en est une incarnation parfaite, et il lui faudra encore retoucher cette photographie pour que le message ressorte à sa juste valeur. Elle travaillera les contrastes et les nuances de bleu pour accentuer le paradoxe de cette couleur qu’on ne s’attend pas à retrouver dans la nature ; elle en fera une anomalie, alors qu’elle est ce qu’il y a de plus naturel.

Le couple sort du sentier qui borde la Garonne et arrive devant une série de maisons. Sofia passe en revue ses clichés sur l’écran de son appareil, un sourire satisfait lui étire les lèvres. Elle zoome sur le bout de bois qui veut émerger. Parfait. Voilà. Comme ça, là, il faudra retoucher les nuances dans l’eau pour leur donner plus d’intensité. Autant de phrases qu’elle se dit à elle-même sans attendre le moindre retour, et dont Baptiste s’amuse, le regard tendre.

D’habitude, quand elle se promène seule, Sofia fait demi-tour avant d’atteindre ce hameau, mais parce qu’elle est avec Baptiste et qu’elle culpabilise d’avoir passé la dernière heure l’œil dans le viseur, à tout observer sans rien écouter, elle accepte de prolonger la balade sans un mot. Elle compte bien lui offrir une autre distraction que cette application sur laquelle il est à présent rivé et qui lâche un « ding » qui la fait sursauter à chaque fois que le téléphone identifie la plante qu’il vient de scanner.

— Je ne suis jamais venue par ici, souffle-t-elle.

Là, le long de la rivière qui suit son cours, les demeures en pierre calcaire de l’Entre-Deux-Mer se dressent, silencieuses. Sans les kayaks en plastique laissés à l’abandon le long de la rive, rien ne permettrait de situer ce hameau dans le présent. En particulier cette bâtisse, au portail en fer forgé que le lierre chatouille. Sofia ne peut s’empêcher de sortir de nouveau son appareil pour capturer les teintes de rouge qui s’étirent le long des barreaux rouillés, mais pour le reste, le portail l’empêche de travailler l’angle. Tant pis. Certaines images ne sont faites que pour les yeux et pour nourrir son imaginaire.

Les mauvaises herbes sont si hautes que personne ne doit avoir foulé le terrain depuis des décennies. Les fenêtres en bois semblent tellement usées que si quelqu’un à l’intérieur s’y appuyait, il passerait probablement à travers l’encadrement.

— T’imagines, si on vivait ici ? entame Baptiste en enlaçant Sofia.

— C’est… Trop cher ?

— Je dis juste « imagine » !

— Oui, dans ce cas…

Dans ce cas, Sofia passerait beaucoup de temps à imaginer. Elle prendrait son thé le matin dans le jardin, au soleil, à s’enivrer du parfum de la glycine. Elle irait se promener comme elle le fait aujourd’hui, sauf que ce serait tous les jours, parce que ce serait chez elle. Elle aurait une grande chambre au parquet ciré qui donne sur la Garonne, se réveillerait avec le chant des oiseaux et serait bercée le soir par celui des criquets. Elle s’absenterait quelques semaines, le temps de s’aventurer dans des lieux moins familiers, de créer de nouvelles collections, de se rendre à des festivals, à ses vernissages, de se montrer, de dire « c’est moi, oui, bonjour, c’est bien mon travail, oui, pour les détails voyez avec la galeriste. »

Puis elle remarque la rouille sur le portail, elle pense à la toiture qui est à deux doigts de s’effondrer, à l’intérieur où tout doit être à faire, et son sourire s’efface. Le couple peut à peine se payer un deux-pièces dans Bordeaux, qu’est-ce qu’il lui prend d’imaginer tout cela ? Et, dans un murmure, elle ajoute :

— C’est un peu grand pour nous, cela dit.

Sofia esquisse quelques pas, entraîne Baptiste qu’elle tient par la main. Il est temps de quitter cette barraque avant qu’il ne se demande si elle est à vendre et combien elle coûte, qu’il projette de regarder tous les tutos et de lire chaque manuel qui l’aideraient à devenir un restaurateur de l’extrême alors qu’il ne sait pas changer un robinet.

— Un jour, on aura bien besoin de plus grand que notre appartement, lâche-t-il d’un ton calme.

— On est très bien là où on est.

— Avec des enfants, on sera vite à l’étroit dans nos quarante mètres carrés.

C’est le moment de lui dire, elle se le répète en boucle pour se donner du courage. Elle ouvre la bouche mais rien n’en sort. Si seulement elle pouvait sortir de son corps pour mieux le secouer, lui crier de se ressaisir et de parler enfin… Elle traîne la patte, et Baptiste l’achève :

— Quitte à acheter, autant prévoir d’entrée le bon nombre de chambres.

Les doigts de Sofia s’agitent sur la lanière de sa sacoche. Combien de fois ont-ils ébauché les plans des prochaines années ? Jusqu’alors, ils étaient d’accord sur tout : les enfants n’auraient pas droit aux écrans avant cinq ans, Sofia les encouragerait à dessiner et écouter des livres audio. Baptiste préfèrerait les lire avec eux, il les embrigaderait dans des jeux de rôle, recyclerait tous ses livres dont vous êtes le héros qu’il a sauvé du grenier de chez son père quand sa belle-mère a fait le grand ménage, et par là, il faut entendre, le « je jette tout ce qui appartient à ta vie d’avant, mon chéri ».

Collège Aliénor d’Aquitaine, lycée Michel de Montaigne, et pour les études… Ils feront ce qu’ils voudront, bien sûr, l’important sera que leurs enfants soient heureux.

Depuis quand se répète-t-elle ce scénario ?

Sofia a voulu être mère avant de savoir qu’elle rêvait d’être photographe. À bien y réfléchir, elle a voulu être mère avant de vouloir être quoi que ce soit d’autre.

— J’imagine que c’est ce que prennent en compte les gens, quand ils achètent, articule-t-elle, la mâchoire serrée.

Il se tourne vers elle et la toise un instant, avant d’ajouter d’un air de défi :

— Cinq chambres, donc.

Son sourire dévoile toutes ses dents, feuille de salade coincée à côté de la canine comprise, ce que Sofia ne manque pas de lui faire remarquer, mais la vaine tentative de changer de sujet ne l’atteint pas. Il compte sur ses doigts :

— Trois enfants, la chambre d’amis et la nôtre, ça fait au moins cinq. Et un sous-sol, pour que tu puisses développer tes photos dans une chambre noire.

— Combien de fois faudra-t-il te le dire… Je ne fais pas d’argentique.

— Pas encore ! C’est comme pour la maison : il faut penser plus loin que maintenant.

Sofia cherche ses mots. Elle tâtonne.

— On n’aura jamais les moyens d’avoir ça, lâche-t-elle.

— Peut-être qu’on quittera Bordeaux, qui sait. C’est peut-être pour le mieux.

— J’aime vivre à Bordeaux, pourtant.

— Ça ne sera pas la même vie.

— Et d’aller se terrer dans la Creuse non plus. Tout n’a pas besoin de changer !

Baptiste plisse les yeux. Elle connaît cette moue. Il va dire une connerie.

— Même si Ana venait vivre dans la Creuse ? tente-t-il.

— Je ne vois pas dans quel monde Ana irait vivre dans la Creuse.

— Mais imagine, s’il n’y avait plus personne à Bordeaux. Regarde tes parents, même eux s’en vont.

— Imagine, imagine… Toujours à vouloir tout imaginer !

— Je croyais que tu étais une artiste, la taquine-t-il.

Si Sofia pouvait cracher du feu par un simple regard, ce serait celui-là.

— Je crée à partir d’une réalité tangible, martèle-t-elle d’un ton sec.

Baptiste laisse échapper un rire. « Mon chou ». Mais son chou ne fait pas le moindre pas dans sa direction. Alors, il l’attire contre lui et, d’un doigt, redresse son menton. Les pupilles fébriles de Sofia tremblent. Il avance son visage et, du bout des lèvres, l’embrasse. Sofia y trouve le réconfort dont elle a besoin et s’accroche.

Baptiste suspend le baiser.

— Ça ne va pas ? lui demande-t-il.

— Je t’aime, élude-t-elle avant de l’embrasser de nouveau.

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