Tu détestes conduire de nuit, surtout lorsqu’il a plu. La chaussée, brillante, luit sous la lumière des phares. À la radio, Beyonce laisse place à Alan Walker, et tu fredonnes les paroles de Faded, qui résonnent en toi bien plus que tu ne voudrais l’admettre.
La dixième session de thérapie de couple prévue pour demain te déprime d’avance. Tu ne peux nier que Maxence fait des efforts depuis que tu as crevé l’abcès, mais c’est trop tard. Ton amour pour lui s’est émoussé au fil des années, grignoté peu à peu par son indifférence. Si tu avais su qu’il ne réagirait qu’au mot divorce, tu l’aurais peut-être prononcé plus tôt. Aurais-tu sauvé ton couple si tu avais posé un ultimatum quelques années auparavant ?
La sonnerie du téléphone t’interrompt dans tes pensées.
Zoé décroche, fébrile. Elle passe beaucoup trop de temps dessus, même si tu es ravie qu’elle ait des copines. Tu essaies de ne pas écouter sa conversation, mais ses gloussements t’interpellent. Un garçon ? Depuis qu’un certain Matteo lui a brisé le cœur lorsqu’elle avait dix ans, tu n’as plus eu vent d’un quelconque prétendant.
Elle hoche la tête, tout sourire, puis dit :
— Je te mets sur haut-parleur, ça va lui faire plaisir.
Toi ? De qui parle-t-elle ?
Une voix que tu espérais ne plus jamais entendre envahit l’habitacle :
— Salut ma belle, c’est Joe.
Un frisson glacé te parcourt l’échine. Tes mains se crispent sur le volant, et tu bloques ta respiration par réflexe.
— Ça fait un bail, non ? entame-t-il.
Tu n’as qu’une envie : hurler à Zoé de raccrocher, de l’oublier à nouveau. Tu dois mettre un terme à cette intrusion dans ta vie. Tout de suite.
— Joe, ma carrière est terminée. Ne m’appelle plus.
— C’est pas toi que je cherche. Enfin, pas directement. C’est à la mère de Zoé que je m’adresse.
Tu ouvres la bouche, choquée, avant de balbutier :
— Zo… Zoé ? Tu lui veux quoi ?
Il ricane. Tu l’imagines, ses petits yeux porcins qui se rétrécissent tandis qu’il se passe la langue sur les lèvres. Tu as envie de vomir.
— Tu sais, Orbona, je t’ai toujours considérée comme la plus belle femme du monde. Jusqu’à ce que je voie ta fille. N’en prends pas ombrage, mais j’estime que Zoé sera le plus grand top modèle de la prochaine décennie.
— Non, dis-tu dans un murmure étranglé.
— Non ? Tu fais ta jalouse ?
L’insinuation t’offusque.
— Elle n’a que douze ans ! C’est encore un bébé !
À ces mots, Zoé s’énerve :
— J’ai bientôt treize ans et je ne suis plus un bébé !
— Je sais que, pour une mère, voir sa fille grandir est difficile, mais Zoé sera une femme sous peu, renchérit Joe d’un ton doucereux.
Ta poitrine se serre tandis que ta vision se rétrécit. Tu perds pied. Ce cauchemar doit s’arrêter. Maintenant.
— Zoé, raccroche.
— Non.
— Tu ne devrais pas brider ta fille, Orbona, susurre Joe. Elle et moi, on fera une super équipe.
Tu te penches vers Zoé, le cœur en panique, tout en criant :
— Raccroche !
Le volant t’échappe. Zoé hurle. Et tout devient noir.