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La visiteuse

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Par Renarde

J’ouvre les paupières à grand peine. Quelle heure peut-il bien être ? Je tente de pivoter vers mon réveil, mais mon corps refuse de bouger. Un vent de panique me balaie, parsemant mon corps d’un frisson glacé, avant que je me souvienne des paroles réconfortantes du Dr. Morand. Paralysie du sommeil. Effrayant, mais normal. À nouveau, j’ai l’impression qu’on m’observe. Une aura sombre, hostile, dont la présence ne fait aucun doute.

Pourtant, tout est dans ma tête.

Je me concentre sur ma respiration, qui reste erratique malgré mes efforts. J’ai beau répéter à mon cerveau que tout va bien, il semble aussi peu convaincu que moi.

L’ombre se rapproche.

Mon cœur s’accélère. Fichue imagination.

Un poids sur ma couette m’arrache un étranglement étouffé. J’ai lu, sur différents forums Internet, que certaines personnes sentaient physiquement cette apparition fantasmagorique, comme si un chat marchait sur eux. L’expérimenter s’avère bien plus paniquant que ce que les témoignages laissaient supposer.

Tout va bien, rien n’est réel. Tout va bien, rien n’est réel. Tout va bien, rien n’est réel.

Je répète cette phrase en boucle, comme un mantra, mais mon cœur ne cesse d’accélérer tandis que la présence remonte vers mon visage.

Tout va bien, rien n’est réel. Tout va bien, rien n’est réel. Tout va bien, rien n’est réel.

La chose s’arrête. Ricane. Et me crache à la figure :

— Tout va bien, rien n’est réel. T’aimerais bien, hein ?

***

Le reste de ma nuit a oscillé entre veille et cauchemar. J’ai laissé la lumière allumée dans la chambre de Zoé, comme une veilleuse. Les hallucinations auditives font partie des phénomènes expérimentés durant la paralysie du sommeil. Le savoir ne m’apporte aucun réconfort. Tout semblait si vrai !

Je sors du lit en pilote automatique. La douche me réveille à peine, et je me traîne jusqu’à la cuisine dans l’espoir qu’une boisson chaude y parvienne.

Lorsque la sonnette interrompt mon silence, je m’avance jusqu’à la porte, résignée. Comme prévu, je découvre Léa sur le seuil. Nos yeux se rencontrent et, avec son habituelle franchise, elle me balance :

— Toi, t’as pas assez dormi. Du coup, je m’invite pour le café. Enfin, pour les cafés, je doute qu’une tasse soit suffisante.

Je la laisse entrer dans un mélange de lassitude et de reconnaissance. La journée d’hier a été riche en événements perturbants et j’espère de tout cœur que cela ne se poursuivra pas aujourd’hui.

— Ta deuxième entrevue avec le Dr Morand s’est bien passée ? demande-t-elle tandis que j’allume la machine à café.

Que dire… Bien, jusqu’à ce qu’il me suggère de tuer ma fille et de me suicider ensuite ? Je n’ai ni envie de verbaliser ce que j’ai cru entendre, ni de me confier à Léa. Si cet épisode revenait aux oreilles de mon psychiatre, je ne suis pas certaine qu’il ne me fasse pas interner, malgré notre arrangement. Je n’ai pas envie non plus de raconter mon délire de cette nuit et choisis donc d’éluder le tout :

— La discussion a été… intense. Il estime que je me focalise trop sur Zoé et que je devrais trouver une occupation en dehors de la maternité.

— C’est plutôt une bonne idée. Ta fille est toute mimi, mais elle finira par grandir et quitter le nid, non ?

La réponse cingle malgré moi :

— Non.

Devant le sursaut de Léa, j’ajoute avec un rire gêné :

— Pas dans ma tête, en tout cas.

Je m’attable, nos deux tasses en main, hume l’odeur de café frais, tandis que Léa enchaîne :

— Difficile d’imaginer son bébé en jeune fille, puis en femme, je suppose.

Impossible serait plus approprié, mais je refuse d’aggraver mon cas.

— Le Dr Morand a raison, soupiré-je, je vais devenir cinglée à ne rien faire de la journée. Mes seules activités se résument à planifier mon divorce et à anticiper le retour de Zoé.

— Y a plus motivant, en effet. T’as retrouvé des souvenirs ? De ton accident ?

L’obsession de Léa pour mon amnésie a quelque chose de dérangeant. Même si, en soi, je peux comprendre sa curiosité, je la trouve inappropriée.

— Tu ne devais pas arrêter les séries policières ?

— Touché, répond-elle en riant. Blague à part, j’ai pas mal cogité. Cette voix d’homme, ça pourrait pas être un appel téléphonique ? Tu as vérifié si on t’avait contactée lorsque tu étais au volant ?

Je bois une gorgée, tout en réfléchissant.

— Non. Mais l’enquête a prouvé que je n’étais pas sur mon portable au moment de l’impact. Mon assurance aurait adoré ce scénario, tu penses bien.

— Et un peu avant ? Quelqu’un qui t’aurait menacée ou suffisamment effrayée pour que tu perdes tes moyens ?

L’hypothèse semble peu probable. Pourtant, cela sonne terriblement juste. Je m’imagine, dans l’habitacle, envahie par cette voix, et je sens la panique monter.

— Orbona ? s’inquiète Léa. Ça va ?

— M’y replonger me donne des sueurs froides. Littéralement.

— La preuve qu’on doit creuser. J’ai loupé ma vocation, j’aurais dû être détective !

Sa dernière remarque a le mérite de faire redescendre mon palpitant à un niveau acceptable. Sa maladresse reste rafraîchissante.

— T’as pas l’historique des appels, sur ton téléphone ? demande-t-elle.

— Mon portable n’a pas survécu à l’accident. Il faudrait que je contacte mon opérateur.

— Parfait, on a un plan.

***

Je regarde mon téléphone depuis une bonne dizaine de minutes. Mes interrogations arrivent trop tard. La durée de conservation des données de communication n’excède pas une année, tant pour les appels entrants que sortants. Sauf en cas d’enquête judiciaire. S’il y a une réponse à cette question, elle se trouve dans le dossier d’instruction qui a suivi mon accident. Je passe mon pouce une énième fois au-dessus du prénom de Maxence. Allez. Juste un mauvais moment à passer.

J’appuie sur la touche, le cœur battant, en espérant à la fois qu’il décroche et qu’il m’évite.

— Orbona ? Est-ce que tout va bien ?

Son ton inquiet me rassure. Mes épaules se relâchent, et j’arrive à articuler :

— Ça va, merci. Je… j’essaie de me souvenir de ce qui m’est arrivé, le jour de l’accident. Je sais que tu as tout gardé. Tu aurais accès au relevé téléphonique de ce soir-là ?

Silence.

— Tu n’étais pas au téléphone. L’enquête a clairement exclu cette possibilité.

— Je sais, mais est-ce qu’on aurait pu m’appeler quelques minutes avant ?

Nouveau blanc, plus long et plus pesant que le précédent.

— Je vais regarder.

— Merci.

J’aimerais échanger quelques banalités, prendre de ses nouvelles. Avoir une conversation normale. Mais j’en suis incapable. Dire qu’autrefois, je pouvais parler des heures avec cet homme. Parfois, nos silences s’avèrent plus blessants que nos paroles.

La sonnette me fait sursauter.

— Je dois te laisser, encore merci.

— Je t’envoie les infos dès que je les ai.

Je raccroche et ouvre la porte, trop ébranlée par mon bref échange avec Maxence pour regarder à travers le judas. Je tombe sur Aïcha, qui semble plus nerveuse que la dernière fois.

— J’ai du nouveau. Et cela risque de ne pas vous plaire.

Je m’écarte pour la laisser passer, puis lui propose un café.

— Non merci, j’aurais plus besoin d’une verveine que d’un excitant.

— J’en ai.

Elle lève les yeux vers moi, surprise.

— Je croyais être la seule personne de moins de quatre-vingts ans à en boire.

— Bienvenue au club, dis-je avec un sourire.

Je nous prépare deux tasses et note que mon stock atteint un niveau trop bas pour mes nerfs. Nos mugs en main, je souffle sur mon infusion.

— Du nouveau, vous disiez ?

— Votre voisine, que savez-vous d’elle ?

Ah. Visiblement, Léa n’a toujours pas bonne presse.

— Pas grand-chose. Elle est barmaid, adore la Thaïlande et rêve d’y ouvrir un restaurant. Elle est fan de séries policières, a tendance à sauter du coq à l’âne, se montre maladroite par moment, mais jamais méchante. Et ses brownies au caramel sont à tomber.

En y réfléchissant, je ne sais presque rien de Léa. Sa famille, ses amis, ses loisirs et même son lieu de travail me sont inconnus. Ce qui me va à merveille. Notre relation de surface m’apporte une bouffée d’air frais sans que je doive m’impliquer. Je n’ai pas l’énergie pour donner plus à qui que ce soit.

— Vous disiez qu’elle avait emménagé peu de temps avant vous ?

— Sept mois, de mémoire. Pourquoi ?

— Parce qu’en réalité, elle habite dans son appartement depuis plus de cinq ans.

Je tressaille, surprise.

— Pourquoi aurait-elle menti là-dessus ? Cela n’a aucun sens.

— Je l’ignore. La vraie question serait plutôt : que vous cache-t-elle d’autre ? Avant de venir vous trouver, hier, j’ai passé deux semaines à observer votre immeuble, notamment les allées et venues des différents occupants et de leurs visiteurs. J’espérais tomber sur le Dr Rolt-Leveque, pour confirmer que le lien entre Marcel Lombard et lui était toujours d’actualité.

— Et ?

— Rien. Hormis le facteur, une seule personne s’est rendue dans votre immeuble. Une femme d’un certain âge, élégante. Je l’ai reconnue pour avoir étudié votre histoire et je pensais simplement qu’elle vous rendait visite. Jusqu’à hier après-midi.

Mon souffle s’accélère. J’ai peur de comprendre.

— Ce n’est pas vous qu’elle venait trouver, poursuit Aïcha en fouillant dans son sac à main.

Elle en sort une photo, qu’elle fait glisser devant moi. Malgré le reflet sur la vitre, impossible de se méprendre sur l’identité des deux femmes qui papotent dans un des cafés chics du bord de mer. Léa. Et Bérangère de Beaugency.

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