J-358
« Je peux être vers ton bureau quand tu prends ta pause si tu veux. »
Sofia fronce un sourcil lorsqu’elle voit le message d’Ana en sortant de réunion. Les deux amies n’ont pas pour habitude de déjeuner ensemble un jour de semaine. Ana travaille à Bègles, elle ne vient jamais à Bordeaux sauf lorsqu’elles y sortent le samedi, et Sofia ne se souvient pas que son amie ait pris des congés avant les fêtes de fin d’année. Elle en a déjà si peu.
« Tout va bien ? » lui répond Sofia. « On peut se retrouver à midi au Kotako. »
Sur l’écran, les trois petits points s’affichent mais la réponse prend quelques minutes à arriver :
« Ok. À tout à l’heure, au Kotako donc. »
D’ici là, Sofia devra avoir envoyé sa présentation à Jérôme… Et les pots de Lumière intense et de la future Crème de Dune… Doit-elle choisir une couleur matifiée ou non ?
Et si elle annonçait la nouvelle aujourd’hui, à Ana ? Elle a pourtant promis à Baptiste qu’ils ne diront rien avant le mois prochain… Au cas où.
Et la nuance pour la couleur ? Est-ce que le corail serait cohérent ? La teinte résonnerait bien avec l’esprit de la marque…
Quand même, c’est bête, d’attendre trois mois. Sofia voudrait lui annoncer dès à présent. Si ça n’avait tenu qu’à elle, elle le lui aurait tout dit dès le jour où elle a su. C’est Ana quand même.
À midi moins cinq, Sofia éteint son ordinateur et se faufile hors du bureau pour retrouver son amie dans la rue d’à côté. Elle entre dans le restaurant dont elle connaît le menu par cœur à force de travailler dans le quartier depuis six ans, et prend une table en coin, proche de la baie vitrée qui donne sur la rue passante. Sa préférée.
En attendant qu’Ana arrive, elle sort son téléphone. Cette semaine, un de ses clichés a buzzé. Deux cent likes, trente partages, soient dix fois plus que d’habitude. Tout ça pour un pigeon. Elle a travaillé l’angle de sorte à ce qu’il paraisse attendre seul le tram qui pointe son nez devant la cathédrale de la place Pey Berland. Sofia a récolté les réactions de ses followers les plus fidèles : Violine, qui aime tout sans exception ; Kerzeko, qui part en haïkus dans la plupart de ses posts, et commente cette fois :
« Sous le tympan de Saint-André,
De ses ailes, il attend
Le fer qui vient. »
Et tous ces gens dont elle ne connaît rien d’autre que le pseudo qui apparaît parfois dans ses notifications : Analy, Masterof33, Emernerd et les autres. Jour après jour, Sofia suit avec curiosité chaque nouvelle interaction sur sa publication, avec l’espoir fou que quelqu’un la contacte en privé.
Sornettes.
Elle balaie ces pensées d’un revers chaque fois qu’elles pointent. Ça ne se passe pas comme ça, elle a fini par le comprendre. Elle publie, publie, et publie encore, mais tout n’est que du vent.
Dans son champ de vision, les bottines d’Ana apparaissent, et Sofia range aussitôt son téléphone. C’est alors qu’elle le remarque. Le teint blafard d’Ana. Ses yeux vides.
Le contact de ses joues rosies par le froid glace Sofia un bref instant.
D’un geste lent, Ana enlève son écharpe, ses gants, son bonnet… puis son manteau.
Quelque chose ne tourne pas rond.
Est-ce que Paul l’a quittée ? Sofia a beau avoir quelques réserves sur la compatibilité de ce couple, elle ne se réjouit pas de la perspective de cette rupture.
Pas Ana. Pas encore.
— J’aime bien manger ici, c’est plutôt un bon plan pour le quartier.
Sofia essaie de briser la glace mais son amie ne mord pas à l’hameçon. Elle baisse la tête vers le menu, mais Sofia doute qu’elle le lise vraiment.
— Leur ramen au poulet, c’est une tuerie, continue Sofia. J’aime bien leurs katsudon aussi, tu connais ?
Ana secoue la tête lentement.
— C’est du porc pané avec du riz, tu devrais aimer aussi.
— Va pour le katsudon alors, murmure Ana en refermant le menu, entraînant par là même le retour de la serveuse qui, armée de son calepin, prend leur commande. Un katsudon, un ramen au poulet, et deux thés au jasmin.
— Tu ne travailles pas aujourd’hui ?
Ana soupire, le regard en coin.
— Je suis arrêtée pour quelques jours.
— Qu’est-ce qu’il t’arrive ?
— C’est juste que…
Sa voix se tord.
— J’ai… J’ai…
Ana éclate en sanglots. Sofia se lève et décale sa chaise à côté de son amie. Elle pose sa main sur son genou, mais cela ne suffit pas. Sofia dégaine un mouchoir de son sac qu’elle tend sous les yeux de sa meilleure amie, enfouis derrière ses mains. Ana n’en voit rien.
— Respire, chuchote Sofia. Tout va bien se passer.
— Non, justement.
Ana finit par saisir le mouchoir d’un geste brusque avant de se moucher si fort que la serveuse leur adresse un bref regard depuis le comptoir.
— La semaine dernière…
Ana se mord les lèvres si fort qu’elle menace de se les déchiqueter.
— Prends un peu d’eau, lui conseille Sofia en lui servant un verre. On a tout le temps. Je ne reprends pas avant quatorze heures.
Ana boit le verre d’une traite, et Sofia la ressert aussitôt.
Sur le comptoir, leur plat attend d’être servi. L’employée, qui guette leur table, doit juger qu’il n’est pas encore temps d’interrompre la crise de larmes de la table du coin. Sofia lui adresse un sourire désolé.
Ana lève les yeux au plafond.
— J’ai fait une fausse couche la semaine dernière. Alors le boulot, les femmes qui accouchent, tous ces bébés, en ce moment… J’ai eu besoin que tout s’arrête.
Sofia pose sa main sur l’épaule de son amie. Dans sa tête, elle mesure tout ce qu’elle ne peut pas dire. Je suis enceinte. Je ne te l’ai pas dit, mais le petit pois est bien accroché. Parfois, je suis enthousiaste, parfois j’ai peur, mais je suis enceinte. Voilà, tu le sais.
Non, Ana ne le saura pas. Elle ne le saura pas tout de suite, et Sofia n’a aucune idée de quand il sera correct de le lui dire. Pas trop tôt, pour ne pas raviver la douleur, pas trop tard, pour ne pas maintenir sa meilleure amie dans l’ignorance de ce qui sera bientôt un immense changement dans son quotidien bien huilé.
— C’est normal, de prendre le temps pour toi. C’est dur, c’est…
— Un deuil. Et tu sais ce que c’est, le pire dans tout ça ? C’est de passer trois jours avec un cadavre dans ton ventre. De savoir qu’il est encore là, que son petit cœur battait encore il y a quelques heures et de porter la mort. D’accoucher de la mort. Je le savais pourtant, on n’accouche pas que de bébés vivants au boulot. Mais là, c’était le mien, c’était dans mon ventre. C’étaient trois jours atrocement longs. T’imagines pas tout ce qui m’est passé par la tête, j’ai cru…
Elle s’interrompt un instant et souffle : devenir folle.