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Partie 1

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Dix jours. Déjà dix jours que l’attaque avait eu lieu. Dix jours que nous nous efforcions de sauver les meubles. Dix interminables journées et à chaque instant de nouveaux accidents, de nouvelles victimes, de nouveaux morts. Inexorablement, nous nous rapprochions de cette apocalypse qui nous pendait au nez depuis des années. Les données s’affichaient sur mon écran. J’étais toujours dans l’impasse. Si je ne parvenais pas à trouver rapidement les responsables de ces tragédies, mes chers collègues de Chicago pourraient se targuer d’avoir visé juste avec leur fichue horloge de la fin du monde.

L’interrogatoire des terroristes que nous avions pu appréhender n’avait rien donné. Des images ignobles affluèrent, se superposant à la lumière bleue qui abîmait ma rétine. J’avais toujours haï la torture, Dave aurait aussi bien pu me débriefer, après tout, c’était lui l’expert dans ce domaine, mais je voulais être présent. Je voulais récolter la moindre information qui aurait pu me mettre sur une piste. Malheureusement, tout comme les millions de cibles de leurs attentats, certains étaient morts sur le coup, d’autres avaient été réduits à l’état de légume, d’autres encore avaient oublié la plupart des gestes les plus élémentaires ou leur propre identité. Dave aurait pu user des pires méthodes, on n’en aurait rien tiré.

Les chiffres, les images, les phrases s’enchaînaient sous mes yeux rougis. Comment avait-on pu laisser une telle chose se produire ? Laisser fuiter ne serait-ce qu’un minuscule indice, la moindre parcelle d’hypothèse concernant le processus MD ? Quelle erreur monumentale ! Non. Pas une erreur, une conspiration. J’en étais persuadé.

J’enrageai, pris une gorgée de café, la recrachai aussi sec. Depuis combien de temps cette tasse était-elle en train de refroidir tandis que je ressassais les événements une énième fois ? La pénombre perpétuelle enveloppant mon appartement ne m’aiderait pas à répondre à cette question et je ne savais même plus à quelle heure je m’étais installé là. Je me levai en cognant mon bureau si fort du plat des mains que le liquide noir se répandit sur mes notes. Heureusement, ma tablette sortit indemne de ma maladresse. Tout était dans ma tête, de toute façon. Rien ne collait. On faisait fausse route. Et pendant ce temps, l’Humanité en payait les conséquences. C’était un moyen de désactiver les nanites MD qu’on devait trouver, de toute urgence ! J’en étais encore à mille lieux.

Peinant à calmer les battements précipités de mon cœur, les jambes flageolantes, je me dirigeai vers la salle d’eau sans me préoccuper des gouttes noires qui s’écoulaient désormais une à une sur le lino blanc. La crise cardiaque me guettait, à ce rythme. Une bonne douche froide devrait me remettre d’aplomb. Une bonne sieste aussi, sans doute, si seulement le sommeil pouvait se repointer dans ma vie.

L’apaisement ne m’offrit pas sa délivrance malgré le jet glacial. Lorsque je sortis de la cabine, le miroir me renvoya à la figure ce fantôme qui hantait mon quotidien. Des yeux mornes et vitreux dont l’océan s’était terni, une barbe bien trop longue, une pâleur cadavérique encadrée par les blés de cheveux en bataille. Voilà ce que j’étais devenu, une simple présence désincarnée, un spectre détaché de cette enveloppe corporelle devenue trop maigre.

Que dirait Lilya si elle me voyait ainsi ?

Je secouai la tête pour chasser cette pensée idiote. N’était-ce pas l’une des raisons qui l’avaient poussée à me quitter ? Quand j’étais sur une enquête, plus rien n’existait autour. Pourtant, je l’aimais, ma Lily, à ma manière. Elle était ma muse, celle qui m’apportait les réponses dont l’évidence m’échappait. Si elle avait été là, elle m’aurait mis sur la bonne piste. Voilà que je ramenais encore notre relation à un simple partenariat professionnel… Lilya ne reviendrait pas, c’était un fait. Mes sentiments pour elle ne s’étaient pas taris, seconde vérité difficile à avaler.

Je venais à peine d’enfiler mes vêtements lorsque la sonnette criarde retentit, m’arrachant un sursaut. Personne ne savait que je me terrais ici. Ma fausse identité était en béton armé. Je n’avais rien commandé. Alors qui viendrait sonner à ma porte ? Un colporteur ? Qu’il aille se faire voir. Toutefois, l’intrus insistait. Le peu de calme que j’avais retrouvé me quitta aussitôt. Je jetai un œil au visiophone, et manquai de m’étrangler. Je l’aurais reconnue entre mille, sa silhouette élancée, ses traits harmonieux, même affublée ainsi avec sa casquette de livreuse dissimulant sa belle cascade blonde. Son sac en bandoulière ne contenait pas que des sushis, j’en aurais mis ma main à couper. Mais pourquoi se trouvait-elle là ? Savait-elle que c’était chez moi qu’elle était en train de sonner ? Au bout de sa cinquième tentative, je déclenchai enfin l’ouverture automatique. Dans moins d’une minute, elle serait à ma porte. Devais-je me déguiser ? Jouer à l’idiot et faire croire que je n’étais qu’un sosie de moi-même pour cacher le pot aux roses ?

Ridicule…

Mes élucubrations n’empêchèrent pas l’inévitable et mes pas me menèrent automatiquement vers l’entrée. Lorsqu’elle me sourit, ma poitrine se serra. Pétrifié, je me sentais incapable d’esquisser le moindre geste. Je pensais ne jamais la revoir. Elle se contenta de lever un sourcil avec un air amusé, entra sans mon assentiment et referma derrière elle.

– Ad memoriam, chuchota-t-elle en déposant son paquet sur la table.

Le mot de passe. Je restai figé. Depuis quand travaillait-elle au FBI ? Et dans notre division, en plus ?

– Eh bien, M.Wilson, allez-vous me fixer encore longtemps ou allez-vous finir par reprendre vos esprits ? C’est Daniel qui m’envoie. La situation est urgente, nous ne pouvons nous permettre de perdre plus de temps. Il vous connaît bien, on dirait. Visiblement, vous êtes incapable de respecter vos propres limites. Un peu de repos vous ferait le plus grand bien et vous aiderait à prendre du recul.

Louis, alias Dany. C’était bien le seul qui aurait pu griller ma couverture. Avait-il compris qu’il s’agissait de mon ex ? Lui avait-il donné mon vrai nom en l’envoyant ici ? C’aurait été hors protocole. Cependant, elle n'avait pas l'air surprise de tomber sur moi. Elle soupira devant mon manque de répartie et se détourna. De toute façon, j’avais la bouche bien trop sèche pour rétorquer quoi que ce fût. Elle agissait comme si de rien n’était. Comme si nous ne nous étions jamais rencontrés. La lumière du soleil méridien m’éblouit lorsqu’elle ouvrit la fenêtre et les volets. Soudain, un éclair de lucidité me frappa. Sans me préoccuper de mon invitée surprise, je fonçai sur mon ordinateur, tapai à toute vitesse pour trouver l’information dont j'avais besoin.

– Qu’est-ce que vous faites ? s’indigna-t-elle.

Le son de sa voix continua de résonner à mes tympans. Je ne l’écoutai plus, stupéfait par ma découverte. Lylia se trouvait à New York au moment de l’attaque, en mission pour le FBI qu'elle avait rejoint quelques temps après notre séparation. Néanmoins, si elle était ici, c'est qu'ils l'avaient jugée apte à poursuivre dans ses attributions.

– … mais vous allez m’écouter, à la fin ?

Ce fut sur un ton peu assuré qu'elle termina son interrogation car ses yeux s’étaient posés sur mon écran. Je m’empressai de fermer toutes les fenêtres ouvertes dans ma recherche irréfléchie.

Sombre idiot…

Comme si elle n'avait pas eu le temps de saisir ce que j'étais en train de faire.

– On… se connaît ? avança-t-elle en fronçant les sourcils.

Tout ceci n'était qu'une vaste blague. Un coup monté. Par qui ? Louis ? Dans quel but ? Des étoiles noires dansèrent devant mes yeux. Les lèvres de Lylia remuaient, je ne l’entendais plus. Ma vision s’obscurcit complètement, puis je perdis pied avec la réalité.

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