Je peine à ouvrir les yeux. L’aube filtre timidement à travers les rideaux du séjour, grignotant peu à peu l’obscurité. Les ressorts du canapé-lit, bien trop présents, m’arrachent une grimace. Je perçois un mouvement furtif côté salle de bain. Zoé a dû se lever pour aller aux toilettes.
Zoé.
Impossible.
Elle se trouve chez son père, cette semaine. Je suis seule dans l’appartement.
Je tente de calmer ma respiration, qui s’accélère malgré moi. Il y a définitivement quelqu’un dans la pièce.
Ne pas paniquer. Surtout, ne pas paniquer. Faire semblant de dormir, attendre le bon moment, puis fuir sans me retourner. Mes yeux, mi-clos, ne m’offrent qu’une visibilité réduite. Je sens, plus que j’observe, une ombre sur ma gauche. Mon souffle s’accélère. Ma respiration, bien trop bruyante, couvre à peine les battements frénétiques de mon cœur.
Personne ne croira que je dors, personne. Pas dans cet état. Je dois partir. Maintenant. Je tente de prendre appui sur mon bras pour me relever, sans succès. Ma panique augmente d’un cran.
Je suis incapable d’esquisser le moindre mouvement.
Tout mon corps est paralysé, comme pétrifié. Même mes paupières ne répondent plus. Je ne peux ni les ouvrir d’avantage ni les fermer. J’essaie d’appeler à l’aide, mais aucun son ne sort de ma gorge. Impossible de crier. L’ombre s’approche. Elle se tient juste là, en embuscade, et me fixe. Mes lèvres, scellées, retiennent le hurlement que je ne peux pousser. Mon cœur cogne si fort qu’il menace d’exploser.
Bouge. Bouge. Bouge !
Rien. Pas le plus petit tressaillement. Je suis prisonnière de ma propre enveloppe. Je vais mourir, là, seule, sans pouvoir prévenir qui que ce soit. Le temps m’échappe. J’ignore si ce sont des secondes ou des minutes qui s’écoulent, tandis que le poids qui oppresse ma poitrine grandit.
Puis, d’un coup, mes doigts tressaillent.
Un sursaut, presque rien, mais suffisant pour briser le sort.
Je me redresse brutalement, haletante, trempée de sueur. L’ombre a disparu. Je balaie la pièce du regard. Rien n’a changé, tout semble à sa place. Je me lève, les jambes vacillantes. Mon cœur bat la chamade. Je n’ai aucune idée de ce qui vient de se passer, sauf que je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie.
Un cauchemar ? Non. J’étais consciente. Présente. Qu’est-ce qu’il m’arrive ? J’ouvre les rideaux et attrape un couteau. Hors de question d’aller dans la salle de bain ou la chambre de Zoé sans être armée, bien que j’aie conscience du ridicule de la situation. Je fais le tour de mon appartement, les nerfs à vifs. Tout semble normal. Aucun méchant tapi dans un coin, aucune apparition.
Je déraille complètement.
Non.
Il y avait quelqu’un. Ou plutôt quelque-chose. Je secoue la tête de dépit. Toute cette histoire n’a aucun sens. Même si cela avait l’air réel, j’ai dû rêver. Aucune autre explication ne tient la route. J’allume la machine à café et file sous la douche. J’ai suffisamment de problèmes concrets et tangibles pour ne pas m’appesantir sur une prétendue apparition malveillante pendant mon sommeil.
***
Après l’épisode de ce matin, faire face aux regards des autres paraît plus surmontable. Je recouvre ma tête d’un foulard, façon Grace Kelly. Je chausse mes lunettes de soleil, jette un coup d’œil rapide dans le miroir, puis sors de l’appartement affronter le monde extérieur.
Ma taille, ma démarche, mon trench Blueberry et mon carré Hermès donnent l’illusion d’une certaine élégance à l’ancienne. Je prétends, une fois de plus, être celle que je ne suis pas. Mes années de mannequinat auront au moins servi à cela. Au coin du carrefour, un sans-abri fait la manche. Difficile d’estimer son âge, tant la rue vous vieillit prématurément. Je réponds à son « bonjour » sans m’arrêter, honteuse de ne rien donner, mais pas assez pour franchir le pas.
Trois rues plus loin, je franchis le passage sous le bâtiment et traverse les portes automatiques du Lidl. Ma silhouette détonne au milieu des autres clients. Les gens doivent s’imaginer que je m’encanaille, que prise d’une lubie toute bourgeoise, je fais mes courses chez un discounter allemand plutôt qu’au marché Forville. J’évite les regards, les murmures, et me raccroche à ma liste comme à une bouée. Pâtes, riz, légumes, viande en promotion : le tout pour une fraction du prix que je dépensais chaque semaine en maquillage. Ma vie d’avant semble, si lointaine, si irréelle. Si vaine.
Doit-on tout perdre pour réaliser la chance que l’on a ? Ma carrière, mon mariage, tout a pris fin. Ne me reste que Zoé.
Une dame âgée me percute, me faisant revenir dans le présent. Je retourne à ma liste, ajoute une plaque de chocolat noir après hésitation, puis paie avant de rentrer chez moi. Heureusement, le trajet ne dure que quelques minutes. Si cela ne coûtait pas aussi cher, je ferais livrer mes courses pour éviter de mettre le nez dehors.
Je m’apprête à monter les trois étages que compte mon immeuble, lorsque la porte du deuxième s’ouvre. Un homme, grand et massif, en sort. Difficile de lui donner un âge. Son visage paraît plus jeune que ses mains, mais je ne suis pas douée à ce petit jeu. La trentaine avancée, je suppose. J’articule un bonjour de politesse, tandis qu’il se contente de me fixer. Son regard noisette, bien qu’insistant, semble étrangement vide.
— Je suis votre voisine du dessus, dis-je pour meubler le silence.
Il m’observe un instant, puis retourne chez lui avant de fermer la porte. Soit j’ai trouvé moins sociable que moi, soit ce type a un sérieux problème. Je hausse les épaules et rejoins mon appartement. Léa aura sans doute une explication.
***
— Alors, t’as croisé l’ours ? demande Léa.
Je repose ma tasse de café, intriguée.
— L’ours ?
— Le locataire du deuxième. Bâti pareil, avec le même niveau de conversation.
Je souris. L’analogie s’avère pertinente.
— Je me suis demandé si j’étais tombée sur un mauvais jour, ou si ma tête ne lui revenait pas.
— Ni l’un ni l’autre. Il est légèrement attardé, ajoute-t-elle en se tapant la tempe de l’index.
— Et Lombard lui a loué son appartement ? m’étonné-je.
— C’est son fils.
J’écarquille les yeux. Maintenant qu’elle le dit, ils ont un air de famille, mais je n’aurais pas fait le lien sans elle.
— Le mec a tout l’étage pour lui, comme son père, précise Léa. Un vrai gâchis. Au moins, il est pas chiant.
— Mais il fait quoi ? De ses journées, je veux dire.
— Des origamis.
— Pardon ?
Léa se marre.
— Je t’ai dit, il a pas la lumière à tous les étages. Il est en institution en journée, mais le soir et le week-end, il reste ici. Et tout ce qu’il fait, c’est des origamis. L’est doué, à force.
Quelque part, cela me rassure. Pas besoin de faire la conversation ou de me méfier. Il ignore qui je suis, qui j’étais. Ni questions gênantes ni photos volées. Cet appartement et son étrange voisinage apparaissent de plus en plus comme la solution idéale.
Si Léa sait tenir sa langue.
— Tu n’as rien dit… pour moi, demandé-je.
Léa secoue la tête.
— Non, t’en as assez bavé. Ton accident, tout ça, c’était vraiment moche. Une chance que tu aies survécu.
Je ne peux m’empêcher de grimacer.
— Sans Zoé, je pense que j’aurais abandonné. Les greffes, la rééducation. Mon corps, mon visage. Tu sais que, parfois, je sursaute encore quand je croise un miroir ? J’ai toujours besoin de quelques millisecondes avant de réaliser que c’est moi. D’admettre que c’est bien moi. Mais je m’accroche. Pour elle.
— Les enfants, ça pousse à te dépasser. Enfin, je crois. Je suis vraiment pas prête à franchir le pas. Trop de bordel, trop de contraintes. Pardon, s’excuse-t-elle, c’était pas très malin de ma part de dire ça.
Je lui adresse un sourire amusé.
— Honnêtement, je n’aurais jamais imaginé que sa naissance bouleverserait mon existence à ce point. Ma carrière, je m’en doutais, même si j’ai eu de belles opportunités par la suite, mais le jour où je lui ai donné la vie, tout a changé.
Léa regarde sa montre, soupire, puis se lève.
— Je dois y aller. Désolée de te planter comme ça, mais mon patron est une réplique de Lombard. Toujours à râler et à faire la tronche. Je te ramènerai des brownies pour ton dessert de ce soir !
Elle dépose sa tasse dans l’évier, avant de s’éclipser en me faisant au revoir de la main.
La porte se referme dans un claquement sonore. J’attrape mon mug, bois une gorgée de thé froide. Les discussions avec Léa partent généralement dans tous les sens. Tantôt légères, tantôt graves, souvent décousues. Cette spontanéité a quelque chose de rafraîchissant, même si je finis par me confier plus que je ne le souhaiterais. Comme lorsque j’ai évoqué la naissance de Zoé.
Donner la vie. Je n’avais jamais compris cette expression. Pour moi, je n’avais rien donné. Je n’avais pas agi consciemment pour fabriquer ce petit être. La part active de ma grossesse s’était plutôt résumée à une suite d’évitements qu’à une participation volontaire et maîtrisée : ne pas boire, ne pas fumer, ne pas stresser, ne pas manger de charcuterie ou de fromage au lait cru. Mon corps n’avait été que le simple réceptacle bardé d’interdits du miracle. Je n’avais pas donné vie à mon enfant, non, je m’étais contenté de l’accueillir.
Après l’accident, j’ai réalisé à quel point j’avais tort.
Lorsqu’on donne vie à son enfant, on ne parle pas de la sienne. Mais de la nôtre.
Zoé me force à vivre alors que je ne le veux plus. Je ne souhaite pas mourir, non. Simplement disparaître. Effacer ma naissance et toutes ses conséquences. Plus de souvenirs, plus de douleur. Un néant aussi attirant qu’impossible. Car sans moi, que restera-t-il d’elle ? Je refuse de la perdre, de l’abandonner une nouvelle fois. Elle mérite une existence douce, sans heurt, sans bataille, faite d’amour et de bienveillance. À moi de trouver la force pour avancer, non pas pour moi, mais pour elle. Ma vie pour elle.
Je termine mon reste d’Earl Grey pour ne pas le jeter. Je devrais me préparer à manger. Ces derniers temps, cela me coûte. Autrefois, les repas étaient un moment de partage. Aujourd’hui, j’avale les aliments seule, sans plaisir, uniquement pour ne pas replonger. Être forte, montrer l’exemple. Ma vie ne tient plus qu’à ça. Je me nourris comme je me brosse les dents, parce que je dois, parce que c’est ainsi qu’agissent les mères qui peuvent garder leur fille. Elles mangent. Avec le sourire.
***
Le réveil sonne beaucoup trop tôt à mon goût. Je l’éteins machinalement, me frotte les yeux, puis me lève en bâillant. Pourtant, je me suis couchée de bonne heure et j’ai dormi d’un sommeil de plomb. Je n’ai même pas fini le thriller commencé en grignotant les brownies de Léa. Les semaines où Zoé ne se trouve pas avec moi, je dois me faire violence pour garder un rythme normal. Cela serait tellement facile de rester au lit, de passer mes journées dans une torpeur aliénante, de végéter en attendant que le temps s’écoule jusqu’au dimanche. Je vis à mi-temps, désormais.
J’allume la machine à café et me dirige vers la salle de bain. Le néon grésille. À défaut de me donner bonne mine, il a le mérite de ne plus s’éteindre. J’entends le voisin du dessous chantonner, puis reconnais le son caractéristique de la chasse d’eau. Clairement, l’isolation phonique n’est pas optimale.
J’attends que l’eau atteigne la température idéale et me glisse sous le jet brûlant. Maxence se moquait de ma capacité à m’ébouillanter au lieu de me laver. L’eau chaude, à la limite du supportable, m’a toujours apaisée. J’augmente la chaleur progressivement. Encore un peu. Encore un peu. Je ne bouge plus. La vapeur envahit la pièce, tandis que je ferme les yeux. Je ne me nettoie pas, je me purifie, et tant pis si je ne devrais pas. Me cantonner à l’eau tiède pour le reste de ma vie m’est impossible, alors je transgresse les recommandations médicales et redouble de crème hydratante à chaque incartade. J’en ai besoin. Mes soucis, ma colère, ma tristesse, tout glisse, tout s’écoule. Je pourrais rester des heures à me sentir partir peu à peu. Mais je dois bien retourner à la réalité.
Je me savonne mécaniquement. Le simple contact de mes mains sur mon corps me ramène toujours à mon accident. Ma peau n’est plus lisse, souple, uniforme. Je suis une poupée mal raccommodée. Un patchwork de teintes et de textures qui me rappelle, jour après jour, qu’une partie de moi est morte ce jour-là.
J’arrête l’eau, attrape ma serviette et me tamponne le visage. La salle de bain s’est transformée en hammam et l’aération, poussive, n’arrive pas à absorber toute la vapeur.
La lumière s’éteint brusquement. Je me fige, les sens en alerte. Le même chuintement plaintif que la dernière fois emplit la pièce.
Shhhhahhééééshhhha
Mon cœur bat à tout rompre dans ma poitrine. Cette fois, je ne rêve pas. Je me concentre sur le bruit. Il n’a rien de normal. Rien d’humain. Je tends une main tremblante vers l’interrupteur, à tâtons, lorsque la lumière se rallume d’un coup.
Sur le miroir, cinq lettres tracées sur la buée. Cinq lettres qui me coupent la respiration et me scient les jambes :
TUE-LA